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L’autre révolution d’Octobre

Ver_1_of_vandenberghe.jpgA l’occasion de la célébration des 100 ans de la révolution d’Octobre, nombre de livres, d’articles dans les journaux et de dossiers dans les magazines sont parus. Un angle est peu présent dans les analyses qui nous sont proposées: celui de la (courte) révolution sexuelle qui accompagna la prise de pouvoir par les bolcheviks en 1918, mais fut vite mise au rancart par Staline, dès qu’il eut établi son pouvoir absolu, au début des années 1930. Nous avons gardé une image très terne de la vie sociale en Russie soviétique, d’une société puritaine, pour ne pas dire asexuée. Et pourtant…
 
Oui, pourtant, l’amour (au sens large) et les relations homme-femme faisaient partie intégrante de l’idéologie marxiste à ses origines. S’ils critiquaient avec virulence le «féminisme», considéré lui-même comme «bourgeois», l’égalité homme-femme était au cœur de leur programme: la femme devait être autonome et disposer des mêmes droits que les hommes (c’est sans doute pour cela qu’elles furent aussi envoyées au goulag…). Si le pouvoir bolchevique visait à détruire les fondements de la bourgeoisie, parmi lesquels la famille traditionnelle – et en particulier le mariage religieux – occupait une place importante, il alla beaucoup plus loin qu’une simple modification du Code civil. Dès décembre 1917, l’union civile fut reconnue comme le mariage, et la procédure de divorce fut simplifiée. L’amour «libre» et les ménages à trois étaient alors fréquents. Ce fut le cas pour Lénine lui-même: sa maîtresse, la Française Inès Armand (mariée et mère de cinq enfants), théoricienne de la révolution sexuelle, cohabita un temps avec ce dernier et son épouse, Nadejda Kroupskaïa.
 
Dans les faits, dès 1920, la Russie bolchevique fut le premier pays à autoriser l’avortement, et l’homosexualité masculine n’y fut plus considérée comme un délit… durant une dizaine d’années. Le lesbianisme, même sous le tsar, n’était, quant à lui, pas puni.
 
Ce fut aussi le premier pays à nommer une femme ministre: Alexandra Kollontaï (commissaire du peuple à l’Assistance publique de novembre 1917 à mars 1918), qui fut justement l’idéologue la plus convaincue de cette révolution des mœurs et la plus fervente défenseure de l’amour libre. Excessivement d’ailleurs aux yeux des puritains qui dirigeaient alors le Parti, Lénine compris (malgré son ménage à trois…). Et si Alexandra Kollontaï fut aussi, par la suite, la première femme ambassadeur (en Norvège, en 1923), ce fut sans doute plus pour l’éloigner que pour la promouvoir: surnommée la «Walkyrie de la révolution», elle préconisait «la légalisation de la polygamie et de la polyandrie». C’en était trop. Car, dès le milieu des années 1920, changement de cap: le concept d’amour libre désormais est considéré comme une sorte d’ivresse révolutionnaire à oublier, et une volonté claire de «calmer les ardeurs des prolétaires» se fait jour dans les discours des dirigeants, notamment Trotski.
 
Une fois Lénine mort et Trotski définitivement évincé, Staline pourra refermer cette page: dès le début des années 1930, réinstauration du délit d’homosexualité, remise à l’honneur de la monogamie et du mariage traditionnel, et interdiction de l’avortement (jusqu’en 1955). Le tout agrémenté d’une désérotisation de la société, qui débouchera sur la célèbre formule «Il n’y a pas de sexe en Union soviétique».
 
Pourquoi je vous ai raconté tout ça? Juste pour souligner, à travers cet épisode méconnu de la révolution d’Octobre, que, quels que soient les régimes et les époques, les avancées des libertés individuelles – pas forcément toutes bonnes à prendre, certes – ne sont jamais acquises, et que la notion de «progrès» est toute relative…

Pascal Vandenberghe, Président-directeur général Payot Libraire

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