24/09/2017 09:51 | Lien permanent | Commentaires (0)

La médecine personnalisée: une nouvelle médecine?

Ver_1_of_LEYVRAT_1.jpgLa dénomination «médecine personnalisée» est aujourd’hui communément employée pour caractériser l’utilisation des connaissances de plus en plus pointues de la génétique à des buts diagnostiques, thérapeutiques ou préventifs. Quel terme aurait pu induire plus de confusion? Difficile de faire plus faux! Comme si la médecine pratiquée jusqu’à maintenant ne s’adressait pas à un seul individu et n’était donc pas, par essence, déjà personnalisée. En exagérant un peu, j’en conviens, cette dénomination abusive pourrait même être considérée comme injurieuse par tous les praticiens qui, depuis des siècles, prennent en charge des patients qu’ils connaissent sur le bout du doigt, qu’il s’agisse de leur(s) pathologie(s), de leur état psychologique, de leurs comportements ou de leur vie sociale et familiale. De tout temps, le médecin intègre ces paramètres pour assurer la meilleure prise en charge de son patient dans sa globalité en fonction des progrès scientifiques du moment.
 
Ces connaissances ont évolué lentement tout d’abord, puis exponentiellement depuis les années 1960. Cependant, même aujourd’hui, la science ne peut pas encore tout expliquer (même si certains aimeraient le faire croire). Elle laisse donc au médecin une large plage d’interprétation, de pondération des avantages et des risques qu’il doit assumer. C’est en quoi la médecine n’est pas une science exacte (même si elle y tend) mais reste, encore dans une certaine mesure, un art.
 
Au cours des siècles, chaque découverte a amené son lot d’améliorations de la santé comme en témoigne l’augmentation continue de la durée de vie. On est passé de la théorie des humeurs à la compréhension de l’anatomie, de la physiologie et de la physiopathologie des organes puis, avec l’invention du microscope, à la description des tissus et des cellules ainsi que de leur fonctionnement, pour arriver aujourd’hui à un niveau de compréhension moléculaire. La description du génome n’est que le prolongement logique de l’exploration de plus en plus profonde et précise des mécanismes de la vie et du fonctionnement de notre corps.
 
Vu de la Lune, l’essor de la génomique n’est en fait qu’un outil supplémentaire dans l’arsenal médical qu’il faudra utiliser à bon escient et intégrer progressivement dans les prises en charge des patients. Elle va certainement permettre de mieux soigner certaines maladies face auxquelles nous sommes encore impuissants et de mieux cibler les actions thérapeutiques et préventives. C’est pourquoi, au terme de médecine personnalisée, je préfère celui de médecine de précision. C’est aussi le terme qui est le plus souvent utilisé dans la littérature scientifique, ainsi qu’en attestent des chercheurs des HUG, de la PMU et du CHUV qui viennent de publier une étude à ce sujet *.
 
Aujourd’hui, malgré tous les espoirs qu’elle suscite, cette nouvelle approche mérite encore beaucoup de travail. En effet, outre les difficultés que suppose sa mise en pratique, elle pose d’autres problèmes: éthiques, juridiques, économiques et sociétaux et gestion de l’information. Car la médecine de précision touche à la singularité de l’individu, à ce qu’il possède de plus intime: son génome. Mal utilisée ou dévoyée par des intérêts économiques peu sensibles aux besoins du patient, elle pourrait, si on n’y prend pas garde, conduire à des catastrophes individuelles ou collectives. C’est pourquoi le médecin praticien devra se familiariser avec cette nouvelle approche tout en poursuivant ce qu’il fait déjà: comprendre les besoins de son patient et choisir les gestes qui lui seront le plus bénéfiques.
 
Plus la complexité de la médecine augmentera, plus les malades auront besoin d’être écoutés, orientés, conseillés et rassurés. Sans ce «surplus d’humanité» la médecine faillira à sa mission première, quels que soient les moyens techniques les plus brillants qu’elle pourra mettre en œuvre.
 
* Evrim Jaccard, MD, PhD1,2; Jacques Cornuz, MD2; Gérard Waeber, MD1; and Idris Guessous, MD, PhD. Evidence-based precision medicine is needed to move toward general internal precision medicine. J Gen Intern Med DOI: 10.1007/s11606-017-4149-0 © Society of General Internal Medicine 2017.
 
 
Pierre-François Leyvraz, directeur général du CHUV, à Lausanne

Les commentaires sont fermés.