22/10/2017 09:52 | Lien permanent | Commentaires (0)

Marc Voltenauer ou la grande peur des mal-pissants

Mouron.jpgL’auteur de «Qui a tué Heidi?» est en passe  de devenir l’ennemi  à abattre. Parce qu’il vend des livres. 
 
Le milieu littéraire romand est tolérant. Il ne montre nulle hostilité envers les homosexuels, ne se moque pas des gros, est réceptif aux modes d’alimentations alternatifs, est prêt à recevoir toutes les croyances (à condition qu’elles soient matinées d’humanisme); en outre, une peau foncée est perçue comme un atout («– Vous venez d’où? – Des Antilles. – Ah! J’adore l’Afrique!»). Il est une seule chose que le milieu ne soit pas prêt à tolérer, c’est qu’un auteur vende des livres. Certes, on lui en souhaite une centaine, on lui en excuse un petit millier. Mais passé mille, les coliques commencent, les grincements de dentier, les haut-le-corps, les assauts de bile, les saignements de nez, la vésicule qui chauffe, le foie qui bombe, la rate qui s’enroule autour du cœur. C’est l’avalanche de quolibets! C’est la grande peur des mal-pissants!
 
Marc Voltenauer, qui a vendu des dizaines de milliers d’exemplaires du «Dragon du Muveran», qui récidive avec «Qui a tué Heidi?» est en passe de devenir l’ennemi à abattre, l’Adversaire par qui tous les maux arrivent, celui-dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom sous peine de se faire une crise de goutte, d’avoir la selle irrémédiablement grasse. Les malades imaginaires du milieu romand hurlent au scandale, affirment ne pas comprendre l’époque, se disent en rupture avec leur public. Pourquoi ne lit-il pas les pages immortelles de «80 jours autour de mon nombril», l’exquise poésie onaniste des dames patronnesses neuchâteloises, la délicieuse prose ciselée du «Gustave Roud du Nord vaudois», le pamphlet «Ma grosse bite au fond d’un pot de Nutella», qui provoquerait une révolution s’il était lu par quelqu’un d’autre que la mère de l’autrice?
 
Ah! Si le public n’était pas occupé à des futilités, s’il renonçait à la lourdeur de l’entertainment, s’il 
gustait notre vraie littérature. Mais il n’en a qu’après l’enquête de ce gros balourd d’inspecteur inverti. Quel malheur! Quel tourment! Le public, non seulement aime les polars, mais encore il aime les polars ficelés à l’américaine, avec des rebondissements, du suspense et mille effets de réalisme un peu fastidieux.
 
Pourtant, la vraie littérature résiste. Elle se démultiplie. Elle envahit l’espace public. Son aile progressiste fait des roulades au milieu de la rue en hurlant des vers d’Edmond-Henri Crisinel, là, elle inaugure un café-philo inclusif, disruptif et dérangeant, ici, elle enterre définitivement les conventions patriarcales et oppressives de la ponctuation, là, elle rompt avec la tradition islamophobe qui veut qu’on lise de gauche à droite. Son aile conservatrice, quant à elle, en appelle aux Muses, à la pureté des Formes, à la résistance de l’Esprit contre la Marchandise – puis elle se noie classiquement dans l’Alcool. En dernier recours, la vraie littérature se distribue des bourses et des prix littéraires; c’est une consolation.
 
Marc Voltenauer se propose un but simple et noble: il veut divertir le lecteur; et il y parvient. Nombre de tenants de la vraie littérature veulent l’interpeller, le faire réfléchir, l’éduquer; et ils échouent. L’idéal est immense; les moyens sont limités. Leur haine tend tout naturellement vers ces «faiseurs de livres», ces «boutiquiers», ces «hommes d’affaires de l’écriture» qui n’annoncent que l’ambition d’amuser et de vendre. Sûr de lui-même, le milieu littéraire romand se défend de vouloir amuser qui que ce soit, tout comme il se défend de chercher à vendre des livres. Mais dans ce cas, pourquoi se met-il dans une telle fureur quand un auteur vend plus de mille bouquins?
 
Quentin Mouron, écrivain

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