15/10/2017

À propos de la politique d’investissement de la BNS

1.jpgLa politique d’investissement de la Banque nationale suscite de nombreuses réactions qui souvent démontrent une mauvaise compréhension du contexte dans lequel elle opère.

Avant tout il faut se rappeler que la taille du bilan de la BNS est le résultat de la politique monétaire qu’elle a menée et qu’elle mène pour éviter que la force du franc ne pénalise exagérément l’économie suisse. Les réserves de la BNS varient dans le temps, massivement vers le haut ces dernières années, mais à coup sûr dans l’autre direction dès que cela sera compatible avec sa politique. Les actifs en devises étrangères achetés avec les francs créés par la BNS sont de vrais actifs mais dès que cela sera possible ces actifs devront être revendus, les devises échangées contre des francs, et ces francs réabsorbés dans l’opération inverse de celle qui a vu leur création. La primauté de la politique monétaire exclut donc par principe la notion d’investissement permanent ou illiquide. Cela est vrai même si l’on peut penser que les circonstances rendront très difficiles une diminution rapide de la taille des réserves de la BNS.

La deuxième observation est que la BNS est une institution technocratique, apolitique par construction. Elle agit par délégation avec un seul objectif, la stabilité des prix; elle n’a pas vocation de se faire l’interprète, dans sa politique d’investissement, des désirs spécifiques de l’une ou l’autre minorité de la nation. Sa politique d’investissement doit au contraire refléter autant que possible les préférences consensuelles de la grande majorité de la population et tenter de ne pas trop s’en écarter. C’est ainsi que l’on peut interpréter les règles d’exclusion qu’elle s’est engagée à respecter: s’abstenir d’investir dans des entreprises qui produisent des armes prohibées par la communauté internationale, qui violent massivement des droits humains fondamentaux ou qui causent de manière systématique de graves dommages à l’environnement. Certains voudraient la pousser à un engagement plus marqué sur le plan éthique. Son statut lui impose au contraire la plus grande réserve en cette matière.

Troisième observation: une banque centrale n’est pas un acteur comme un autre sur les marchés financiers. Elle doit s’efforcer de limiter l’impact de ses investissements sur les autres investisseurs, et en particulier éviter que ses achats et ventes puissent être vus comme des signaux pouvant affecter le fonctionnement normal ou la stabilité des marchés, voire mettre en difficulté une entreprise spécifique. C’est pourquoi elle investit de manière passive dans la perspective du maintien de ses investissements sur la durée d’un cycle, en excluant les titres du secteur bancaire – dans lequel les soupçons d’information privilégiée seraient plausibles – et sans opérer de sélection parmi les titres individuels (à l’exception des exclusions pour motif éthique mentionnées plus haut). Les nombreuses tentatives d’interprétation des changements dans la valeur des placements effectués par la BNS sont donc par définition erronées. Les fluctuations dans les avoirs de la BNS ne sont pas dues à des choix délibérés concernant des titres spécifiques, mais seulement à des événements de marché auxquels son portefeuille s’adapte automatiquement (notamment des variations de cours), à des décisions concernant son allocation en termes de monnaies ou de classes d’actifs, ou encore à des fluctuations dans la taille globale de son portefeuille.

Enfin, et il est difficile de comprendre que ce point revienne constamment dans la discussion, la politique monétaire de la BNS confrontée à un franc trop fort a conduit cette dernière à acheter des devises étrangères (des euros, des dollars, etc.). Il ne peut être question de retransformer ces euros et ces dollars en francs suisses, sans entrer en conflit avec l’essence même de sa politique. La proposition de mise sur pied d’un fonds souverain soulève de nombreux fantasmes et est confrontée à de multiples obstacles mais il y a en a qui est insurmontable: un éventuel fonds souverain suisse construit à partir des réserves de la BNS ne pourrait en aucun cas être mis à contribution pour investir dans le pays. 

Jean-Pierre Danthine, professeur honoraire à l’UNIL et président de l’École d’économie de Paris

08/10/2017

Peut-on encore voyager?

carcle.JPGIl y a quelques années ou quelques dizaines d’années, nous pouvions voyager presque partout. C’est fini. Les attentats islamistes, dans nos contrées, sont une horreur. Mais rien de comparable aux 100 000 morts du Front islamique dans les années 1990 en Algérie. Certes, de tout temps, nous avons eu de l’insécurité, des tensions, des guérillas et des guerres. Le communisme en Russie, en Chine, au Cambodge, c’est une centaine de millions de victimes. Rien de pire. Mais qu’en est-il aujourd’hui?
 
Commençons par l’Amérique centrale et du Sud. Les pays les moins criminels sont Cuba, le Chili, l’Argentine, l’Uruguay, la Bolivie, même Haïti, qui n’a pourtant pas bonne réputation. Parmi les pires, on trouve le Honduras avec 7000 meurtres par année, le Salvador, le Venezuela, la Jamaïque et le Guatemala. En Amérique du Nord, le Canada a un taux de criminalité de 1,6* meurtre par année pour plus de 35 millions d’habitants. Quant aux États-Unis, leur taux est de 4,2, soit 13 000 meurtres par année, ce qui est moins que ce que croient la plupart des gens. En Asie, les taux d’homicide sont incroyablement bas. Le Japon, avec 0,3, n’est pas criminel. Mais la Chine avec 1,0 non plus. Même l’Inde n’est pas extrêmement dangereuse avec 3,4. Pour les Philippines, on monte à 5,4. Et à 13 pour la Papouasie-Nouvelle-Guinée. Alors qu’en Australie nous sommes à 229 meurtres par an et un taux de 1,0.
 
C’est hélas en Afrique que cela se complique. L’Afrique du Sud compte 16 000 meurtres et un taux de 37. Les deux Congos ont des taux de 30 et 21; le Congo-Kinshasa en est à 13 000 assassinats par année. L’Ethiopie et le Kenya sont dangereux, 20 000 meurtres par année pour le premier. Mais le Sénégal, l’Égypte et l’Algérie ne sont pas du tout aussi dangereux que certains l’imaginent.
 
En Europe, on ne risque guère. Les pays les moins sûrs sont la Moldavie, la Russie et le Monténégro. Les impressions que nous avons sont troublantes et ne correspondent pas à l’image véhiculée par l’actualité. Les meurtres, bien sûr, c’est une chose, mais il faut prendre aussi en considération les vols qui créent une atmosphère bien désagréable pour le voyageur… Malgré tout, plus de la moitié de la planète reste accueillante.
Notons encore que certains pays sont très dangereux à leurs frontières ou dans une région rebelle ou encore dans une partie de la capitale. Alors que le reste du territoire ne pose pas vraiment problème. C’est le cas en Inde. Le Cachemire, une partie de l’Assam, etc., sont à proscrire. Le Congo-Kinshasa est dangereux, mais le Nord-Kivu est carrément infréquentable. Il est possible d’aller visiter les fabuleux trésors nubiens découverts par Charles Bonnet au Soudan du Nord, mais ce serait folie d’aller au sud. À la frontière de la Malaisie, la Thaïlande subit une rébellion islamiste, mais à proximité tout est tranquille. Même Alep et Damas (la Foire de Damas vient de rouvrir) ne sont pas beaucoup plus dangereuses que, aujourd’hui, Barcelone.
 
Si on se rend dans des endroits «improbables», il faut impérativement respecter quelques règles. Dans le désordre je conseillerais, après 106 pays visités, pour les lieux peu amènes:
 
- Toujours éviter les foules, qui favorisent les méfaits.
– Se faire accompagner par des gens de l’endroit très sûrs.
– Avoir à disposition, dans une poche de devant, un lot de billets permettant de contenter un agresseur moyen.
– Faire coudre à l’intérieur d’un pantalon une poche spéciale pour y placer les gros billets et une carte de crédit.
– Ne pas louer de voiture et ne prendre qu’un véhicule agréé par votre hôtel.
– Bien sûr, se vêtir de la manière la plus banale, sans montre ni caméra.
– C’est capital: ne pas rester longtemps dans un restaurant, un hôtel, le temps que des malfrats soient sur votre route, vous n’êtes plus là!
Bons voyages!
 
* Meurtres par année pour 100 000 habitants.
P.-S.: Véritable guide touristique pour les inquiets, l’application My Safe Map renseigne le niveau de sécurité, de jour comme de nuit, des lieux que le touriste souhaite visiter. Les «safe mappers» sont géolocalisés et donnent des infos sur les endroits à éviter.
 
Pierre-Marcel Favre
Éditeur

01/10/2017

Sortir de l’insécurité alimentaire

Benoit.jpgDimanche passé, le peuple et les cantons adoptaient l’arrêté fédéral sur la sécurité alimentaire, à une écrasante majorité. Médias et commentateurs l’ont interprété comme une marque de soutien à l’agriculture – un soutien bien symbolique, toutefois, car le Conseil fédéral avait annoncé en toute transparence que ce texte n’aurait aucun effet direct. Aucun changement législatif. Aucune réorientation de politique.

Est-ce à dire que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes pour l’agriculture suisse? N’a-t-elle, finalement, besoin que de slogans constitutionnels sans conséquence aucune? On peut en douter. Les milieux paysans estiment que les suicides d’exploitants sont à la hausse. Les montants payés aux producteurs pour de nombreuses denrées de base ne permettent pas de générer un revenu décent. Le nombre d’exploitations a diminué de 35% au cours des vingt dernières années. C’est donc à une vraie insécurité agricole que nous faisons face.

Le modèle pratiqué aujourd’hui est simple: il laisse au marché la responsabilité de déterminer les prix. Les oligopoles formés par les transformateurs et les distributeurs, ainsi que la concurrence, dans certains cas, de produits importés, tirent ces prix vers le bas. Les accords de libre-échange, comme celui négocié récemment avec la Malaisie dont on pourra importer facilement de l’huile de palme au détriment du colza indigène, ajoutent une pression supplémentaire. Pour compenser, nous finançons tous des subventions aux agriculteurs, pour des prestations qui n’ont parfois plus grand-chose à voir avec leur métier.

D’un côté, les paysans ne demandent pas mieux que de pouvoir tirer leurs revenus de leur production et de ne pas dépendre des paiements directs. De l’autre, les Suisses restent attachés, selon une étude officielle de 2015, à une agriculture de proximité, attentive à l’environnement, organisée en structures de taille modeste – quitte à ce que les prix ne soient pas les plus bas.

Face à cette contradiction, il est devenu habituel d’en appeler à la responsabilité individuelle de chacun d’entre nous, en tant qu’acheteurs. En théorie, l’approche séduit: en choisissant des produits locaux, en recourant à la vente directe, en achetant bio, donc un peu plus cher, nous, les consommateurs, détiendrions les vrais leviers du changement. Dans la pratique, les choses se compliquent: d’abord, il faudrait pour que le choix soit possible que se mettent en place d’immenses nouvelles structures de distribution de produits à prix équitable – car même après des années de sensibilisation du public, les grands magasins ne proposent toujours pas, par exemple, de lait payé 1 franc le litre au producteur. Demander aux paysans eux-mêmes de s’atteler à cette tâche revient à faire peser le fardeau sur ceux qui sont, aujourd’hui, déjà les plus affaiblis.

Ensuite, nous le savons tous, se comporter en «consomm’acteur» dans chacun de ses achats est une gageure. Acheter ses pommes de terre à la ferme est un geste simple. Mais vérifier, pour chacun des articles de son panier, pour chaque menu au restaurant, que toutes les composantes satisfont les mêmes critères? Simplement impossible.

Il est donc temps de faire tomber les masques. La politique peut démarrer à la caisse du supermarché, mais elle ne s’y arrête pas. Le débat agricole a besoin de franchise: poursuivre dans la voie actuelle signifie accepter la disparition progressive des exploitations de taille petite ou moyenne, hors de quelques marchés de niche, et valider l’industrialisation comme modèle, au nom de la compétitivité.

Si nous souhaitons au contraire qu’une agriculture suisse productive, durable, familiale se maintienne, il faut oser briser le tabou libéral de l’intervention sur le niveau des prix, et contester les accords commerciaux avec des pays dont les coûts et les normes sont plus faibles – souvent au prix de la santé des travailleurs agricoles et de la protection de l’environnement. Des paysans suisses qui gagnent leur vie en produisant, des normes écologiques strictes mais sans concurrence déloyale, des aliments qui parcourent des distances réduites: ne serait-ce pas là la vraie «sécurité alimentaire»?

Benoît Gaillard, Président du Parti socialiste lausannois

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