12/11/2017 09:10 | Lien permanent | Commentaires (0)

Ecriture inclusive contre (s)exclusion

Ver_1_of_PAHUD_Stephanie.jpgLe 26 octobre dernier, l’Académie française a sécrété une «solennelle mise en garde»: «La langue française se trouve désormais en péril mortel, ce dont notre nation est dès aujourd’hui comptable devant les générations futures.» L’ennemi-E? L’écriture inclusive: d’inoffensives stratégies de mention du masculin ET du féminin.
 
Mais un problème public majeur, rejeton d’une dérive dévastatrice à en croire l’alerte des puristes, ces derniers s’arrogeant au passage une légitimité démocratique. Une démonstration canonique de diabolisation. Par déformation d’une part: quelques aménagements graphiques reformulés en «formes secondes et altérées», aboutissant à une langue désunie, créant une confusion confinant à l’illisibilité, et ne conduisant rien moins qu’à l’«anéantissement des promesses de la francophonie». Par sacralisation de l’«avant-déluge» de l’autre: «Je crois que la langue française est belle par la clarté, par la limpidité, donc c’est vraiment tout à fait dommage de penser à la compliquer», a déclaré le lendemain de l’appel à résistance, sur France Culture, Dominique Bona, académicienne depuis 2013.
 
En Suisse, on a pu compter sans surprise sur notre belle parleuse Suzette Sandoz pour un relais tout en pathos, il y a dix jours dans «Forum». L’ancienne conseillère nationale y est allée à coups de formules halloweenesques: «féminisation BARBARE», «DESTRUCTION TOTALE de la langue», «mot AFFREUX d’auteurE». J’aurais néanmoins trouvé un point de concordance en ces terres réacs: moi non plus, chère Suzette Sandoz, je ne comprends pas qu’on continue à prendre les gens pour des crétins!
 
Le débat qu’enflamme l’écriture inclusive est loin d’être à balayer d’un revers de «causes plus importantes à défendre». C’est un laboratoire de luxe pour saisir les relations entre langage, identité(s) et idéologies. Les langues font exister les réalités qu’elles disent; elles peuvent ainsi symétriquement en faire disparaître d’autres. Si l’écriture inclusive est si brutalement et despotiquement rejetée par les esprits conservateurs, c’est en raison de sa portée subversive: loin de «compliquer» le français, doubler des désignations («les étudiantes et les étudiants»), féminiser des mots («chauffeuse») ou recourir au tiret ou au point médian (les «candidat·e·s» ou «candidat-e-s») dérange en revanche l’ordre établi. L’écriture inclusive défamiliarise des pratiques considérées comme régulières ainsi que des catégories de pensée naturalisées; elle déverrouille simultanément nos imaginaires linguistiques et nos imaginaires du féminin et du masculin, mettant au jour et déstabilisant par-là les rapports de domination impliqués. L’écriture inclusive, en ouvrant des possibles, force une mise en conversation et en négociation de représentations du monde et de conceptions des rapports sociaux profondément antagonistes. En résumé, si l’écriture inclusive angoisse autant celles et ceux que certaines (r)évolutions n’arrangent pas, c’est parce qu’elle fraye des voies d’émancipation.
 
Cela dit, l’écriture inclusive doit pour moi rester une option sous peine de se laisser rattraper par la tentation d’une réimposition de normes, fatalement aussi sclérosantes que leurs prédécesseuses. Elle a par ailleurs pour désavantage de renforcer la binarité hommes/femmes qu’il faut, selon moi, trouver à terme comment (dé)gommer: les langues sont suffisamment plastiques pour accueillir des modes de marquage des sexes/genres qui restent dans les limites d’une intercompréhension évidemment souhaitée tout en s’adaptant à l’hybridité de nos expériences. Mais l’écriture inclusive est un premier pas graphique simple et peu coûteux (si, si, Mme Sandoz!) vers l’abolition de la sexclusion.

Stéphanie Pahud, linguiste

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