19/11/2017 09:36 | Lien permanent | Commentaires (0)

L’intelligence artificielle, le soin et la mort

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La grande vedette du moment, celle qui s’étale à son avantage dans tous les médias et fait du buzz par sa volonté d’en découdre avec le futur, c’est l’intelligence artificielle. Tout le monde en parle, on nous dit qu’elle va changer nos vies, qu’elle est encore plus dangereuse que Trump lui-même, qu’à cause d’elle il va falloir tout repenser: ce qui fait de nous des humains, l’organisation de la société, nos destins. Du côté de la population, on se demande: que va-t-elle faire à notre place, cette intelligence? Allons-nous être remplacés, blackboulés, transformés en esclave des machines? Questions plutôt angoissantes, il faut l’avouer.

Prenez la médecine. L’intelligence artificielle s’y installe comme nulle part ailleurs. Elle va, dit-on, permettre d’individualiser les traitements. Il faut dire que l’ensemble des données collectées sur une personne explose et que le cerveau des médecins n’arrive plus à en extraire la signification. L’intelligence artificielle s’avère nécessaire. Mais elle produit des résultats de type statistique. Ainsi: vous avez tel risque de développer telle maladie. Ou encore: tel traitement a tant de chances de vous apporter tels bénéfices, en termes de survie et de qualité de vie. Or justement: c’est ici qu’intervient le rôle irremplaçable du soignant (humain). Traduire ce que veulent dire ces probabilités pour un malade. Autrement dit, en faire des outils de codécision, un savoir ouvert à la liberté et aux valeurs de chaque personne. Ce travail-là, impossible de le remplacer. Il n’est pas fondé sur la seule intelligence.

Considérons un autre cas. Vous tapez une question de santé sur Google. Par exemple: «J’ai mal au dos, que faire?» L’intelligence du moteur de recherche vous propose alors toutes sortes de liens, renvoyant à des traitements plus ou moins scientifiques. Mais elle ignore l’ampleur de votre question. Votre douleur existe, c’est évident, mais en même temps elle résulte de causes complexes (le travail, la famille, la vie, tout qui peut faire que vous en avez «plein le dos»). Élargir la question, c’est le propre de la démarche soignante. Alors que les plateformes Internet répondent, via leurs algorithmes, aux questions qu’on leur adresse. Aucune n’accompagne le patient dans un questionnement sur son questionnement.

Mais allons plus loin. Vous savez quelle est la véritable question que, dans la majorité des cas, un patient cherche à poser (emballée dans d’autres demandes) à son médecin? C’est: «Ai-je un cancer?» Une angoisse de mourir, donc, difficile à exprimer, qui n’a rien à voir avec la science ou l’intelligence. Ne pas la prendre en compte, ne pas en faire le fondement de la prise en soins, c’est réduire la vie à ce qu’elle n’est pas.

Ce qui est important, dans le rôle du soignant, c’est d’abord qu’il soit un «autre». Quelqu’un qui se tient en face. Qui écoute avec bienveillance et décale l’analyse. Impossible de s’autosoigner, aussi bonnes soient ses connaissances. Le problème est que nous ne sommes pas transparents à nous-mêmes. Une partie de notre système psychique est inconsciente, agit en nous et nous fait agir sans se dévoiler clairement à nous.

Ce rôle de l’«autre» qui fait face, l’intelligence artificielle ne peut pas le jouer. Elle est trop parfaite, trop efficace et sur l’essentiel trop stupide pour entrer dans notre psychisme et comprendre ce qu’est notre destin ainsi que nos ruses pour l’affronter. Seule une autre personne peut y arriver, une intelligence qui, elle aussi, a comme horizon la maladie et la mort. Si nous avons la capacité de nous soutenir les uns les autres devant la finitude – de construire du sens par la parole et l’émotion – c’est parce que nous sommes des vivants, des vivants mortels. Ce que la machine ne sera jamais.

Bertrand Kiefer, Rédacteur en chef de la «Revue médicale suisse»

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