24/12/2017 09:34 | Lien permanent | Commentaires (0)

À qui profite un Internet sans règles?

Benoît Gaillard, Président du Parti socialiste lausannoisInternet étant devenu un moyen essentiel, et parfois le seul, d’accéder à l’information, à la connaissance, à des prestations, il y a un intérêt public à s’assurer que tous puissent y naviguer librement.

La suppression de la neutralité d’Internet, décidée aux États-Unis sur l’impulsion du président Trump, a ravivé un débat qui ne doit pas être laissé aux spécialistes. De quoi s’agit-il? La neutralité d’Internet est une norme selon laquelle tout fournisseur d’accès au réseau doit laisser ses clients accéder à l’ensemble de ce qui s’y échange et de ce qui y est disponible – et pas seulement à ce que proposent les partenaires commerciaux qu’il a choisis.

Par analogie, imaginons une bibliothèque. Elle regorge de documents de toute sorte, des livres bien sûr, et aussi des revues, des disques, des DVD. Mais, arrivé au guichet du prêt, tout se complique pour le lecteur: avec sa carte, il n’a pas le droit d’emprunter les livres de plus de 50 pages. Pour cela, il doit payer un supplément, et pour un CD ou un film, c’est encore une autre surtaxe. Par ailleurs les ouvrages de certains éditeurs s’obtiennent rapidement, tandis que pour d’autres il faut attendre une semaine.

La fin de la neutralité, c’est ça, appliquée aux contenus en ligne. C’est la mort de l’expérience d’Internet telle que nous la connaissons, qui veut qu’en tant qu’utilisateurs nous ayons la possibilité de consulter n’importe quelle page émanant de n’importe quelle source – de la même façon qu’une carte de bibliothèque donne accès à l’ensemble des ressources documentaires disponibles dans l’institution.

Comme Internet est devenu un moyen essentiel, et parfois le seul, d’accéder à l’information, à la connaissance, à des prestations, il y a un intérêt public à s’assurer que tout internaute puisse y naviguer librement. Le principe de neutralité interdit par exemple de proposer un abonnement à prix réduit qui ne permettrait de se connecter qu’à Facebook et à ses services (Instagram, Whatsapp) – mais qui demanderait de payer un supplément pour regarder une vidéo produite par la RTS, consulter une encyclopédie sur le Web ou suivre une formation en ligne. Les pays qui ne connaissent pas de telle règle voient déjà fleurir ce type d’offres…

Le danger pèse aussi sur l’innovation. Si l’usager n’accède plus qu’à une portion de ce qui existe en ligne, définie par son fournisseur d’accès, alors il ne sera peut-être même pas en mesure de découvrir l’existence d’un nouveau site Web, d’une nouvelle application, d’un nouveau service. Nul doute, en revanche, que les acteurs dominants de l’économie numérique s’assureront sans peine d’être inclus dans la plupart des packages… Supprimer la neutralité d’Internet signifie donc un pas de géant vers le renforcement du poids des entreprises géantes qui dominent déjà le réseau.

En Suisse, la règle n’est pas inscrite dans la loi. Mais elle est aujourd’hui respectée par l’ensemble des fournisseurs qui se sont dotés d’un code de conduite. De nombreux pays en pointe sur les enjeux du numérique ont cependant préféré se doter d’une disposition explicite. Car une stratégie commence à se dessiner à l’échelle de l’Europe qui consisterait à imposer des règles sur Internet, garantes des droits des utilisateurs. Après l’avoir fait sur la protection des données en se dotant d’une directive qui protège contre de nombreux abus, les Européens pourraient imposer la neutralité d’Internet chez eux et ainsi créer un vrai contrepoids à la dérégulation totale qui s’impose outre-Atlantique.

Plus généralement, il faut s’interroger: à qui bénéficierait un Internet sans règles? Aux Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft, sans aucun doute – ils ont la taille requise pour dicter les leurs –, mais certainement pas aux citoyens ordinaires. C’est aujourd’hui en ligne que se passent nombre de communications, d’échanges, de débats, d’innovations. Le réseau des réseaux est donc tout simplement devenu trop important pour l’abandonner à la loi du plus fort.

Benoît Gaillard, Président du Parti socialiste lausannois

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