31/12/2017 09:52 | Lien permanent | Commentaires (0)

Balançons nos évidences

SP.jpgD’un homme – d’un humain – à un «voyeur», et d’un «voyeur» à un porc, il y a des pas nombreux et complexes: entravons ceux que nous pouvons.

La «question du harcèlement» est une bombe à raccourcis, à confusions et à débordements. Elle fonctionne selon le principe d’une triple réaction: descriptive (les désaccorps partant de «faits»), perceptive (l’empathie allant à la manière dont les comportements sont vécus) et prescriptive (chacun faisant de sa vérité celle du monde). Dans les débats, c’est la guerre des sexes qui sert d’allumette hystérique pour provoquer une réaction en chaîne de souffrances, de colères et de frustrations.

L’édition d’«Infrarouge» du 13 décembre, «Harcèlement sexuel: malaise au Parlement», sur RTS Un, a caricaturalement montré comment «tout faire péter». Au rédacteur en chef de la Weltwoche, Roger Köppel, ayant écrit dans un édito qu’il n’avait jamais vu l’UDC Céline Amaudruz dans d’autres tenues que «des blouses moulantes et des jupes courtes», la conseillère nationale socialiste Rebecca Ruiz a, sans une once de réflexivité, lancé que les habits de Mme Amaudruz étaient «absolument décents et élégants» avant de demander si l’on devait «toutes porter une burqa».

La tablée s’est, sinon, gaiement emmêlé les causes – harcèlement moral, viol, hypersexualisation, dénonciation du patriarcat, machisme, sexisme, misogynie, verrouillage de la sexualité des femmes – et a tout aussi gaiement fait fi de ce que la binarité hommes/femmes était le premier des poisons. Avant de balancer des porcs, peut-être faudrait-il balancer quelques évidences.

L’ethnologue Paola Tabet, qui s’est intéressée aux transactions économico-sexuelles dans des formes allant du mariage à la prostitution, montre le déni, dans notre société, du fait que le sexe est un capital, et que les normes dans lesquelles nous sommes socialisés incitent les femmes à le faire fructifier. La sociologue Beverley Skeggs explique, quant à elle, reprenant Butler, qu’être «féminine», c’est adopter des (im)postures de désirabilité dans ce «marché sexuel implicite». Il est assurément contrariant de le reconnaître, mais être désirable est encore, dans nos imaginaires, un vecteur de confiance en soi pour les femmes, et c’est aux hommes, «dignes de donner leur approbation», que revient le rôle de «voyeurs» pour confirmer cette désirabilité.

Pour s’en convaincre, on se placera – je me suis placée – devant un magazine féminin, Facebook et/ou un miroir. Ou l’on relira – au bon degré! – ce dessin d’Hermann: «C’est quoi la différence entre drague et harcèlement?»: «Le harcèlement, c’est quand il est moche.»

Il ne s’agit pas d’excuser le moindre acte portant atteinte à l’intégrité morale et/ou physique d’un individu, quels que soient, d’ailleurs, son sexe, son genre, ses préférences sexuelles, sa race, sa classe ou sa religion. Il s’agit d’en appeler à une responsabilité plus globale, plus pleine et plus consciente des transactions de ce marché sexuel implicite, qui sont des armes de prise de pouvoir perverses dont les dérives non consenties aboutissent à des ravages psychiques et/ou physiques.

D’un homme – d’un humain – à un «voyeur», et d’un «voyeur» à un porc, il y a des pas nombreux et complexes: entravons ceux que nous pouvons. Un coup de hashtag magique/pute-à-clics n’y suffira pas. L’absurde tableau à double entrée, distribué à nos parlementaires, opposant le flirt, «source de joie et renforçant l’estime de soi», au harcèlement sexuel, non plus!

Osons dire que nous sommes victimes, mettons nos privilèges au service des voix confisquées, et chérissons nos vulnérabilités. Mais traquons aussi, et sans complaisance, nos propres attitudes et représentations potentiellement complices. Dans «L’idée fixe ou Deux hommes à la mer», Paul Valéry cerne un travers de l’humanité: «Par ses recherches et ses spéculations, elle approfondit pour ne pas voir». #Balançons nos évidences.

Stéphanie Pahud, linguiste

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