10/12/2017

Autorisons l’audace d’innover

00298956_8376A586A032FE119E694D0423C3C5D1.jpgNos entreprises ne parviennent à évoluer que lorsqu’elles ont la capacité d’innover. Et pour cela, il faut que tous les collaborateurs soient convaincus qu’ils ont la capacité d’entreprendre, la permission de créer et l’autorisation de prendre des risques. Ce que l’on pourrait résumer en disant l’audace d’innover.

Je suis souvent frappé de constater à quel point les gens ont envie d’innover. Souvent le potentiel existe et c’est la responsabilité du dirigeant d’entreprise de le favoriser et d’aider les rêves à se concrétiser.

Dans un hôpital, l’audace d’innover est évidemment bridée par certaines contraintes. Elle doit parvenir à s’exprimer entre la rigueur des procédures de soin, le cadre strict des processus comptables et la discipline des directives de fonctionnement. Qui souhaiterait, en effet, qu’un chirurgien devienne soudainement trop innovant au milieu d’une intervention ou qu’un pharmacien fasse preuve d’une subite créativité dans la préparation d’un médicament?

Ces limites ne diminuent en rien la capacité d’innover. Ce qui stimule cette capacité, c’est que chacun se sente libre de le faire. Pour cela, il faut insuffler un état d’esprit qui encourage la production d’idées et qui stimule l’identification de problèmes à résoudre. C’est dans ce but que les HUG ont créé un centre de l’innovation chargé de soutenir le développement des bonnes initiatives. Ce centre peut même aller jusqu’à conseiller pour le dépôt de brevet, l’industrialisation, voire la commercialisation de l’idée si cela paraît adapté. Il a aussi pour objectif de nourrir la pépinière des talents de demain et de conduire les projets stratégiques de l’hôpital.

Il n’y a rien de plus frustrant que de voir de bonnes idées tomber dans l’oubli ou ne pas se réaliser faute de conseils ou de financement. Notre chance est d’être soutenus par des fondations privées. Deux fois par année, la fondation privée des HUG lance des appels à projets, guide et finance ceux qui sont retenus. Elle alloue la moitié des fonds à des projets de recherche et l’autre à des projets qui améliorent le confort des patients. La grande majorité de ces derniers germent dans l’esprit de collaborateurs qui ne sont pas en contact avec les patients. Cela montre bien qu’il n’y a pas de limite à la créativité.

Et puis il y a aussi ceux qui identifient des problèmes ou des potentiels d’amélioration, mais sans forcément disposer des solutions. Ces situations nous intéressent également car elles permettent de mobiliser des ressources pour trouver des réponses. Dans cette perspective, nous avons mis sur pied des hackathons, nouvelle façon de résoudre des problématiques en 48 heures. Ils consistent à réunir des volontaires de toutes origines professionnelles, et même et surtout des patients, et de les faire travailler en groupe pour inventer des solutions. Un exemple, une nouvelle application sur tablette pour patients hospitalisés y est née. Elle permet de consulter son agenda d’examens et de soins, de connaître l’équipe soignante ou de poser des questions relatives au traitement en prévision de la prochaine visite médicale. La version pour l’hôpital des enfants est en cours de développement.

J’ai la conviction que les patrons d’entreprise doivent créer les conditions qui susciteront l’envie d’innover. Bien sûr, chaque collaborateur doit exécuter son métier de façon organisée et rigoureuse. Mais cela ne le dispense pas de réfléchir à ce qu’il fait, de questionner la façon dont il fait son travail et de réinventer sa pratique au quotidien. C’est ainsi qu’il fera évoluer son entreprise et parviendra à piloter sa destinée professionnelle plutôt que de la subir.

 

Bertrand Levrat, Directeur général des Hôpitaux universitaires de Genève

03/12/2017

Religion et politique: amis ou ennemis?

Suzette.jpgComment peut-on concilier les deux notions? Réflexion en quatre points.

Si l’époque où un chef d’État était un demi-dieu ou le détenteur de pouvoirs quasi divins est révolue, du moins en Occident, le compagnonnage religion/politique reste un sujet délicat. Les deux notions sont-elles conciliables, ont-elles des points communs ou sont-elles au contraire des ennemies irréductibles?

Deux sources de pouvoir ou d'autorité dont la réunion constitue une menace totalitaire

La religion comme la politique impliquent une hiérarchie donc une autorité et qui dit «autorité» dit aussi «pouvoir». Alors que la hiérarchie religieuse dépend en premier lieu d’une transcendance, la hiérarchie politique n’a qu’une source horizontale, humaine, plus ou moins démocratique selon les régimes. La tentation existe donc toujours de réunir les deux pouvoirs sur les mêmes têtes. Les responsables politiques qui se prévalent publiquement d’agir conformément à telle ou telle religion, vont jouir d’un pouvoir et d’une autorité doubles, du moins aux yeux d’un certain nombre d’adeptes de la même religion. La menace totalitaire existe alors autant pour les fidèles de la même religion que pour ceux des autres. Le pouvoir politique qui se prévaut d’une obédience religieuse précise est fauteur de guerres de religion et de violence.

Deux mondes où l'émotion joue un rôle considérable

Religion et politique touchent l’émotionnel. Elles en ont besoin pour éveiller enthousiasme, dévouement et confiance. Si la politique récupère la religion ou une religion pour s’en faire le porte-drapeau, elle en appelle à toute l’émotion possible des fidèles de cette religion, déclenchant simultanément, chez eux, amour et haine selon que son action plaît ou déplaît et s’aliénant éventuellement toute sympathie de la part des adeptes d’autres religions. Les querelles de partis ou de classes sociales sont nourries par l’émotivité triomphante ou déçue et les guerres civiles couvent.

De quelques mauvais usages du religieux en politique

La politisation du religieux est une tentation constante de notre civilisation médiatique. Les initiatives populaires sont un outil parfait à ce point de vue là. On joue sur l’émotionnel religieux au nom d’une pseudo-protection de certaines confessions (interdiction des minarets), d’une pseudo-sécurité ou d’une pseudo-libération de la femme (interdiction de se couvrir le visage en public) que l’on inscrirait dans la Constitution fédérale, souvent en outre en violation du fédéralisme. Le résultat est généralement contraire à long terme à une coexistence pacifique. Cela peut inciter les milieux religieux «visés» à la provocation ou leur conférer un rôle de victime qui accroît en fin de compte leur importance.

Reconnaître, au nom de l'État, une religion comme telle, une grave erreur

L’État – donc le politique – est incompétent en matière de religion. Il ne peut juger si une religion comme telle est «bonne» ou «mauvaise». Mais il peut constater que certaines organisations, associations ou institutions dont les membres pratiquent une religion déterminée, ont une activité utile ou néfaste à la collectivité. Les pouvoirs publics, les citoyens, bref le monde politique peut donc considérer comme étant d’intérêt public une communauté religieuse particulière, organisée de manière conforme au droit laïc et défendant certains idéaux religieux. Son fonctionnement peut être reconnu et son activité appréciée. Elle jouit, comme toute personne morale, de la protection juridique laïque et l’efficacité de son activité «publique» peut être évaluée par le politique.

S’ils restent totalement distincts l’un de l’autre, les deux mondes de la politique et de la religion sont alors capables de se compléter pour le bien de tous.

Suzette Sandoz, ex-conseillère nationale libérale (VD)