07/01/2018 09:32 | Lien permanent | Commentaires (0)

L’identité en pièces détachées

002AEF2C_BFA9F0036FB16C40528DBDDCC05E0446.jpgL’agression verbale d’un homosexuel dans un tram genevois et ses conséquences illustrent comment notre société morcelle les individus.

L’histoire se passe à Genève. Un jeune homme rentre chez lui en empruntant le tram; un individu le traite de «sale pédé»; le jeune homme sort son téléphone et filme son offenseur; ce dernier, insulté à son tour par les usagers, est contraint de sortir du tram. La Tribune de Genève a vent de l’affaire et la relate dans ses colonnes. Sur Facebook, la victime reçoit plusieurs messages la menaçant et l’injuriant, un type lui promet de lui «foutre son portable dans le cul», tandis qu’une femme, plus prosaïque, regrette de ne pas avoir pu le battre comme plâtre. Et si une partie des internautes lui témoigne son soutien, une autre jette sur l’agressé un voile de suspicion. Après tout, l’insulteur est Noir… Son expulsion d’un tram serait-elle un crime raciste? Oubliant les priorités légales, morales et logiques entre victime et bourreau, les suspicieux se lancent dans une étonnante comptabilité: combien vaut un Noir? Combien vaut un homosexuel blanc? Et si le Noir est en plus aviné? S’il est SDF? Oui, mais l’homosexuel blanc pourrait bien être juif… Le SDF noir aviné pourrait souffrir d’une addiction à l’héroïne! Et si l’homosexuel blanc désormais juif était unijambiste? Alors le SDF noir aviné et toxicomane ne pourrait l’emporter qu’en cas de cancer à l’estomac… Qu’importe que l’un ait été agressé, que l’autre ait été agresseur! Catégories has-been! Oppressives potentiellement! Ce qui compte – car il s’agit bien de compter – c’est la valeur de chacun des protagonistes sur le marché de la souffrance. Nos suspicieux concluent à la supériorité du Noir SDF sur l’homosexuel blanc: ce dernier est donc condamné, en dépit de l’agression subie.

Bien entendu, on peut gloser sur cette homophobie qui se dissimule derrière le masque rassurant de l’antiracisme; on peut faire valoir que toutes les intolérances cherchent à se justifier moralement (défense de la famille, de la race, des opprimés, etc.). Ce sont choses bien connues. Mais elles ne suffisent pas à s’expliquer la rocade obscène entre les agresseurs et leurs victimes. Ni la volonté de délimiter l’individu à partir de nos préjugés («l’homosexuel se comporte de telle manière», «le Noir se comporte de telle autre» – et quid de l’homosexuel noir?), en se concentrant uniquement sur une partie de ses déterminations.

Ce qui est en jeu, c’est le sacro-saint principe moderne de la division du travail, piloté par une caste fermée d’universitaires (souvent d’ailleurs aussi pâles que mon cul, selon l’expression lumineuse d’une amie). Il s’agit de morceler l’individu en pièces détachées issues de ces grandes surfaces stérilisées et abstraites que l’on nomme «communautés» ou «appartenances». Ainsi deux individus, placés dans une situation d’agression, ne sont-ils jamais que l’addition de leurs pièces détachées. Ce sont les pièces qui parlent, peu importent leurs vécus respectifs. Ce sont les pièces qui agissent, peu importe ce qui a lieu effectivement. Ce sont les pièces, enfin, qui ont raison ou tort – peu importe qu’il y ait un bourreau et une victime. Ces derniers rôles ne sont que l’apparence occasionnelle d’un mécanisme parfaitement huilé, démontable, justifiable. Cette passion, qui emprunte autant à Zola qu’à Newton, permet certes de nourrir une foule de mécaniciens spécialistes (sociologues, psychologues, politologues), mais elle condamne également les individus à ne pas dépasser les limites qu’on leur a attribuées sur la base de théories douteuses, essentiellement anglo-saxonnes, par la force d’une autorité universitaire que personne ne semble disposé à remettre en question.

 

Quentin Mouron, Écrivain

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