28/01/2018 10:50 | Lien permanent | Commentaires (0)

Préférence indigène: la libre circulation bien comprise

Danthine.jpgLa préférence indigène «organisée» est un bémol à la libre circulation qui est propice au bien-être collectif.

La libre circulation des personnes est une des quatre libertés fondamentales adoptées dans le cadre du marché unique européen. Comme les trois autres libertés (mobilité des biens, des services et des capitaux) la libre circulation des travailleurs ne peut pas être un dogme absolu; elle doit être soumise à certaines restrictions si l’on veut que son apport à l’espace économique auquel elle s’applique soit positif. Dans un espace économique unifié il est favorable que d’éventuelles pénuries de compétences puissent être résorbées rapidement par l’appel à des travailleurs venant d’ailleurs. Sur les périodes courtes il est en effet plus facile de déplacer les compétences que les centres de production pour assurer l’adéquation entre l’offre et la demande de travail. Qu’un travailleur d’un pays puisse sans encombre s’enrichir de nouvelles expériences en occupant un emploi dans un autre pays de l’espace économique est aussi un avantage.

Lorsque les marchés du travail sont proches de l’équilibre, la mobilité fonctionne à la fois comme une huile dans les rouages et comme un facteur d’intégration culturelle et sociale, ce sont là ses raisons d’être. Il en va autrement lorsque certains pans d’une zone économique et notamment leurs marchés du travail fonctionnent mal, et que de ce fait les différentiels de salaires et de niveaux de chômage sont importants. Une mobilité illimitée peut alors devenir néfaste.

Certes la possibilité qu’ont les chômeurs d’un pays d’occuper un emploi dans un autre est favorable aux individus concernés et les coûts du chômage dans le pays de départ sont ainsi réduits. Sur la durée cependant, le bilan est moins clair. Si les flux d’émigration sont trop conséquents et durables, le pays de départ est siphonné de ses forces productives, ce qui prétérite son développement futur. Il est infiniment préférable alors de s’atteler à corriger les défauts de fonctionnement du pays de départ plutôt que de s’obstiner à défendre un principe de mobilité néfaste.

Les conséquences peuvent aussi être négatives pour le pays d’accueil. D’abord la réalité montre qu’une société a du mal à s’adapter à une immigration importante et que les problèmes de congestion, de sur-construction, de changements de mode de vie qu’elle engendre vont à fins contraires: ils conduisent à des attitudes de rejet plutôt qu’à une intégration renforcée.

Sur un plan strictement économique, la libre circulation serait bénéfique dans un monde «plat» dans lequel le travailleur local souffrant de la concurrence des immigrants pourrait sans coût personnel offrir ses services dans d’autres régions de l’espace économique concerné. Dans la réalité la mobilité est souvent douloureuse, voire, dans certains cas, quasiment impossible pour des raisons familiales ou liées au logement. Dans un monde où la mobilité engendre des coûts l’entreprise qui embauche devrait, à compétences égales, donner la préférence à un travailleur local puisque la somme des coûts de mobilité supportés collectivement est ainsi minimisée. Idéalement cette réalité s’imposerait aux employeurs conscients de la responsabilité qu’ils assument envers la collectivité qui les abrite. La réalité est sans doute un peu différente et une approche volontariste, mais non bureaucratique, se justifie. On voit ainsi que la préférence indigène «organisée» n’est pas une entorse scandaleuse au principe de la libre circulation. C’est un bémol qu’il est approprié d’intégrer aux conditions normales de la mobilité des travailleurs si l’on veut que celle-ci soit toujours propice au bien-être collectif.

Jean-Pierre Danthine, Président PSE-Ecole d’économie de Paris

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