25/03/2018 10:38 | Lien permanent | Commentaires (0)

Néolibéralisme et développement personnel

mour.jpgAu cœur de ce que certains auteurs nomment la «métaphysique du néolibéralisme» gisent les certitudes conjointes de l’unicité du moi et de la liberté individuelle. De là découle l’idée de responsabilité, mère de toutes les politiques d’entreprise. C’est parce qu’il est certain d’être cause de lui-même que le sujet néolibéral exalte le self-made man, voue aux gémonies le loser, en appelle à la «responsabilité personnelle», hasarde que l’on «récolte ce que l’on sème».

Le développement personnel, sous ses formes variées, est l’adjuvant le plus efficace du néolibéralisme. Transcrivant en langue thérapeutique une doctrine politico-économique, il propage le culte du Moi bien au-delà des murs de l’entreprise. Celui qui n’entend pas systématiquement la langue de l’économie et de la philosophie est néanmoins réceptif à cette langue suave, qui l’appelle tantôt à «lâcher prise», tantôt à «prendre sur soi»; à cette langue quasi mystique, qui lui promet de «s’accomplir», de se «retrouver», de se «déconnecter»; à cette langue qui le flatte et le grandit.

L’entrepreneur, le trader, le rentier est amateur de développement personnel. Sur les réseaux sociaux et dans la vie réelle, il commet des aphorismes («Le talent est un don, le succès un métier»), emprunte son langage à la psychologie vulgarisée ou flirte avec la mystique; il cite fréquemment Jean d’Ormesson («Fuir le divertissement, c’est s’ennuyer, et lorsque l’on s’ennuie, on travaille»), savoure d’épisodiques retours à la nature («Besoin de retrouver mes racines, de me reconnecter, la reconnexion passe par la déconnexion») et n’hésite pas à appeler de ses vœux une véritable révolution économique et morale («Gare au monde! Nous devons changer notre manière de vivre si nous ne voulons pas périr»).

Les thérapeutes, les rebouteux, les «dispensateurs de lumière» et les colporteurs de graines bios parlent, quant à eux, volontiers la langue de l’économie («Vous êtes le maître de vous-même, vous êtes responsable de ce qu’il vous arrive»), gèrent leurs cabinets de sorciers avec la même rigueur que n’importe quelle PME, se vantent du nombre d’âmes qu’ils emploient (que ces âmes se trouvent dans ce monde ou dans l’autre).

De fait, il n’est pas un concept néolibéral qui ne trouve son pendant dans la langue mystico-médicale du développement personnel. La théorie du ruissellement, voulant que les revenus des individus les plus riches profitent à l’ensemble de la société, correspond à la doctrine voulant que l’on ne peut rendre les gens heureux que si on a à sa disposition une grande quantité de bonheur; la théorie de la responsabilité développée par les néolibéraux est identique à celle voulant que l’on soit responsable de propre bonheur, et que tous nos malheurs nous soient imputés prioritairement.

Dans un hôtel où je séjournais l’été dernier, le masseur ayurvédique en bermudas m’assura que la conjoncture était idéale pour investir dans la région, tandis que le gérant, compassé, m’entretint de la nécessité de régénérer son âme.

On croit au bitcoin comme à l’homéopathie, à l’économie de l’offre comme aux pierres énergétiques. Les deux discours s’embrassent, se confondent. Le néolibéralisme se donne comme possibilité d’accomplissement individuel; le développement personnel se rêve en doctrine politique. L’un et l’autre se renforcent, se justifient mutuellement et, sans doute, poursuivent les mêmes objectifs.

Quentin Mouron, Écrivain

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