01/04/2018 11:23 | Lien permanent | Commentaires (0)

L’irrésistible retour du printemps des femmes

00300F0D_3C2CA922F8A773F9FD85012B539883D6.jpgLa vague #Me Too déferle sur le monde, mais les partis politiques suisses restent les pieds au sec. Le Parlement fédéral balaie la question de l’égalité des salaires, et les campagnes électorales cantonales continuent leur bonhomme de chemin, sans se laisser importuner par ces sujets considérés comme mineurs. Voyez l’exemple de Genève, qui fut un canton modèle, avec ses «listes femmes», à l’époque héroïque de Christiane Brunner (nostalgie…).

Aujourd’hui, la gauche comme la droite campent sur des programmes politiques étanches aux requêtes de #Me Too. Une vague planétaire? Une vaguelette sur le Léman. La campagne pour le Conseil d’État et le Grand Conseil genevois reste largement indifférente à cette aspiration mondiale des femmes à davantage de considération et de respect pour l’intégrité de leurs corps.

Ces dernières semaines, pourtant, ironie du sort, le refoulé a fait craquer le verni. Divine surprise: quand le silence devient trop pesant, la presse et les médias soulèvent le couvercle du chaudron des affaires opaques. Les enquêtrices de la Tribune de Genève et de la RTS bravent la myopie ambiante: les révélations se succèdent sur les ondes, «Mise au point» braque nos yeux et nos oreilles sur la honte. On découvre avec stupeur que la protection des jeunes filles dans les écoles n’est pas assurée aujourd’hui. Et que la justice est un méandre réservé aux initiés.

L’égalité des sexes, c’est aussi le droit pour les filles d’apprendre en toute sérénité et de ne pas recevoir, sur leurs écrans, une vidéo pornographique de leur enseignant et des messages à caractère sexuels à 4 heures du matin.

L’école n’est pas un terrain de chasse pour prédateurs sexuels usant et abusant de leur autorité scolaire. Il a fallu le grand courage d’une poignée de jeunes filles, anciennes élèves du collège de Saussure pour oser dénoncer les faits. Elles se trouvent aujourd’hui confrontées à une procédure administrative sans possibilité de recourir à un avocat, seules face à la juge, à l’enseignant mis en cause et à ses avocats.

Les féministes des années 1970 l’ont scandé haut et fort: les affaires de viol, d’abus sexuels et de violence domestique ne doivent pas être confinées à des histoires individuelles qui auraient mal tourné: le privé est politique!

Il est aujourd’hui impératif d’en finir avec l’impunité et la complaisance à l’égard de comportements inadéquats. Or, la justice, ce pilier indispensable d’une démocratie vivante, semble plutôt faire rempart à la libération de la parole!

Depuis des mois une lumière crue éclaire cette zone floue de nos démocraties. Une victime de harcèlement sexuel ou de viol peut-elle vraiment obtenir réparation? Quid de la condamnation de son agresseur? Sommes-nous tous égaux devant le dépôt de plainte? L’argent fait-il une différence?

Un mot revient régulièrement: le courage des victimes. Car aujourd’hui, porter plainte est un acte rare. La soif de justice apparaît comme un danger qui exposerait violemment. Représailles, suspicions, incrédulité, dénigrement de la vie privée: le spectre de cette spirale infernale dissuade les victimes de mener le combat pour la vérité.

On espère que le grand courage des anciennes élèves du collège de Saussure ne sera pas vain. Ces jeunes femmes, regroupées dans un comité 1213, reprenant le numéro postal de leur école, sont aujourd’hui entourées de présences solidaires et engagées. Elles sont déterminées à témoigner envers et contre tout.

Parviendront-elles à faire évoluer les lois et à sortir le monde politique de son hibernation? Sommes-nous à l’aube d’un nouveau printemps des femmes?

Anne Bisang, Directrice artistique du Théâtre populaire romand 

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