08/04/2018 10:28 | Lien permanent | Commentaires (0)

Le bitcoin n’est pas une monnaie

Danthine.jpgLes cinquante dernières années ont livré une leçon claire en matière monétaire: une bonne monnaie doit être gérée et elle doit l’être en adéquation avec les besoins de l’économie qu’elle sert. Le franc fait partie des meilleures monnaies de la planète parce que c’est la monnaie dont le pouvoir d’achat a été le mieux préservé dans les cinq dernières décennies (depuis la fin du régime de Bretton Woods). Ce n’est pas un hasard, mais le résultat de la politique monétaire de la Banque nationale, ciblant une inflation modérée compatible avec la stabilité des prix.

En poursuivant son mandat de manière disciplinée la BNS a assuré que le franc joue parfaitement son rôle de moyen d’échange, de réserve de valeur et donc aussi d’unité de compte utile au jour le jour. La gestion monétaire centralisée, dans l’intérêt de la collectivité, signifie, en outre, que le profit résultant de l’émission de monnaie fiduciaire – le seigneuriage résultant du droit de battre monnaie – revient à la population et n’est pas accaparé par quelques-uns. Cette description de ce qu’on attend d’une bonne monnaie contient, en creux, les raisons qui permettent d’affirmer que dans le cas du bitcoin, le titre de monnaie est usurpé (comme le montre la volonté du G20, récemment réuni à Buenos Aires, de parler de «crypto-actif» et non de «cryptomonnaie»).

La notion même de monnaie décentralisée est un oxymore. Une monnaie doit être émise en référence à un espace économique donné et aux besoins de cette économie en matière monétaire. Sans autorité centrale assurant une gestion adaptée de l’actif en question (quel est le volume de moyens de paiement approprié en regard de l’évolution actuelle et prévisible de l’économie?), il ne peut y avoir de garantie quant à la stabilité de son pouvoir d’achat, donc à la fiabilité des services qu’il peut rendre comme instrument de paiement et comme réserve de valeur.

L’adéquation entre la quantité de monnaie en circulation et les impératifs d’un développement macroéconomique harmonieux est aussi à prendre en compte. Malheureusement, on doit constater que dans une situation de pénurie d’investissements à rentabilité élevée, la mise en circulation d’un titre mystérieux, au bénéfice d’une technique fascinante, a une aura suffisante pour nourrir une bulle spéculative planétaire.

L’évolution d’une bulle est imprévisible. Aucun conseiller financier sérieux ne pourra vous dire le contraire. Bien sûr, une bulle permet des gains juteux tant qu’elle gonfle, mais elle peut générer des pertes substantielles dans le cas contraire. La volatilité du bitcoin en fait un des actifs les plus risqués qui soient. Et cela sans aucun bénéfice pour la collectivité puisque l’entier du seigneuriage est approprié par ses initiateurs et les «mineurs» certifiant les transactions.

Reste que la technologie du blockchain, sous-jacente au bitcoin, comprend une véritable innovation susceptible de jouer un rôle significatif dans les processus de certification contractuelle. Ce potentiel doit encore être confirmé, car le bitcoin lui-même est absurdement gourmand en travail et en électricité.

La perspective d’une réduction des coûts frictionnels liés aux transactions dans un monde où la confiance ne va pas de soi est alléchante. Il s’agira cependant de démontrer que le renoncement à l’intervention d’une tierce partie certifiante peut se faire à des coûts qui rendent l’alternative décentralisée avantageuse en dehors de situations spéculatives basées sur des illusions ou des gains d’anonymat à des fins douteuses.

Jean-Pierre Danthine, Codirecteur du Collège du Management de la Technologie, EPFL 

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