06/05/2018 10:54 | Lien permanent | Commentaires (0)

La Tyrannie du réel

00320E3B_3A437E6BC23487F78700387351EBE484.jpgEn littérature aujourd’hui, la qualité d’une œuvre se mesure à son degré de réalisme. Les auteurs s’y soumettent et renoncent à toute fantaisie.

«Aujourd’hui, écrit Alain Badiou, le réel, comme mot, comme vocable, est essentiellement utilisé de manière intimidante.» («À la recherche du réel perdu», Fayard, 2015). Et le philosophe de poser l’économie comme l’archétype du réel intimidant et dominateur – l’évidence qu’on ne saurait penser, l’en-soi forclos aux arêtes tranchantes.

Mais l’économie n’est pas le seul domaine où le réel se manie comme une menace. En littérature aussi, le réel «exige en toutes circonstances une soumission plutôt qu’une invention». Sans doute, le réalisme comme école – avec ses revues, ses manifestes et ses pétitions de principe – nous semble-t-il dépassé, élégant bibelot empoussiéré sur l’étagère de l’histoire littéraire. Personne ne prétend vouloir rejouer Maupassant, Hennique ou Zola. Mais le réel n’en est pas moins décidé à occuper le plus clair de l’espace dévolu à la littérature: les vitrines des librairies, les sélections des grands prix littéraires français, les salons littéraires; partout le mot d’ordre semble le même: «plus de réel, moins d’imagination». Un bon roman est un roman dont les personnages sont jugés «crédibles», où les événements s’enchaînent avec la paisible implacabilité de la logique, où tout ce qui est vécu par le protagoniste pourrait l’être aussi par le lecteur, où rien n’apparaît d’incongru, d’intempestif, de bizarre. Le réel ne fait plus école, parce qu’il ne fait plus question. Il est une évidence esthétique. Il n’y a plus à le discuter.

Le lecteur, lui non plus, ne discute pas. Selon le principe «qui paie décide», il est un fervent défenseur du réel, le plus sûr contempteur de la fantaisie. Il se rend sur Amazon, sur Babelio, sur les cent plates-formes où il est invité à donner son avis. Là, il se lamente de ne pas avoir pu «entrer» dans telle œuvre, de ne pas avoir pu s’identifier aux personnages, de ne pas avoir trouvé l’intrigue suffisamment cohérente, de ne pas avoir «retrouvé» le New York ou le Vancouver qu’il connaît comme sa poche (car le lecteur réaliste n’a d’autre attente que de retrouver partout le fond de sa poche). Parfois, au contraire, il est satisfait. «C’est tout à fait ça», se réjouit-il. Et il est reconnaissant à l’auteur de l’avoir fait voyager, d’avoir impeccablement décrit son quartier, d’avoir dit quelque chose de vrai (c’est-à-dire de réel). Mais si la tyrannie du réel est soutenue par la ferveur populaire des lecteurs, des critiques et des libraires, elle l’est plus encore par les auteurs eux-mêmes, trop contents d’être affiliés à des tour-opérateurs ou des journalistes – métiers infiniment plus sérieux qu’écrivain – quand ils ne le sont pas à des machines: appareils photo s’étant déclenchés au bon moment, ordinateurs ayant remarquablement compilé des données, smartphone dernière génération proposant une prise de vue panoramique de grande qualité. Personne ne se préoccupe de poser la question de la vérité d’une œuvre. Il suffit de compter les points de contact avec la réalité. Un grand nombre de points de point de contact signifie une bonne appréciation, un petit nombre, une mauvaise note. Que la réalité puisse être problématique, trouble, ambiguë, qu’elle ne soit jamais qu’une construction, ou un ensemble de constructions, voilà qui n’effleure ni les libraires, ni les lecteurs, moins encore les auteurs – qui sont dociles tant qu’on leur tresse des lauriers. Et les voici relisant scrupuleusement leur texte, langue dehors, effrayés à l’idée que les amazonistes et les babeloniens jugent leur texte «peu crédible» – ce même manque de crédibilité qu’on leur reproche quand ils demandent un emprunt à la banque.

Quentin Mouron, écrivain

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