01/07/2018 10:43 | Lien permanent | Commentaires (0)

Mobilité: l’heure du doute?

00357ACA_E3AD6AC46AA8427F54235BDFCCBE2419.jpegAvant, il y a encore cinq ans, il était relativement aisé de prédire l’évolution future de la mobilité en Suisse, tant elle semblait dépendre de tendances lourdes. En gros, à l’essor extraordinaire de la voiture dès 1950 avait succédé dès 1980 une reprise tout aussi vigoureuse du transport public, le tout dans un contexte général d’explosion de la pendularité, et de baisse concomitante de l’utilisation des modes doux: marche et vélo. Le tout devait converger, pour 2040, vers une société presqu’entièrement mobile, où la part des transports publics devenait prépondérante dans les régions métropolitaines alors que celle de la voiture le restait dans l’espace périphérique et les couronnes périurbaines de la métropole, le vélo et la marche étant réduits à la portion congrue. Partant, il était possible d’anticiper la politique d’investissements qui permettrait d’orienter et d’accompagner ce futur.

Mais ça, c’était avant. Depuis, trois développements dont récemment encore on ne percevait que les prémisses semblent vouloir se déployer à pleine puissance dans les vingt prochaines années.

Le premier est celui de la mobilité électrique. Bien que la voiture électrique existe depuis plus d’un siècle, c’est maintenant qu’elle donne l’impression de devoir prendre son essor. C’est celle des trois révolutions actuelles qui a peut-être le moins d’impact sur le système de mobilité: elle n’en changera que la source d’énergie. Mais même ce simple changement entraînera une réorganisation majeure du système d’alimentation électrique tout en évinçant les grands groupes pétroliers, privés et mondialisés, au profit des fournisseurs d’électricité, aujourd’hui encore en mains largement publiques et locales.

En parallèle, on assiste au développement des véhicules autonomes, d’ailleurs largement lié à l’électrification du parc. Pour sa part, la mobilité autonome porte un énorme potentiel de mutation du système de transports, parce que le véhicule se gère seul: il peut aller se garer, se ravitailler, se positionner stratégiquement de lui-même, ce qui implique une organisation totalement nouvelle du système autour de ces nouvelles places de parc, de ravitaillement et d’attente, dont le modèle territorial reste à inventer.

La troisième révolution concerne l’autopartage – lequel est d’ailleurs rendu plus attractif par l’autonomisation et l’électrification des véhicules. Or, l’autopartage est lui aussi potentiellement vecteur de changements majeurs: au Portugal et en Finlande, on a calculé qu’un parc de véhicules autonomes et mutualisés parviendrait à assumer les mêmes charges de trafic avec bien moins du quart du nombre actuel de véhicules – rendant de ce fait superflus les investissements massifs dans la mise à niveau des infrastructures, routières notamment, tout en libérant les espaces actuellement occupés par les parkings dans lesquels nos véhicules attendent 23 heures par jour en moyenne.

La conjonction de ces phénomènes implique que nous pourrions être en présence d’un «cygne noir»: un moment de rupture imprévisible des tendances passées et de réorganisation complète des paradigmes de la mobilité, mettant à bas les logiques sur lesquelles le développement des transports semblait s’appuyer, et avec elles les bases de leur planification à long terme.

Tout cela va-t-il se produire réellement? Eh bien, nous n’en savons rien. Ces développements ne sont pas encore certains, mais ils sont définitivement possibles. Confrontée en sus à d’autres bouleversements – ubérisation, mutations dans la logistique… – la mobilité est désormais entrée dans l’heure de l’incertitude, voire dans celle du doute.

 

Pierre Dessemontet, géographe, député, municipal, vice-président du PS vaudois, Yverdon-les-Bains 

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