08/07/2018 10:20 | Lien permanent | Commentaires (0)

Malades, les ados, vraiment?

kiefer.jpgIls sont parfois immatures, souvent étranges, toujours dérangeants, les adolescents. Mais nous en avons plus que jamais besoin. Avec leur courage de dire la vérité et leur manière de se moquer du toc qui nous sert de morale, ils sont notre conscience. D’eux émergent les plus désintéressés de nos élans et les plus aventureuses de nos utopies. Seulement voilà: ils dévoilent nos travers et nous n’aimons pas cela. Si bien que, plutôt que de les aider à construire leur liberté, nous les abandonnons à l’endoctrinement généralisé. À peine sortent-ils de l’enfance que nous les lâchons dans une compétition que nous avons nous-mêmes organisée, où se mêlent l’exigence de la performance et la violence de la norme. Certains résistent.
 
Prenez l’attitude forte, authentique, des rescapés de tueries dans les écoles qui, aux États-Unis, affrontent le cynisme politique. Regardez leur manière de dire au pays qu’il est temps de se réveiller, leur culot devant la puissance de la National Rifle Association (NRA), dont le message a investi jusqu’au surmoi collectif: quelle fraîcheur vitale! Quelle force de renouvellement face à un pouvoir sclérosé! Pour les calmer, on essaie de leur faire croire au vieux mythe américain: la source de la liberté, c’est la virilité armée. Eux comprennent qu’il n’y a là qu’idéologie rance. Ça dérange. Des menaces de mort leur sont adressées, bien qu’ils soient déjà des victimes.
 
Hasard du calendrier: l’Académie américaine de pédiatrie vient de publier des recommandations demandant qu’un dépistage de la dépression soit organisé chez tous les individus de 12 à 21 ans. En mettant les deux événements ensemble (tueries et dépistage), on se dit: ce pays malade de sa fascination pour les armes, traversé par quantité d’autres pathologies et troubles collectifs – mauvaise gestion de la testostérone globale, addictions généralisées, indifférence compassionnelle, etc. –, ne devrait-il pas d’abord avoir le souci de la bonne prévention? Dépister les ados dépressifs, c’est important. Certes. Sauf que, en commençant par eux, on s’empresse de les catégoriser et de les psychiatriser. On évacue un peu vite la complexité de leur psychisme, les aspects souvent expérimentaux et transitoires de leurs comportements. Mais, surtout, on renverse subrepticement les priorités. Le premier devoir de la médecine serait d’interroger la société à propos de ses propres pathologies, de sa manière de menacer les adolescents, et de leur mentir, au moment même où ils réagissent sainement.
 
Mais l’époque aime de moins en moins les interrogations. À la réflexion, elle préfère l’économie et le marketing. L’industrie alimentaire utilise les acquis en neuropsychologie les plus récents pour renforcer l’addiction des ados à la junk food. Le business des boissons stimulantes (caché, par exemple, sous l’emblème viril – encore! – d’un taureau rouge) les gave d’images où des individus idéalisés prennent les risques les plus fous. Les réseaux sociaux les biberonnent aux fake news. Cerise sur le gâteau de la perversion: valorisés par la pub, les ados prennent le statut de totems. Leur jeunesse, leur force vitale et leur beauté apparaissent comme l’idéal des adultes. L’obsession contemporaine est le jeunisme, parodie de leurs qualités, disneylandisation de leurs valeurs. En les imitant, les vieux leur volent leurs rêves pour en faire des programmes antivieillissement.
 
Nous aimons les ados? Alors, la véritable question est: comment les aider à vivre leur âge, à bousculer notre ronronnement, à inventer l’avenir? Ce dont ils ont besoin, c’est d’une culture de la vérité et d’une transmission de conceptions attirantes de la vie. Ils ont aussi besoin de se situer par rapport à nos valeurs et à nos visions – ce qui suppose que nous en ayons. Mais ils ont surtout besoin que l’on croie en eux.
 
Bertrand Kiefer, rédacteur en chef de "La revue médicale suisse"

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