15/07/2018 10:32 | Lien permanent | Commentaires (0)

Claude Lanzmann, pour toujours

Ver_1_of_MAIRE_1.jpgHommage au cinéaste décédé il y a une dizaine de jours, qui a bouleversé le cinéma avec «Shoah», son chef-d’œuvre.

Il donnait l’impression de pouvoir vivre éternellement, tant il avait soif de vivre. Était-ce sa carrure de lutteur, son énergie sans faille, sa volonté d’imposer, encore et toujours, une certaine idée du cinéma? Claude Lanzmann a beau être décédé il y a dix jours à l’âge de 92 ans, son dernier film, «Les quatre sœurs», est sorti en France… la veille de sa mort! Membre des Jeunesses communistes, résistant pendant la guerre, militant contre la guerre d’Algérie, philosophe, journaliste, baroudeur, il a été compagnon de route de Jean-Paul Sartre et de Simone de Beauvoir (dont il sera aussi l’amant, pendant plusieurs années, et l’ami pour toujours), membre du comité de rédaction des «Temps modernes» et même directeur de la revue.
 
Homme de plume et d’écriture donc. C’est pourtant un film qui le représente le mieux. Et quel film! «Shoah». Fruit de douze ans de recherches et de tournages, d’une durée de neuf heures trente, ce film somme sorti en 1985 raconte, par le récit des témoins, par des images des lieux du crime, et sans aucun extrait d’archives, ce qu’a été le massacre organisé des Juifs par les nazis. Au cinéma, il y a un avant et un après- «Shoah». Et ce film, comme tous ceux qu’il a construits par la suite en usant de matériel filmé mais non exploité à l’époque, impose un regard d’une justesse inouïe sur la folie qui a été à l’œuvre durant le nazisme.
 
Je me souviens que, à Cannes, en 2013, il est venu présenter «Le dernier des injustes», autre documentaire monumental de trois heures quarante qui tient tout à la fois du témoignage et du testament. Témoignage, puisqu’il recueille ici la parole du rabbin et intellectuel viennois Benjamin Murmel­stein, nommé durant la guerre président du Conseil juif de Theresienstadt (ou Terezin en tchèque). Testament parce que Claude Lanzmann parle plus, s’implique dans la parole et dans l’image. Il s’investit pour décrire, montrer, préciser ce dont les images ne témoignent que partiellement. Il traverse les lieux de sa présence massive, lente, marquée par l’âge et l’expérience. Comme si, pour une fois, il lui fallait franchir la ligne de démarcation entre l’observation et l’engagement, et se mettre lui-même à découvert pour dire ce que sa rencontre avec cet homme exceptionnel – et controversé – a représenté pour lui.
 
Lanzmann avait rencontré Murmelstein en 1975 à Rome, où il habitait. Il l’avait longuement filmé, pensant intégrer son témoignage dans «Shoah». Mais il y avait renoncé. Car Murmelstein, en tant que président du Conseil juif du ghetto de Theresienstadt de 1943 à 1945, fut accusé après la guerre de collaboration avec les nazis. Emprisonné 18 mois par les Tchèques, il sera libéré après que le procès a révélé que, par son attitude, il avait sauvé des centaines de Juifs de la déportation et rendu les conditions de vie à Theresienstadt plus supportables. Néanmoins, en raison de sa position ambiguë, certains lui en veulent encore. Ce qui explique pourquoi il s’est donné ce surnom de «dernier des injustes» en référence au livre d’André Schwarz-Bart «Le dernier des justes».
 
Lors de cette projection, avec humour et lucidité, Lanzmann a dit vouloir «creuser son sillon en solitaire». C’est ainsi qu’il continuait à filmer, alors que son énergie déclinait. Il signera encore deux films, dont «Napalm», retour émouvant sur sa rencontre en 1958 en Corée du Nord avec une infirmière qui n’avait en commun avec lui qu’un seul mot, ce «napalm» qui l’avait brûlée. Une leçon d’humanité, encore et toujours. Qui nous laisse pantois, bouleversés et néanmoins souriants, d’avoir tant appris, d’avoir tant reçu, grâce à ce grand bonhomme de la plume et du cinéma.
 
Frédéric Maire, directeur de la Cinémathèque suisse

 

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