22/07/2018 10:17 | Lien permanent | Commentaires (0)

Le besoin d'idoles

Ver_1_of_SANDOZ_1.jpgIl y avait du monde à Paris, sur les Champs-Elysées, le 14 Juillet, mais c’était sans comparaison avec la marée humaine du 16, au retour de l’équipe de France de football. Cela se comprend: la République est une abstraction alors qu’une équipe de foot, c’est du concret.
 
Pour la République, il faut du spectacle
La superbe chorégraphie de la Garde républicaine devant la tribune présidentielle, sur les Champs-Elysées, le 14 Juillet, a exigé une préparation intense et une maîtrise parfaite de la part des exécutants. Ce spectacle remarquable de précision devait sans doute illustrer la grandeur de la République. Mais qu’est-ce que la République? Une abstraction au nom de laquelle on célèbre la fraternité, la liberté, l’égalité, sans toujours en comprendre le sens. Il faut alors du spectacle pour qu’elle prenne de la substance. La République n’a pas de dieux: ceux qui la servent – tels les acteurs de cette chorégraphie – ne déclenchent ni ferveur ni adoration. Et pourtant ils se dévouent corps et âme à ce service.
 
La République meurt faute de pompe peut-être parce qu’elle n’a pas d’âme. Le président, légitimé par une élection, ne tient son pouvoir que de ses égaux. Il n’incarne aucun mystère, aucune étincelle de pouvoir à l’allure surhumaine. C’est une personne comme chacun de ses concitoyens qui peuvent le faire déchoir quand ils le veulent, grâce à des grèves, des manifestations de rue, des médisances sur les réseaux sociaux. On l’épie, on le juge, on le critique, on le moque, il peut arriver qu’on l’aime si la conjoncture lui est favorable, il est rarissime qu’on l’adule, sauf, éventuellement, pour se protéger de lui s’il abuse de son pouvoir.
 
Pour une équipe de foot, c’est autre chose
D’abord, on se l’achète, car elle est composée d’individus qui ont une «valeur marchande» selon l’expression consacrée. Elle est donc un placement. Aucun citoyen – et encore moins le président de la République – ne vaut ce que vaut un joueur de football pendant les Mondiaux notamment. Cela justifie déjà une certaine considération.
Le chauvinisme exacerbé par la surenchère pare chaque équipe de foot d’une aura particulière. C’est l’honneur de la «Nation» qu’elle incarne. Comme la République, la Nation est une abstraction; mais elle est entourée d’un peu de mystère parce qu’elle amalgame l’histoire, la culture, la religion, le pouvoir. On reste imprégné de sa Nation d’origine, même si l’on a changé de Patrie.
 
Parce qu’ils incarnent une valeur marchande, qu’ils sont parés de l’aura de la Nation, les membres d’une équipe nationale gagnante deviennent des idoles. Dans un monde un peu blasé, la foule a besoin d’idoles pour oublier les petites mesquineries de tous les jours, les tracas et les soucis d’une vie qu’on lui dépeint ou qu’elle subodore menacée par la pollution, la surpopulation, les abus financiers, les bruits de guerre, les casseurs, les fanatiques.
 
Devant des idoles, les adorateurs sont tous égaux
Ce besoin d’idoles explique sans doute l’engouement pour les Jeux olympiques, les manifestations sportives mondiales ou internationales de tout genre. Devant des idoles, les adorateurs sont tous égaux. Ils ont tous l’espoir – qui sait? – de devenir idoles un jour. Parce que l’idole est magique, elle fait oublier la réalité, elle nourrit les rêves, elle endort momentanément les jalousies et les rivalités. On se la souhaite contagieuse.
 
Mais, parce que l’idole n’est qu’une idole, elle n’a pas d’influence durable. Demain déjà, la réalité reprendra le dessus. Il faudra trouver d’autres idoles pour engendrer la ferveur ou le courage d’affronter la vie de tous les jours. Lorsqu’une société a besoin d’idoles, a-t-elle encore la force de s’enthousiasmer pour l’abstraction des valeurs qui la fondent?

Suzette Sandoz, Ex-conseillère nationale libérale (VD)

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