09/09/2018 12:51 | Lien permanent | Commentaires (0)

Votre passeport, plutôt Apple ou Google?

00391A31_0F59A7FA881848174557B43A9692B60F.jpgDéléguer à des tiers le soin d’établir le passeport électronique des citoyens, c’est externaliser et libéraliser l’une des tâches régaliennes étatiques les plus essentielles.

Dans une indifférence quasi générale, au début de l’été, le Conseil fédéral adoptait un projet de loi sur l’identité électronique. Il doit permettre au citoyen de prouver, en ligne, qu’il est bien celui qu’il prétend être, comme il le ferait physiquement en montrant sa carte d’identité.

Concrètement, l’identité numérique se compose de deux éléments dont nous sommes familiers: un nom d’utilisateur et un mot de passe. Peut s’ajouter, selon la sécurité requise, un deuxième facteur, du plus basique, comme un code envoyé par SMS à chaque connexion, au plus avancé, comme une reconnaissance biométrique vocale, faciale ou digitale. La nouveauté substantielle réside en réalité dans le fait que l’État atteste officiellement l’authenticité de cette identité au moment de sa création, ainsi que des informations qui y sont liées telles que la date de naissance.

Jusqu’ici, rien de surprenant ni de contestable. Le système ouvre la voie à la réalisation en ligne de transactions nécessitant une vérification infaillible de l’identité du demandeur: obtentions de prestations de l’État, consultation d’informations confidentielles auprès de sa banque ou de son médecin, conclusion de contrats. Mieux, il pourrait nous simplifier la vie en offrant un moyen unique de s’authentifier sur différentes plates-formes, réduisant le nombre de noms d’identifiants et de codes secrets péniblement mémorisés – ou dangereusement consignés sur des post-it.

Mais à qui est-il prévu de confier l’émission et la gestion de votre e-ID (c’est l’abréviation officielle)? Eh bien, au secteur privé. Plus précisément, à toute entreprise disposant d’une filiale en Suisse et d’une accréditation liée à quelques conditions, comme le stockage des données sur le territoire national. Certes, il reviendrait à un service fédéral, en l’occurrence celui de la police, de transmettre au départ vos données personnelles, car il faut bien, c’est le but, qu’elles soient certifiées, et pour ça, on n’a pas encore inventé mieux qu’une autorité publique. En revanche, ensuite, pour l’utilisation régulière de votre identité numérique, vous ne dépendez plus que du fournisseur, qui pourrait aussi bien être Amazon que La Poste.

Dans cette vision, le passeport officiel pour Internet s’achète donc sur le marché. Ou, probablement, il s’obtient gratuitement, selon le sens nouveau qu’a pris ce terme: sans dépense immédiate d’argent, mais en échange de l’usage de vos données. Le Conseil fédéral justifie ce choix par la difficulté de proposer lui-même une identité électronique fiable, facile à utiliser, et s’adaptant aux évolutions des technologies et des usages. L’État serait forcément trop lent, ses démarches forcément trop chères…

Cette posture est à la fois regrettablement défaitiste et surtout inquiétante quant à la capacité d’action et d’innovation du secteur public. Si les autorités sont par définitions apathiques et inadaptées au numérique, comment assureront-elles toutes leurs autres tâches dans ce domaine, alors, comme la lutte contre la cybercriminalité? Plus grave, cette argumentation place la question au mauvais niveau, technique plutôt que politique.

Car déléguer à des tiers le soin d’établir le passeport électronique des citoyens, c’est externaliser et libéraliser l’une des tâches régaliennes étatiques les plus essentielles. Les conséquences sont bien concrètes: l’identité officielle cesserait d’être universellement accessible, puisque chaque fournisseur pourrait pratiquer des tarifs différents, offrir des rabais spéciaux, refuser certains clients. À l’heure où le pouvoir qu’ont acquis les géants de l’Internet et de la donnée (régionaux ou mondiaux, qu’importe) apparaît chaque jour plus démesuré, la Suisse choisirait de leur confier une tâche publique de première importance? Ça ne peut pas être le choix d’un pays qui souhaite réellement rester démocratique et souverain.

Benoît Gaillard, conseiller communal, Lausanne

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