23/09/2018 12:47 | Lien permanent | Commentaires (0)

Prix et mépris (littéraire)

Ver_1_of_Vandenberghe.jpgRomain Gary, dans «Chien blanc», écrivit que la bêtise était «la plus grande force spirituelle de tous les temps». Celui qui fut le seul dans l’histoire à se voir deux fois décerner le Prix Goncourt (une première fois sous le nom de Romain Gary en 1956 pour «Les racines du ciel», une seconde fois en 1975 pour «La vie devant soi», sous le nom d’Émile Ajar) ne vivait pourtant pas à une époque où le jury d’un prix littéraire (le prix Renaudot), comptant qui plus est parmi ses membres un Prix Nobel de littérature (JMG Le Clézio), aurait songé à faire acte d’allégeance et de soumission à une multinationale américaine (Amazon) dont le seul objectif est la domination mondiale par la destruction des écosystèmes du livre dans les pays où elle opère.

On est quoi qu’il en soit en droit de se demander quel est le «message» qu’a voulu faire passer le jury du Renaudot en incluant dans sa première sélection un livre autopublié via la plateforme CreateSpace d’Amazon, car cela pose tout de même quelques questions. (Petite précision de langage, d’abord: on parle à tort «d’autoédition». Or l’autoédition n’existe pas. Si les auteurs affirment qu’écrire est un métier, éditer en est un autre qui lui est distinct. Il s’agit donc d’autopublication.)
 
La première question est la suivante: s’il est admis qu’il est difficile de trouver un éditeur pour un premier livre, on peut s’étonner qu’un auteur, en l’occurrence Marco Koskas, comptant une quinzaine de livres à son actif, tous publiés en une quarantaine d’années par plusieurs éditeurs «traditionnels» de premier plan (Fayard, La Table ronde, Jean-Claude Lattès, Robert Laffont, entre autres), n’ait pu en convaincre aucun de publier son dernier texte, «Bande de Français». Ce livre serait donc si mauvais?
 
La deuxième question est la suivante: si les jurés des prix littéraires doivent déjà se coltiner les quelque 400 nouveaux romans publiés en langue française chaque rentrée littéraire pour y «faire leur marché», comment ont-ils pu en plus de cela identifier un livre parmi les dizaines de milliers qui sont désormais autopubliés chaque année, chez Amazon ou ailleurs? Ils ont forcément été «aidés» dans leur choix. Il semble que ce soit par l’un des membres du jury, Philippe Besson qui, avec le courage incommensurable dont la nature l’a de toute évidence doté, a déclaré au magazine français «Le Point» qu’il ignorait que ce livre fût publié par Amazon.
 
Outre le fait que les jurés de ce prix – comme celui des autres principaux prix littéraires français, d’ailleurs – sont tous des écrivains dont le succès et la gloire se sont construits grâce à la confiance des éditeurs qui les ont publiés et des libraires qui les ont soutenus, on s’interrogera aussi sur leur choix qui s’est porté sur un livre qui ne peut être vendu que dans le circuit amazonien, légitimant de la sorte l’une de ces multinationales américaines qui, tout en clamant d’un côté que les marchés doivent [leur] être ouverts sans aucune restriction, procèdent pour ce qui les concerne avec des systèmes fermés excluant les autres acteurs du secteur concerné. Que certaines belles âmes, dans ce cas précis, osent en appeler au respect de la «création culturelle» et de «l’œuvre littéraire» oscille entre le ridicule et l’obscène. Comme si le «Guide Michelin» envisageait d’octroyer deux étoiles à une enseigne de fast-food, ou si l’on attribuait un prix de la biodiversité à Monsanto.
 
Si le choix dans la première sélection du Renaudot de ce livre autopublié peut être considéré comme une erreur, son maintien dans la dernière sélection constituerait une faute qui signerait la déchéance morale et définitive d’un prix qui fut autrefois prestigieux.

Pascal Vandenberghe, Président-directeur général Payot Libraire

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