18/11/2018 12:26 | Lien permanent | Commentaires (0)

Nationalisme et interdépendance

Le commerce, l’économie ou encore la recherche reposent sur des règles internationales. «L’initiative pour l’autodétermination» les remet en question.

Danthine.jpgL’économie moderne est faite d’interdépendances. Ces interdépendances sont à la source de notre prospérité. Elles peuvent cependant donner lieu à des différences dans l’interprétation des règles du jeu. Dans ce cas, la codétermination est de mise: le processus de résolution des conflits ne peut pas être unilatéral. L’autodétermination est un cul-de-sac puisque par définition elle ne peut être vraie pour toutes les parties: l’autodétermination pour une des parties implique la soumission exclusive aux juges étrangers pour l’autre!

La première des interdépendances tient au commerce. Nous ne vivons pas en autarcie. Nous ne produisons qu’une toute petite partie des biens et services que nous consommons et nous échangeons les biens et services dans la production desquels nous nous sommes spécialisés contre tous les autres qui entrent dans notre panier de consommation. La spécialisation internationale est le fondement de notre niveau de vie élevé. C’est une grave illusion de croire que nous pourrions nous en passer, surtout nous les résidents d’un tout petit pays. Les règles du commerce international peuvent donner lieu à des conflits: demander que ceux-ci ne puissent être réglés qu’en faisant appel à des juges suisses est comme exiger que tous les matches de la Nati soient dirigés par des arbitres suisses.

Une autre forme d’interdépendance tient plus directement encore à notre taille. La Suisse mène une politique monétaire autonome, mais le taux de change du franc avec les grandes monnaies de ce monde est un élément central des conditions monétaires prévalant en Suisse et un important déterminant de sa santé économique. Or le taux de change est un prix relatif, c’est le prix du franc par rapport à l’euro ou au dollar. Il en ressort que la politique monétaire de la Banque centrale européenne et ses implications pour l’euro déterminent de manière essentielle le contexte d’action de la BNS. La Suisse mène une politique monétaire autonome mais elle est tributaire de l’environnement économique global lui-même fortement conditionné par la politique de notre grand voisin et principal partenaire. D’éventuels différends portant sur notre politique de change ne pourraient être arbitrés qu’au niveau international. Les experts suisses auraient leur mot à dire mais ils ne seraient évidemment pas seuls à s’exprimer et ils n’auraient pas nécessairement le dernier mot.

Une troisième source d’interdépendance plus diffuse peut-être mais plus critique encore naît de la nature même de la recherche scientifique moderne. Notre santé économique dépend de manière profonde de notre capacité à nous maintenir à la frontière de la science et de la technologie alors même que la recherche est un effort collectif conduit au niveau global. Le chercheur isolé dans son bureau n’existe plus, il est aujourd’hui membre d’équipes et de réseaux qui ignorent les frontières nationales. Et le financement de ces efforts de recherche est adapté en conséquence; concrètement un nombre élevé de chercheurs de nos hautes écoles ne pourraient plus œuvrer dans des conditions satisfaisantes si l’accès aux fonds européens leur était nié.

Voter pour l’autodétermination c’est nier la réalité de ces interdépendances et ce faisant mettre gravement en danger l’insertion de nos hautes écoles dans les programmes scientifiques européens ainsi que leur capacité à maintenir le niveau d’excellence qui est le leur. Accepter les réalités du monde dans lequel nous vivons n’est pas en contradiction avec le fonctionnement de la démocratie directe; c’est une condition indispensable pour arriver à des choix favorables à toute la collectivité.

Jean-Pierre Danthine, Codirecteur du Collège du management de la technologie, EPFL. 

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