25/11/2018 12:37 | Lien permanent | Commentaires (0)

À vos nostalgies, citoyens!

Notre époque est dominée par la nostalgie. Par un passé imaginaire. Nostalgique, le citoyen vote pour préserver ou ressusciter un monde qui n’a jamais existé.

Quentin.jpgLes hommes les plus beaux sont les hommes morts, les hommes disparus, dilacérés, recousus par l’imagination – et parfois, même, intégralement brodés. Je n’ai jamais aimé que mes souvenirs. Et j’ai plus aimé encore mes fictions, mes fantaisies. Il n’y a de perfection que celle que l’on imagine. Il n’y a d’amour pur que celui que l’on rêve. Notre époque est avide de commémorations, ces machines à fabriquer de la pureté. Elle aime les discours, les photographies en noir et blanc, les hymnes à la jeunesse sacrifiée. Les poilus purs qui partent au front et n’en reviennent jamais – «ils n’avaient que dix-huit ans, vous vous rendez compte?». Les jeunes morts au combat n’ont pas eu le temps de vieillir, de se mettre à puer, boire ou sniffer; ils n’ont pas eu le temps de voter à l’extrême droite ou de manifester contre la hausse de l’essence; ils n’ont pas eu le temps de se compromettre avec une femme et des enfants. C’est ainsi qu’on les aime, ces jeunes hommes (presque des adolescents): intacts, inentamés, expurgés par l’imagination. Pour un État, rien n’est commode comme un mort. Soldat, on lui fait pousser une fleur au bout du fusil. Artiste, on lui prête des vertus pédagogiques et nationales qu’il n’a jamais eues (pour peu, le Marquis de Sade semblerait presque n’avoir eu à cœur que la défense des immortelles lettres françaises). Qu’ils sont tranquilles, ces jeunes hommes! Et comme ils sont polis! Éteint, Musset et sa tignasse de feu! Éteint, Verlaine et ses transes pédérastiques! Ils ne nous répondent pas. Nous discourons et, au loin, n’entendons guère que le murmure tranquille de notre nostalgie.

Notre époque est dominée par la nostalgie. Nostalgie de paradis perdus autoritaires, nostalgie d’internationales fraternelles, nostalgie d’entre-soi racial ou religieux, nostalgie d’une ère baignée par l’intelligence et la créativité. À chacun son soupir, à chacun son sanglot – à chacun son fantasme. Ces mondes imaginaires se superposent, infectent le présent, le font blêmir. Comment notre monde pourrait-il supporter la comparaison avec ces jardins d’Eden aux senteurs idéales, aux ors flamboyants? Comment être compétitif face au luxe, au calme à la volupté? Comment ne pas se sentir irrémédiablement gris, taré, hideux, face aux chatoiements de nos hallucinations, face aux perfections grecques de nos fantasmes, face aux beautés infinies de notre nostalgie?

Nostalgique, le citoyen donne massivement sa voix à un monde qui n’existe pas. Son bulletin de vote est couleur de songe. Son bonheur, il ne le loge pas dans l’avenir. Moins encore dans le présent. Il le situe tout entier dans un passé lointain, hallucinatoire, invérifiable. La victoire appartient au candidat qui sait le mieux travailler le fantasme, dévoyer l’histoire, recoudre le passé. Il faut impitoyablement soupirer après l’ordre des dictatures, après les grandes transes fraternelles, après les républiques des lettres disparues dans l’océan gris de la bêtise ambiante. Le public adore les enchanteurs, particulièrement quand ils leur parlent de leur passé, de qui ils furent, de ce qu’ils auraient dû être. Là, au moment précis où apparaît le conditionnel passé, la foule entre en liesse, elle bat des mains, elle s’urine parmi, elle se pousse aux bureaux de vote. Le tour a réussi! La grisaille est transformée! Le paradis est retrouvé! Nous le reperdrons demain? Qu’importe! L’essentiel est que nous, nostalgiques, nous nous soulagions. Même brièvement. Même pour le pire.

Quentin Mouron, Écrivain. 

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