02/12/2018 12:29 | Lien permanent | Commentaires (0)

Les morts oubliés

0083DC87_89AE868BC2CAE2A28A00A7C9C2BEFEE2.jpgOn a salué la disparition de Bernardo Bertolucci et d’Yves Yersin. Celle d’Alexander J. Seiler un peu moins, même si c’était un grand monsieur du cinéma suisse.

Ces derniers jours, les médias romands ont rapporté, coup sur coup, le décès du cinéaste italien Bernardo Bertolucci et celui de l’auteur bien Vaudois des «Petites fugues», Yves Yersin. Mais, curieusement, deux autres cinéastes renommés ont disparu durant ces mêmes semaines et ont été (un peu beaucoup) passés sous silence. Le 23 novembre disparaissait le Britannique Nicolas Roeg, directeur de la photo de «Lawrence d’Arabie», devenu réalisateur, maître du fantastique, de l’étrange et de l’horreur, auteur de «Don’t Look Now» (1973), tourné à Venise avec Donald Sutherland et Julie Christie, ou «The Man Who Fell to Earth» (1976), avec David Bowie.

Le 22 novembre, c’était au tour du Zurichois Alexander J. Seiler, 90 ans, de s’en aller. Et là, je veux bien que Zurich est bien loin de la Suisse romande… Mais quand même, c’est un des pères de notre cinématographie qui nous a quittés ce jour-là. Et aussi l’un de ceux qui, grâce à son profond engagement dans la politique culturelle, ont doté notre pays des structures et des soutiens dont il avait grandement besoin. Né le 6 août 1928 à Zurich, Alexander J. Seiler obtient sa maturité en 1947 et poursuit des études de littérature, de philosophie et de sociologie à Bâle, Paris et Munich. Parallèlement, il travaille comme journaliste de théâtre, critique de cinéma et critique littéraire. En 1957, il obtient son doctorat à l’Université de Vienne avec une thèse portant sur la science du théâtre. C’est en 1961 qu’il se lance dans le cinéma, à la fois comme auteur, producteur et réalisateur, fondant, notamment, au début des années 1970, la société de production Nemo Films, qui réunit les cinéastes Kurt Gloor, Markus Imhoof, Fredi M. Murer et, tiens donc, le regretté Yves Yersin.

Ce polyglotte amateur de littérature, de théâtre et de musique (il était, entre autres, ami de Pablo Casals, Ludwig Hohl et Max Frisch), a commencé sa carrière par deux courts métrages poétiques, qui ont obtenu, ex æquo, la Palme d’or du meilleur court métrage à Cannes, ce qui eut, à l’époque, un retentissement formidable. Mais très vite, cet homme engagé, intransigeant et polémiste choisit de tourner sa caméra vers les réalités sociales et politiques de son pays. Il signe ainsi, en 1964, le célèbre Siamo italiani, qui, pour la première fois, montre à l’écran la dure réalité de la vie des travailleurs immigrés en Suisse, un film qui fera date dans l’histoire du cinéma suisse. Max Frisch, dans la préface qu’il écrit pour le livre homonyme qui sort une année plus tard, le formulait ainsi: «On avait fait appel à de la main-d’œuvre, et ce sont des hommes qui sont arrivés.» Seiler s’intéresse tour à tour à l’histoire du monde ouvrier («Die Früchte der Arbeit», 1977) ou à la votation pour une Suisse sans armée («Palaver, Palaver», 1990), marquant de ses films le débat politique. Il reçoit le Prix d’honneur décerné dans le cadre du Prix du cinéma suisse, en 2014.

Parallèlement à ses œuvres, Alexander J. Seiler a été très engagé dans la politique culturelle et cinématographique du pays. Il a été, avec Alain Tanner ou Freddy Buache, parmi les artisans de la loi fédérale sur le cinéma, en 1963. Il contribue ensuite à la fondation de l’Association suisse des réalisateurs de films et a participé activement, à partir de 1967, à la création du Centre suisse du cinéma et à sa direction. Dans le dossier qui lui a été consacré par Swiss Films, l’écrivain Peter Bichsel remarque son opiniâtreté et son courage dans la mise en œuvre des structures d’aide au cinéma: «Si aujourd’hui, tout ceci va de soi, c’est en grande partie à lui que nous le devons.»

Il méritait bien qu’on lui consacre quelques lignes, non?

Frédéric Maire, directeur de la Cinémathèque suisse

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