16/12/2018 12:46 | Lien permanent | Commentaires (0)

Malaise dans l’espérance de vie

0084AD41_998004ECBFA79F03D1AA002E76C16DA4.jpgAux États-Unis, l’espérance de vie diminue pour la troisième année consécutive. Du jamais-vu. En Grande-Bretagne, pour la deuxième année de suite.

Fin d’une folle progression, d’une époque, d’un mythe? Ou simple coup de mou avant de reprendre l’ascension? En tout cas, dans certains pays, la courbe d’espérance de vie fléchit. Depuis les débuts de l’époque moderne, elle n’a fait que monter à mesure du développement. Le futur pointait vers le toujours plus. C’est de moins en moins le cas.

Certes, des retournements de tendance ont déjà existé. Lors de guerres, de famines ou d’épidémies, par exemple. La Russie a connu une chute de la survie de sa population après sa séparation de ses républiques satellites, elles-mêmes étant d’ailleurs souvent atteintes du même mal. Mais maintenant, c’est en particulier dans deux grandes démocraties parmi les plus développées et riches que la population vit moins longtemps. Aux États-Unis, l’espérance de vie diminue pour la troisième année consécutive. Du jamais-vu. En Grande-Bretagne, pour la deuxième année de suite. Dans les deux cas, il ne s’agit pas simplement d’une diminution du taux de croissance de cette espérance. Laquelle pourrait s’expliquer par le fait que les humains ont une durée de vie maximale et que, pour le moment, nous ignorons comment élever ce plafond. Mais non: l’actuel déclin de la survie collective n’a rien à voir avec ce phénomène. Ce n’est pas non plus le progrès qui faiblit. C’est la régression sociale qui s’installe.

Aux États-Unis, la baisse d’espérance de vie concerne avant tout les Blancs des zones rurales et d’âge moyen. Ils meurent davantage d’overdoses, d’abus d’alcool et de suicides. Pour quelle raison? On évoque souvent l’épidémie d’opioïdes. Mais la crise est bien plus vaste. S’y conjuguent l’effondrement des économies locales, la précarité du travail, l’érosion de la cohésion sociétale et la solitude grandissante.

Mais il existe une cause plus profonde encore: le désespoir. Pour de plus en plus de sans-travail et de working poor, la vie quotidienne devient ultraprécaire, épuisante. Impossible de nouer les deux bouts, d’élever ses enfants, de manger correctement, d’éprouver la moindre sécurité. Le futur pourrait les faire rêver: ils n’en attendent rien de bon. Privés d’espérance, ils ne savent plus pourquoi éviter de manger n’importe quoi, refuser la fuite dans l’alcool ou les drogues. Rien ne leur reste où projeter une volonté de conserver leur santé. Juste une vie qui est une survie au jour le jour.

À cela s’ajoute le marketing pervers, le déchaînement de mensonges et la délinquance des industries alimentaires, du tabac, des pesticides, de l’alcool, etc. Leur pouvoir et leur sentiment d’impunité n’ont jamais été si marqués. Les États démocratiques semblent avoir baissé les bras. Nous ne sommes qu’au tout début du prix à payer en termes d’espérance de vie pour l’explosion d’obésité et la malbouffe croissante. Ou pour la dégradation de l’environnement, les substances toxiques qui s’accumulent dans le milieu et nos organismes. Autant de bombes à retardement.

L’actuelle population de plus de 60 ans a vécu son enfance – moment crucial pour la santé durant l’existence entière – dans un environnement beaucoup moins pollué, avec une alimentation peu transformée et peu chargée en produits chimiques. Or nous ignorons comment les changements qui ont suivi affecteront la capacité des prochaines générations de survivre dans le grand âge. Il n’est pas du tout sûr que la médecine parviendra à les maintenir en vie aussi longtemps que les actuels vieux.

Tout cela pour dire que les projections qui annoncent, pour les pays comme le nôtre, une espérance de vie dépassant 90 ans d’ici à 2030, ressemblent à des vœux pieux.

Pour le moment, il importe surtout de ne pas reculer. Ce qui suppose d’ouvrir les yeux au-delà de la médecine. Le progrès ne tiendra pas promesse, si l’on s’obstine à mépriser l’écosystème humain et environnemental.

Bertrand Kiefer, directeur Médecine et Hygiène, rédacteur en chef «Revue Médicale Suisse»

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