30/12/2018

Razzias coloniales, le retour?

Que faire pour répondre aux légitimes exigences des pays dépouillés de leurs œuvres d’art, en raison des guerres, de la colonisation ou des radicalismes? Voici quelques pistes.

PMF.jpgJ’ai publié «Le pillage du patrimoine archéologique» de Laurent Flutsch et Didier Fontannaz déjà en 2010. Tout s’accélère. Les demandes en restitutions se multiplient suite en particulier aux déclarations d’Emmanuel Macron et au rapport qu’il a commandé.

Rendons tout d’abord hommage aux musées et collectionneurs occidentaux. Les œuvres qu’ils détiennent encore sont tout simplement des pièces qui auraient pu disparaître à jamais. Les conquêtes, les guerres et la folie des hommes ont délibérément détruit une part gigantesque du patrimoine mondial. Quelques exemples: les différents saccages de Rome en 1084 et en 1527. Les Vénitiens, en 1687, puis les Grecs, en 1821 ont eux-mêmes bombardé le Parthénon! Les Allemands ont anéanti Varsovie en 1939. Les Alliés ont détruit Dresde. Les méfaits des islamistes à Palmyre, à Bâmiyân, en Irak et au Mali sont épouvantables. Tous ces exemples montrent bien la vulnérabilité de nos trésors. Certes, on ne va pas féliciter André Malraux pour son vol à Angkor, mais…

Les Grecs, les Égyptiens, même les Italiens et une grande partie des pays africains réclament le retour d’innombrables chefs-d’œuvre, petits et grands. Qu’en penser?

Il y a lieu tout d’abord de condamner évidemment les fouilles clandestines, les vols, les achats à vil prix, les trafics, les sites dévastés, bref, les destructions de mémoires des peuples.

Il faut toutefois noter que le nombre de pièces déplacées est absolument colossal. Il s’agit bien de millions de statues en bois et en pierre. Ce n’est pas une question de compétences, mais purement de capacités: les demandeurs en restitution ne pourraient les prendre qu’en infime partie.

Rappelons-nous que la plupart des musées ne présentent qu’une minuscule fraction de leurs trésors.

Notons aussi que les retours ont déjà débuté. Par exemple: l’obélisque d’Axoum en Éthiopie, transporté à Rome en 1937, a été rendu en 2005. Le Bénin, un des pays les plus acharnés dans ces demandes dès 1960, ainsi que le Cameroun, le Sénégal, le Mali, l’Éthiopie et le Nigeria sont en phase de recevoir des œuvres en retour. Pour ce dernier pays, une anecdote: les Suisses ont retourné à Lagos une saisie en 2008, tout a aussitôt disparu… Citons encore les restitutions de tableaux pris par les nazis.

Il convient aussi de distinguer les œuvres détenues par des collectionneurs de celles présentes dans les musées. Les différents États demandeurs s’adressent avant tout aux établissements officiels pour des raisons politiques et économiques. Une fois encore, avec leurs stocks considérables dont une petite fraction est visible, il est possible de rendre des quantités géantes d’œuvres, en particulier africaines. Les discussions se concentreront principalement sur des pièces particulièrement emblématiques. Cela fait que, logiquement, les collectionneurs seront peu sollicités pour d’éventuelles restitutions.

Il est à souligner que les musées occidentaux sont aussi une vitrine culturelle pour les pays d’origine. De manière attractive, le visiteur devrait encore mieux comprendre l’histoire et l’origine des trésors présentés.

La question de la propriété des œuvres pourrait être inversée. Le statut des trésors pourrait être transféré au pays d’origine, qui prêterait certaines pièces au pays détenteur.

Une autre piste pour calmer les esprits est la réalisation de copies! Les techniques actuelles permettent d’en faire de quasi parfaites. Il serait ainsi possible de présenter d’un côté comme de l’autre, des chefs-d’œuvre voyageurs. Notons encore que certains pays africains sont en train de se doter de musées à la hauteur. Par exemple à Dakar, le Musée des civilisations noires vient d’être inauguré, financé par la Chine! En République dite démocratique du Congo, le Musée national va ouvrir ses portes prochainement, financé par la Corée, en libérant des hangars qui contiennent depuis les années 70 une cinquantaine de milliers de pièces.

Un sujet vaste et infini…

Pierre-Marcel Favre, éditeur 

 

23/12/2018

A la recherche du sens perdu de Noël

cercle.PNGUne petite recherche sur internet des images associées à «Noël» montre des sapins, des étoiles, des boules, des bougies, des pères noël, des rennes (et une reine), des marchés… Parmi tous ces aspects, le seul qui fasse appel à une mémoire d’éléments plus anciens et regrettés de la fête, c’est la neige. Ou encore le fait qu’on l’associe à la joie ou à la paix, sans toujours savoir pourquoi. Eh bien, je profite de l’occasion pour faire preuve d’un peu d’originalité en ajoutant un élément qui ne figurait dans aucune des 500 premières images ressorties de ma recherche (du moins en français): la naissance de Jésus-Christ.

Certes les théologiens savent bien qu’il n’est pas né le 25 décembre 0: tout porte à croire qu’il est né quelques années plus tôt, et comme les Évangiles ne disent rien sur le jour, on a profité d’une date déjà associée à une fête (pour cause de solstice). Mais le contenu de la fête, c’est la bonne nouvelle de Dieu fait homme, parce que nous ne saurions pas comment aller à lui s’il ne nous y aidait pas, que sans lui chacun de nous risque un peu trop de se prendre pour le centre du monde, et Dieu le sait bien… Pour les personnes qui croient ainsi à un événement a priori incroyable, le mystère apparaît aussi obscur qu’il est par ailleurs lumineux. Si on jette un œil à l’Évangile, on reste en effet sidéré par les paroles de Jésus: «Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront point», «avant qu’Abraham existât, Je suis»…
 
Les croyants des premiers siècles se sont sérieusement heurtés à cette question: «Mais, qui est donc cet homme qui parfois a des prétentions que seul Dieu pourrait envisager?» Si on y regarde de près, il devrait être Dieu, ou fou, ou ennemi acharné de Dieu… L’écrivain anglais G. K. Chesterton disait en 1908: «Vraiment, si Jésus de Nazareth n’était pas le Christ, il doit avoir été l’antéchrist.» Mais Jésus ne semble ni fou ni ennemi de Dieu. En se demandant comment un même individu peut être à la fois Dieu et homme alors qu’il n’y a qu’un seul Dieu au-dessus de toute sa création, on a par exemple développé le concept de «personne», qui a profondément imprégné notre civilisation: apport majeur du christianisme, à côté de l’étonnante invitation à aimer ses ennemis.
 
Si j’ai l’impression que beaucoup ignorent tout du sens originel de Noël, je me réjouis aussi d’avoir pu le comprendre mieux à l’aide d’une Chinoise qui l’avait découvert en partant d’une totale ignorance. Elle se demandait, il y a près de trente ans, alors que Mao était certes déjà mort mais encore invoqué comme figure justificatrice d’un système oppresseur, comment on avait pu faire souffrir tellement de monde à cause d’un seul homme. Et elle était arrivée à cette conclusion: si un homme se prend pour Dieu, alors qu’il ne l’est pas, il écrase les autres pour garder cette place qui ne lui revient pas. Mais, ajoutait-elle, s’il y a vraiment un Dieu et que nous sommes égaux face à lui, et qu’il se montre à nous en nous aimant, alors on a le meilleur antidote contre le totalitarisme. Certes on me dira que l’histoire ne donne pas toujours l’impression que les disciples de Jésus aient tiré cette leçon, mais c’est aussi pour cela que nous fêtons Noël, nous les chrétiens: pour nous rappeler sans cesse que nous sommes les disciples de ce Dieu né pauvre et inconnu, et qui aime aussi les personnes que nous n’arrivons pas à comprendre. Qu’il y ait un peu de cela quand nous nous souhaitons Joyeux Noël. En tout cas, c’est ce que je vous souhaite!

Charles Morerod,
évêque de Lausanne, Genève et Fribourg

16/12/2018

Malaise dans l’espérance de vie

0084AD41_998004ECBFA79F03D1AA002E76C16DA4.jpgAux États-Unis, l’espérance de vie diminue pour la troisième année consécutive. Du jamais-vu. En Grande-Bretagne, pour la deuxième année de suite.

Fin d’une folle progression, d’une époque, d’un mythe? Ou simple coup de mou avant de reprendre l’ascension? En tout cas, dans certains pays, la courbe d’espérance de vie fléchit. Depuis les débuts de l’époque moderne, elle n’a fait que monter à mesure du développement. Le futur pointait vers le toujours plus. C’est de moins en moins le cas.

Certes, des retournements de tendance ont déjà existé. Lors de guerres, de famines ou d’épidémies, par exemple. La Russie a connu une chute de la survie de sa population après sa séparation de ses républiques satellites, elles-mêmes étant d’ailleurs souvent atteintes du même mal. Mais maintenant, c’est en particulier dans deux grandes démocraties parmi les plus développées et riches que la population vit moins longtemps. Aux États-Unis, l’espérance de vie diminue pour la troisième année consécutive. Du jamais-vu. En Grande-Bretagne, pour la deuxième année de suite. Dans les deux cas, il ne s’agit pas simplement d’une diminution du taux de croissance de cette espérance. Laquelle pourrait s’expliquer par le fait que les humains ont une durée de vie maximale et que, pour le moment, nous ignorons comment élever ce plafond. Mais non: l’actuel déclin de la survie collective n’a rien à voir avec ce phénomène. Ce n’est pas non plus le progrès qui faiblit. C’est la régression sociale qui s’installe.

Aux États-Unis, la baisse d’espérance de vie concerne avant tout les Blancs des zones rurales et d’âge moyen. Ils meurent davantage d’overdoses, d’abus d’alcool et de suicides. Pour quelle raison? On évoque souvent l’épidémie d’opioïdes. Mais la crise est bien plus vaste. S’y conjuguent l’effondrement des économies locales, la précarité du travail, l’érosion de la cohésion sociétale et la solitude grandissante.

Mais il existe une cause plus profonde encore: le désespoir. Pour de plus en plus de sans-travail et de working poor, la vie quotidienne devient ultraprécaire, épuisante. Impossible de nouer les deux bouts, d’élever ses enfants, de manger correctement, d’éprouver la moindre sécurité. Le futur pourrait les faire rêver: ils n’en attendent rien de bon. Privés d’espérance, ils ne savent plus pourquoi éviter de manger n’importe quoi, refuser la fuite dans l’alcool ou les drogues. Rien ne leur reste où projeter une volonté de conserver leur santé. Juste une vie qui est une survie au jour le jour.

À cela s’ajoute le marketing pervers, le déchaînement de mensonges et la délinquance des industries alimentaires, du tabac, des pesticides, de l’alcool, etc. Leur pouvoir et leur sentiment d’impunité n’ont jamais été si marqués. Les États démocratiques semblent avoir baissé les bras. Nous ne sommes qu’au tout début du prix à payer en termes d’espérance de vie pour l’explosion d’obésité et la malbouffe croissante. Ou pour la dégradation de l’environnement, les substances toxiques qui s’accumulent dans le milieu et nos organismes. Autant de bombes à retardement.

L’actuelle population de plus de 60 ans a vécu son enfance – moment crucial pour la santé durant l’existence entière – dans un environnement beaucoup moins pollué, avec une alimentation peu transformée et peu chargée en produits chimiques. Or nous ignorons comment les changements qui ont suivi affecteront la capacité des prochaines générations de survivre dans le grand âge. Il n’est pas du tout sûr que la médecine parviendra à les maintenir en vie aussi longtemps que les actuels vieux.

Tout cela pour dire que les projections qui annoncent, pour les pays comme le nôtre, une espérance de vie dépassant 90 ans d’ici à 2030, ressemblent à des vœux pieux.

Pour le moment, il importe surtout de ne pas reculer. Ce qui suppose d’ouvrir les yeux au-delà de la médecine. Le progrès ne tiendra pas promesse, si l’on s’obstine à mépriser l’écosystème humain et environnemental.

Bertrand Kiefer, directeur Médecine et Hygiène, rédacteur en chef «Revue Médicale Suisse»

09/12/2018

«Capitale culturelle suisse»: l’art de mettre en scène ses atouts

L’idée de Daniel Rossellat est porteuse: créer tous les quatre ans, une capitale suisse de la culture. La Chaux-de-Fonds ouvrirait les feux.

Bleublog0912.jpgDaniel Rossellat a le talent de rassembler autour d’idées innovantes. Son inspiration: créer en Suisse, tous les quatre ans, une capitale culturelle éphémère sur le modèle des capitales culturelles européennes!

En désignant une ville pour devenir capitale culturelle suisse une année durant, un jury permettra à sa région de réaliser un projet collectif d’envergure valorisant son ADN culturel. Créé à un rythme régulier, cet événement majeur exposera les différentes sensibilités du pays en affichant une ambition artistique et sociale contemporaine. De nouvelles perspectives de développement seront offertes aux régions du pays. Le rôle bénéfique de l’activité culturelle pour l’économie fait partie des atouts du projet; l’attractivité touristique accrue, ses retombées financières pourraient offrir des possibilités de rénover certaines infrastructures culturelles ou d’autres secteurs.

Lien social, mobilisation citoyenne, transformation de la gouvernance locale couplée à l’offre culturelle: la formule de Daniel Rossellat, président de l’association «Capitale culturelle suisse» est porteuse de changements profonds. Une première étude de la HEG Arc reconnaît le potentiel du projet et ses impacts positifs sur la ville organisatrice en termes de cohésion sociale, de tourisme et d’économie.

Au Laténium de Neuchâtel lors de la 20e Rencontre d’ID régionS/Forum citoyen, Daniel Rossellat en a souligné les points forts: unir une région autour d’un projet mobilisateur et citoyen, promouvoir la diversité culturelle en Suisse et contribuer au développement durable des régions du pays. On dépasse ainsi l’ancienne vision plus statique et limitée dans le temps, d’une exposition nationale gigantesque et coûteuse. Et dont l’héritage est souvent décevant. À l’inverse, le succès des capitales européennes de la culture impressionne. Prenons l’exemple de Lille qui a su transformer radicalement son esprit, sa culture, ses infrastructures et son image.

L’heureuse élue de la première édition pilote serait La Chaux-de-Fonds. Alain Ribaux, chef du Département de la justice, de la sécurité et de la culture du canton de Neuchâtel l’a compris: le lancement du débat dans de récentes assemblées citoyennes offre des perspectives intéressantes dans le cadre des accords de positionnement stratégique du canton. Sous la bannière «Espaces de liberté et de création» les communes des Montagnes neuchâteloises ont en effet convenu de mettre en valeur l’inventivité de ce berceau horloger, le dynamisme artistique et les atouts patrimoniaux qui les relient.

La culture esquisserait la voie d’un nouveau paradigme pour notre pays et, comme un bonheur ne vient jamais seul, d’une nouvelle philosophie de vie. Je rêve que ce projet puisse catalyser des valeurs collectives assez puissantes, inspirant des alternatives à nos sociétés aux inégalités croissantes et piégées par un modèle de consommation à outrance, délétère pour l’environnement. N’avez-vous jamais rêvé d’une vie où l’on a des heures devant soi pour dévorer la littérature mondiale puis sortir au théâtre ou au concert pour se nourrir et débattre des expressions actuelles? Un monde irrigué par des énergies revigorantes offrant une vraie place aux jeunes générations pour exprimer leurs aspirations?

Avec l’idée de Daniel Rossellat, la Suisse se réinvente, dynamitant le Röstigraben et autres frontières devenues subitement dérisoires et obsolètes. On se prend carrément d’affection pour le fédéralisme, cette construction politique volontariste, si souvent malmenée chez nous alors qu’elle fonde notre histoire et la singularité helvétique, vantée sur toute la planète. Un retour de flamme inattendu, original et porteur d’espérances.

Anne Bisang, Directrice artistique TPR- Théâtre populaire romand Centre neuchâtelois des arts vivants 

02/12/2018

Les morts oubliés

0083DC87_89AE868BC2CAE2A28A00A7C9C2BEFEE2.jpgOn a salué la disparition de Bernardo Bertolucci et d’Yves Yersin. Celle d’Alexander J. Seiler un peu moins, même si c’était un grand monsieur du cinéma suisse.

Ces derniers jours, les médias romands ont rapporté, coup sur coup, le décès du cinéaste italien Bernardo Bertolucci et celui de l’auteur bien Vaudois des «Petites fugues», Yves Yersin. Mais, curieusement, deux autres cinéastes renommés ont disparu durant ces mêmes semaines et ont été (un peu beaucoup) passés sous silence. Le 23 novembre disparaissait le Britannique Nicolas Roeg, directeur de la photo de «Lawrence d’Arabie», devenu réalisateur, maître du fantastique, de l’étrange et de l’horreur, auteur de «Don’t Look Now» (1973), tourné à Venise avec Donald Sutherland et Julie Christie, ou «The Man Who Fell to Earth» (1976), avec David Bowie.

Le 22 novembre, c’était au tour du Zurichois Alexander J. Seiler, 90 ans, de s’en aller. Et là, je veux bien que Zurich est bien loin de la Suisse romande… Mais quand même, c’est un des pères de notre cinématographie qui nous a quittés ce jour-là. Et aussi l’un de ceux qui, grâce à son profond engagement dans la politique culturelle, ont doté notre pays des structures et des soutiens dont il avait grandement besoin. Né le 6 août 1928 à Zurich, Alexander J. Seiler obtient sa maturité en 1947 et poursuit des études de littérature, de philosophie et de sociologie à Bâle, Paris et Munich. Parallèlement, il travaille comme journaliste de théâtre, critique de cinéma et critique littéraire. En 1957, il obtient son doctorat à l’Université de Vienne avec une thèse portant sur la science du théâtre. C’est en 1961 qu’il se lance dans le cinéma, à la fois comme auteur, producteur et réalisateur, fondant, notamment, au début des années 1970, la société de production Nemo Films, qui réunit les cinéastes Kurt Gloor, Markus Imhoof, Fredi M. Murer et, tiens donc, le regretté Yves Yersin.

Ce polyglotte amateur de littérature, de théâtre et de musique (il était, entre autres, ami de Pablo Casals, Ludwig Hohl et Max Frisch), a commencé sa carrière par deux courts métrages poétiques, qui ont obtenu, ex æquo, la Palme d’or du meilleur court métrage à Cannes, ce qui eut, à l’époque, un retentissement formidable. Mais très vite, cet homme engagé, intransigeant et polémiste choisit de tourner sa caméra vers les réalités sociales et politiques de son pays. Il signe ainsi, en 1964, le célèbre Siamo italiani, qui, pour la première fois, montre à l’écran la dure réalité de la vie des travailleurs immigrés en Suisse, un film qui fera date dans l’histoire du cinéma suisse. Max Frisch, dans la préface qu’il écrit pour le livre homonyme qui sort une année plus tard, le formulait ainsi: «On avait fait appel à de la main-d’œuvre, et ce sont des hommes qui sont arrivés.» Seiler s’intéresse tour à tour à l’histoire du monde ouvrier («Die Früchte der Arbeit», 1977) ou à la votation pour une Suisse sans armée («Palaver, Palaver», 1990), marquant de ses films le débat politique. Il reçoit le Prix d’honneur décerné dans le cadre du Prix du cinéma suisse, en 2014.

Parallèlement à ses œuvres, Alexander J. Seiler a été très engagé dans la politique culturelle et cinématographique du pays. Il a été, avec Alain Tanner ou Freddy Buache, parmi les artisans de la loi fédérale sur le cinéma, en 1963. Il contribue ensuite à la fondation de l’Association suisse des réalisateurs de films et a participé activement, à partir de 1967, à la création du Centre suisse du cinéma et à sa direction. Dans le dossier qui lui a été consacré par Swiss Films, l’écrivain Peter Bichsel remarque son opiniâtreté et son courage dans la mise en œuvre des structures d’aide au cinéma: «Si aujourd’hui, tout ceci va de soi, c’est en grande partie à lui que nous le devons.»

Il méritait bien qu’on lui consacre quelques lignes, non?

Frédéric Maire, directeur de la Cinémathèque suisse

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