06/01/2019 12:36 | Lien permanent | Commentaires (1)

Cent ans plus tard, un cierge pour l’Autriche-Hongrie

DESSS.PNGAu moment de son décès, l’Autriche-Hongrie ne fut regrettée par personne. Elle avait traversé le XIXe siècle comme un reliquat d’Ancien Régime de plus en plus anachronique, un conglomérat de principautés et de royaumes regroupés au hasard des guerres de succession et des mariages arrangés, une salade russe de peuples ne partageant, à la fin, que le mépris pour la construction étatique dans laquelle ils se trouvaient – dans laquelle pourtant, dans la partie autrichienne du moins (la Cisleithanie!), près de trente millions de citoyens vivaient assez paisiblement, dans une relative tolérance et en démocratie.
 
À la fin de la guerre, l’empire vaincu, tous réclamèrent cependant à cor et à cri leur inclusion dans leur propre État national, ce qui leur fut donné dans les traités de Saint-Germain-en-Laye et de Trianon. De l’Autriche-Hongrie, il ne resta rien. À sa place, des voisins s’étendirent (Italie, Roumanie), des États «nationaux» naquirent (Yougoslavie, Tchécoslovaquie) ou réapparurent (Pologne), tandis que subsistaient une Hongrie réduite à l’excès et une Autriche résiduelle à qui on refusa le rattachement à l’Allemagne, dont, l’empire désormais perdu, elle se pensait naturellement faire partie.
 
Résultat: il ne fallut pas dix ans pour qu’à l’exception, notable mais temporaire, de la Tchécoslovaquie, l’ensemble de ces pays ne sombrent dans la dictature et la pauvreté, le démembrement de l’empire ayant désorganisé l’économie de ce bout d’Europe, imposant barrières douanières et isolant métropoles, centres, ports et industries de leurs arrière-pays agricoles, pendant que les frontières bâclées des traités de paix, en discriminant gagnants et perdants, tranchaient à travers les communautés et créaient une ribambelle de minorités hostiles. Les États successeurs se révélèrent si faibles qu’on parla vite de la «misère des petits États de l’Europe de l’Est»*; tout occupés qu’ils étaient à se quereller, ils ne parvinrent évidemment à faire face ni au nazisme ni au communisme stalinien qui lui succéda. Pour la plupart des terres de l’empire, le cauchemar dura trois générations, et il fallut attendre 1989 et la chute de l’URSS pour que la Mitteleuropa renoue enfin avec son continent – encore que cela se fit de manière très sanglante chez les Slaves du Sud, une énième secousse issue, ici encore, des traités de 1919-1920. Paradoxe: si aujourd’hui le territoire de l’Autriche-Hongrie se partage entre treize États, c’est bien le processus d’intégration à l’Union européenne – neuf des treize États successeurs en sont désormais membres – qui a permis à cette région d’Europe de sortir enfin de cette longue tragédie que fut pour elle le XXe siècle et de renouer avec la liberté et la croissance.
 
Un siècle plus tard, le parallèle est saisissant avec le Royaume-Uni: dans le but de se séparer d’une Union européenne honnie – union pourtant issue du «plus jamais ça» consécutif aux horreurs des deux guerres mondiales, le voilà qui titube vers le même précipice, comme ivre, désormais contre l’avis de sa population et de sa jeunesse, sans pour l’instant parvenir à faire le pas de côté qui le sauverait de la chute. Cent ans après la bataille de la Somme, prions que l’Angleterre, et ses voisins, n’ait pas à subir durant trois quarts de siècle les conséquences funestes pour tous de la lubie nationaliste.
 
* Titre d’un ouvrage d’István Bibó, publié en 1946, durant la vague et brève éclaircie séparant la terreur nazie de la glaciation communiste.

Pierre Dessemontet, Géographe, député au Grand Conseil vaudois, vice-président du Parti socialiste vaudois

Commentaires

Merci de votre article dans lequel je perçois un brin de nostalgie pour la Double-Monarchie danubienne. Pour la comprendre, il suffit de lire Radetzkymarsch de Josef Roth. Le héros principal est le colonel von Trotta (je cite de mémoire, parodnnez les imprécisions) qui est Slovène et très attaché à la Monarchie. Tout dans ce roman laisse présager de la décadence de cet empire dans lequel les gens vivaient mieux que dans leurs étroites républiques. Les Serbes, par leur fanatisme, ont causé le chaos en Europe et la 1ere Guerre mondiale et partant la 2e. Ils ne sont pas les seuls responsables, le système absurde des alliances, la caste des officiers allemands, ont fait le reste...Si seulement ont avait pu sauver l'espace habsbourgeois (et non la Monarchie) en 1918, l'Europe serait aujourd'hui un continent de concorde. Peut-être retrouverons-nous cette douceur de vivre dans le Mitteleuropa avec l'UE? Retrouverons-nous l'espace culturel de l'époque? Non, trop de juifs ont été exterminés ou forcés à l'exil.

Écrit par : Claude Oberson | 06/01/2019

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