13/01/2019

Je t’…

0085D4F0_C7EF072FC03E2F93354CBC9E4AC7A2D5.jpgC’est un gros mot qui congestionne les langues, que les aînés rechignent à prononcer, qu’on ne réclame surtout pas quand on est bien élevé. Décodage.

Comme j’en ai eu, mea maxima culpa, plein la bouche dans la surexcitation générale des Fêtes, et que, pour y survivre, je me suis mis du hip-hop, qui en déborde, plein les oreilles, j’ai décidé de déflorer 2019 avec une chronique sur les gros mots. J’aurais pu dépecer «sa mère», «fils deup» ou «j’m’en balek». J’ai choisi plus gras, plus lourd, plus chanmé. Un mot que les aînés rechignent souvent à prononcer: question de génération. Un mot qu’on ne réclame surtout pas, quand on est bien élevé, dit-on. Un mot qui mate l’amour-propre. Un mot, pour citer Roland Barthes, «socialement baladeur», «irrépressible et imprévisible»: «ce mot, pas plus que celui d’un enfant, n’est pris sous aucune contrainte sociale; ce peut être un mot sublime, solennel, léger, ce peut être un mot érotique, pornographique» («Fragments d’un discours amoureux», 1977). Attention, âmes pudiques, s’éloigner. «Je t’aime».

Eh oui, «je t’aime» est sans doute le mot qui congestionne le plus les langues, les têtes, les foies, les cœurs, les (bas-)ventres, les fantasmes, les névroses et les drames. Comme le rappe Demi Portion dans «2 chez moi», «les gens préfèrent dire nique ta mère que balancer un je t’aime». Ce n’est pas Charb qui l’aurait contredit: «Après une bonne baise, il vaut mieux dire «Va te faire foutre, minable, tu niques comme une lampe de chevet» que «Je t’aime». Lorsque vous dites «Je t’aime», l’autre entend «Je voudrais faire ma vie avec toi, tout partager avec toi jusqu’à ce que le réchauffement de la planète nous sépare». Je t’aime, c’est plus que trois mots. Je t’aime, c’est une clé USB qui contient des milliers de pages d’un contrat pervers et retors où tout est écrit en cyrillique» («Petit traité d’intolérance», 2009). «Je t’aime» est aussi nettement que sottement l’objet d’une double illusion de puissance et d’asphyxie. Et c’est de stéréotypes, de confusion(s) et de projections qu’il est gros, très, très, très gros. Dégorgeons-le. Certains linguistes en ont fait un «performatif», un mot qui réalise ce qu’il dit, comme «merci» ou «je promets». Mais comme l’a subtilement noté Kerbrat-Orechionni, «il m’a dit «je t’aime» ne peut pas être paraphrasé par «il m’a aimé» («La déclaration d’amour», 1998). Zéro stress, donc: «je t’aime» ne fait jamais que décrire un état, comme «j’ai faim» ou «j’ai envie de faire pipi», il n’engage à rien et ne métamorphose personne.

Autre malentendu: «Je t’aime» n’est pas «je te valide». N’en déplaise à celles et ceux qui en font vicieux commerce, et aux aficionados de la certification que constitue le mariage, «je t’aime» ne confère aucun pouvoir ni aucun droit: il s’offre ainsi plus généreusement à l’horizontale, sous désir, qu’à la verticale, sous contrat et s’accommode mieux de deux corps comme un, que de comptes communs. C’est que «je t’aime» danse, aérien, d’une instabilité joyeusement chaotique: un «je t’aime» évident n’est jamais qu’un oxymore pontifiant et à un «je t’aime» ne s’accorde aucun «moi aussi», chaque entiché investissant la formule in medias res de ses sens. Comme le souffle poétiquement Annie Le Brun, «Notre existence dépend de l’ampleur d’une révolte sensible qui s’impose désormais comme le seul recours pour renverser, ne serait-ce qu’un seul instant, la mise en place mortelle d’un ordre de l’indifférence. Aimer n’a pas encore perdu son sens qui donne tous les autres» («Appel d’air», 2011): soyons humbles et cessons d’être lourd des «je t’aime» dont on croit à tort s’alléger.

Stéphanie Pahud, linguiste

06/01/2019

Cent ans plus tard, un cierge pour l’Autriche-Hongrie

DESSS.PNGAu moment de son décès, l’Autriche-Hongrie ne fut regrettée par personne. Elle avait traversé le XIXe siècle comme un reliquat d’Ancien Régime de plus en plus anachronique, un conglomérat de principautés et de royaumes regroupés au hasard des guerres de succession et des mariages arrangés, une salade russe de peuples ne partageant, à la fin, que le mépris pour la construction étatique dans laquelle ils se trouvaient – dans laquelle pourtant, dans la partie autrichienne du moins (la Cisleithanie!), près de trente millions de citoyens vivaient assez paisiblement, dans une relative tolérance et en démocratie.
 
À la fin de la guerre, l’empire vaincu, tous réclamèrent cependant à cor et à cri leur inclusion dans leur propre État national, ce qui leur fut donné dans les traités de Saint-Germain-en-Laye et de Trianon. De l’Autriche-Hongrie, il ne resta rien. À sa place, des voisins s’étendirent (Italie, Roumanie), des États «nationaux» naquirent (Yougoslavie, Tchécoslovaquie) ou réapparurent (Pologne), tandis que subsistaient une Hongrie réduite à l’excès et une Autriche résiduelle à qui on refusa le rattachement à l’Allemagne, dont, l’empire désormais perdu, elle se pensait naturellement faire partie.
 
Résultat: il ne fallut pas dix ans pour qu’à l’exception, notable mais temporaire, de la Tchécoslovaquie, l’ensemble de ces pays ne sombrent dans la dictature et la pauvreté, le démembrement de l’empire ayant désorganisé l’économie de ce bout d’Europe, imposant barrières douanières et isolant métropoles, centres, ports et industries de leurs arrière-pays agricoles, pendant que les frontières bâclées des traités de paix, en discriminant gagnants et perdants, tranchaient à travers les communautés et créaient une ribambelle de minorités hostiles. Les États successeurs se révélèrent si faibles qu’on parla vite de la «misère des petits États de l’Europe de l’Est»*; tout occupés qu’ils étaient à se quereller, ils ne parvinrent évidemment à faire face ni au nazisme ni au communisme stalinien qui lui succéda. Pour la plupart des terres de l’empire, le cauchemar dura trois générations, et il fallut attendre 1989 et la chute de l’URSS pour que la Mitteleuropa renoue enfin avec son continent – encore que cela se fit de manière très sanglante chez les Slaves du Sud, une énième secousse issue, ici encore, des traités de 1919-1920. Paradoxe: si aujourd’hui le territoire de l’Autriche-Hongrie se partage entre treize États, c’est bien le processus d’intégration à l’Union européenne – neuf des treize États successeurs en sont désormais membres – qui a permis à cette région d’Europe de sortir enfin de cette longue tragédie que fut pour elle le XXe siècle et de renouer avec la liberté et la croissance.
 
Un siècle plus tard, le parallèle est saisissant avec le Royaume-Uni: dans le but de se séparer d’une Union européenne honnie – union pourtant issue du «plus jamais ça» consécutif aux horreurs des deux guerres mondiales, le voilà qui titube vers le même précipice, comme ivre, désormais contre l’avis de sa population et de sa jeunesse, sans pour l’instant parvenir à faire le pas de côté qui le sauverait de la chute. Cent ans après la bataille de la Somme, prions que l’Angleterre, et ses voisins, n’ait pas à subir durant trois quarts de siècle les conséquences funestes pour tous de la lubie nationaliste.
 
* Titre d’un ouvrage d’István Bibó, publié en 1946, durant la vague et brève éclaircie séparant la terreur nazie de la glaciation communiste.

Pierre Dessemontet, Géographe, député au Grand Conseil vaudois, vice-président du Parti socialiste vaudois