10/10/2010

Pénurie de personnel: les jeunes ont compris

LEYVRAT_1.jpgFaisons un saut dans le temps de dix ou vingt ans: qui restera-t-il pour soigner la génération du baby-boom? La question commence de tarauder sérieusement les milieux de la santé. Une étude de l’Observatoire de la santé (2009) révèle que la branche devra trouver 85 000 employés supplémentaires d’ici à 2020: 25 000 pour faire face à l’augmentation des besoins due entre autres au vieillissement de la population et 60 000 pour remplacer les collaborateurs qui auront atteint l’âge de la retraite. Les chiffres sont faramineux, le constat peut paraître effrayant.

Et pourtant! L’exposition «Viens travailler dans la santé» qui vient de fermer ses portes au Comptoir a de quoi fouetter le sang des plus pessimistes. 50 000 visiteurs s’y sont pressés dont une kyrielle de jeunes. Construite autour d’un bloc opératoire reconstitué de toutes pièces, l’expo s’inscrit dans la foulée de l’effort national de lutte contre la pénurie de personnel en santé; elle est également l’une des pièces de la campagne qu’ont entamée de concert les conseillers d’Etat en charge respectivement de la Santé et de l’action sociale – Pierre-Yves Maillard – et de la Formation – Anne-Catherine Lyon.

Cet événement avait pour but premier de susciter des vocations en permettant à des jeunes de se glisser tantôt dans la peau d’un anesthésiste, tantôt dans celle d’une instrumentiste ou d’un chirurgien. Ils ont pu apprendre à intuber, à réanimer, à opérer. Ils ont pu percevoir, au travers des témoignages des trois cents professionnels du CHUV présents sur place, à quoi peut ressembler le quotidien de pros dans la santé.

Ces élèves leur ont posé des questions directes, des questions d’ados devant lesquels s’ouvrent tous les possibles: pourquoi avez-vous choisi un métier pareil? Peut-on s’habituer à voir mourir des enfants malades? Certains jours, avez-vous envie de tout laisser tomber? Qu’est-ce que cela vous fait d’ouvrir un corps avec un scalpel même si c’est pour le soigner?

L’enthousiasme de ces jeunes démontre que nous avons de quoi espérer. Il reflète le plaisir et la fierté que les professionnels ont eus à leur montrer leur métier. Il prouve aussi qu’en matière d’information sur ces domaines, la demande est forte et que nous pouvons – nous devons – en faire davantage. Cette mobilisation prouve enfin qu’il est temps de changer d’état d’esprit, d’arrêter de se lamenter. Nous disposons en Suisse d’un potentiel inouï: des compétences extraordinaires (il n’est qu’à considérer le nombre de publications scientifiques pour s’en convaincre) auxquelles s’ajoute un système de formation reconnu internationalement. Sans compter une configuration historiquement inégalée: la proximité et la connivence de trois institutions, l’Université de Lausanne, l’EPFL et le CHUV. De quoi être particulièrement confiants dans les forces de notre place scientifique et ne pas hésiter à le faire savoir loin à la ronde. La promotion de notre savoir-faire dans les domaines de la santé peut devenir un atout économique dans lequel nous devons investir. Comme l’ont fait autrefois avant nous, les promoteurs de l’hôtellerie suisse.

Ce tableau d’exception représente une chance inouïe pour les élèves de notre pays qui se destinent au domaine de la santé. Les premiers à l’avoir compris sont les jeunes eux-mêmes: ils l’ont prouvé durant dix jours lors du dernier Comptoir.

Pierre-François Leyvraz
Directeur général du CHUV

02/10/2010

Sous l’écume des colères présidentielles

isabellechassot.jpgDifficile d’y échapper! Un œil même distrait sur un téléviseur n’a pu éviter le feuilleton de la semaine, dont l’épisode initial fut la colère théâtrale du président du PS, à laquelle répliqua la moue sonore du président du PLR. Des ires suffisamment surjouées pour attirer micros et caméras, susciter polémiques et menace de poursuite pénale.
L’origine de cette mauvaise humeur? La composition du Conseil fédéral qui, dans la matinée de ce dernier lundi, a fait l’objet d’un bouleversement substantiel. La nouvelle répartition n’ayant pas été du goût du président socialiste, elle fut saluée par une bronca rarement entendue sous la Coupole. Noms d’oiseaux à la volée, attaques personnelles, provocations: les têtes de deux partis gouvernementaux réglaient leur compte devant des journalistes médusés.
Le pays assistait, dubitatif, à la dispute de deux ténors politiques auxquels le jeu semblait avoir soudain échappé. Depuis des mois, avec une habileté à laquelle l’adjectif machiavélique rend imparfaitement hommage, le duo présidentiel distribuait les cartes, réservant à leurs candidats les atouts propres à leur faire rafler la mise ministérielle. Or, les institutions ayant repris leurs droits, l’organisation du gouvernement se déroula selon d’autres principes, laissant fort marris les apôtres de la stratégie.
Du côté socialiste, la colère s’abreuvait à une autre source: le centre droit s’était soudainement mis à faire de la politique, à tirer quelques ficelles, à négocier l’avenir. Lorsque ces manœuvres sont conduites sur la gauche ou sur la droite de l’échiquier, elles sont drapées des vertus de l’habileté, de l’efficacité et de la vision stratégique. Mais lorsque le centre s’en mêle, ces mêmes attitudes sont vouées aux gémonies et traitées de «grossièrement déloyales».
En habillant d’une charge émotionnelle leur dispute, les deux présidents illustrent de manière troublante l’état du débat politique. La tentation de la personnalisation et de la théâtralisation de la politique frappe à la porte du Conseil fédéral. Sous l’agitation de cette dernière semaine apparaît la volonté des partis de transformer les conseillers fédéraux en chefs de bande. Or, la crédibilité et l’efficacité du Collège exigent du recul par rapport aux jeux politiciens et aux velléités électoralistes. Cette distance est la condition indispensable pour lui permettre de répondre aux défis auxquels le pays est confronté.
La politique partage parfois avec le tennis les risques de retours peu gagnants. Le président du PS oublie un peu vite, en effet, que si les socialistes n’avaient pas manœuvré l’autre jour pour écarter la radicale Keller-Sutter, il y aurait non seulement cinq femmes à l’Exécutif mais le Département de Justice et Police aurait trouvé une cheffe évidente. Par chance, dans ce brouhaha inconvenant, la dignité de Simonetta Sommaruga témoigne de sa réelle carrure. L’élégance avec laquelle elle a accepté la décision de ses pairs prouve, si besoin était, qu’elle n’aura aucun mal à s’imposer à la tête d’un département, qui n’a rien d’un terrain de seconde ligue.
L’écume des colères présidentielles est déjà en voie de résorption. Les mois électoraux à venir éclaireront la réalité du chambardement du 27 septembre. On saura alors s’il annonce un mouvement plus fondamental des plaques tectoniques fédérales ou s’il n’est qu’un pic sur le sismographe des stratégies partisanes et des rivalités plus personnelles.

Isabelle Chassot
Conseillère d’Etat, Fribourg