08/01/2011

Pipilotti au bûcher

BISANG_1.jpgL’UDC ne choisit jamais ses cibles par hasard. Après l’école, voici la culture. Et dans les deux cas, l’UDC s’offre un boulevard électoral, surfant sur l’imprévoyance des grands partis. Des artistes suisses réunis dans l’association Art + Politique protestent contre le chapitre de Christoph Mörgeli sur la culture. Pour l’UDC, l’art doit être soumis aux seules lois du marché, sans l’aide de l’Etat. Fidèle à ses mises en scène répétitives qui visent à isoler des catégories de population et à les opposer, l’UDC désigne les protagonistes du péril culturel: un Etat dispendieux et irresponsable. Des artistes «aristocrates et profiteurs» qui veulent remplacer et détruire la culture suisse avec des œuvres «scandaleuses».

Clou du scénario, jetée au pied du bûcher de l’UDC, Pipilotti Rist. La vidéaste de renommée mondiale serait au bénéfice d’une rente à vie de Pro Helvetia! L’artiste talentueuse et inspirée accède ainsi au statut de sorcière nationale sur fond de mensonge et de calomnie.

Soyons justes: le cliché de l’artiste cajolé – pour reprendre les termes de l’UDC – ou capricieux, profiteur de l’argent public, les allusions à une supposée «culture d’Etat», sorte de dictature rampante: tous ces fantasmes ont déjà été évoqués par d’autres formations politiques avant l’UDC. A droite comme à gauche, nombreux sont ceux qui partagent l’idée que la culture ne devrait être que sommairement soutenue par la Confédération. Le terrain électoral propice à l’UDC a donc bel et bien été préparé par d’autres et c’est l’habileté de l’UDC de savoir en tirer profit.

Pour déjouer ces stratagèmes grand-guignolesques, porteurs de haine et de confusion, il est crucial de sortir le débat du champ émotionnel si cher à l’UDC. Par exemple, rappeler le sens du subventionnement public. La subvention culturelle ne dissimule aucune emprise occulte de l’Etat. Sa fonction consiste, dans le domaine des arts de la scène, à diminuer le «prix du fauteuil», à rendre abordable le billet d’entrée au spectacle. L’argent public met aussi l’artiste à l’abri des pressions qu’un sponsor privé ne manquerait pas d’exercer si l’œuvre contrariait ses intérêts. La subvention garantit ainsi l’accès à la culture du plus grand nombre ainsi que la liberté et la diversité des expressions.

Elle est également un investissement précieux dans un secteur d’activité qui ne se limite d’ailleurs pas aux revenus souvent modestes des artistes. Un grand nombre d’artisans et de petites entreprises travaillent dans le sillage d’une production artistique. L’argent public féconde donc de nombreux emplois de proximité.

Loin d’être accessoire, la culture irrigue nos pensées, notre appréhension de la complexité du monde. Vecteur de connaissance et d’émancipation, elle nous aide à ne pas être dépendants des discours simplificateurs et des peurs factices.
C’est à l’aune d’une création artistique audacieuse et diversifiée que l’on mesure la vitalité d’une démocratie. A contrario, toute dictature naissante commence par s’attaquer à la liberté artistique avant de brimer l’ensemble des citoyens.

Les attaques personnalisées de l’UDC contre certains artistes de notre pays rappellent de sombres époques où l’on traquait ailleurs, «l’art dégénéré», ces œuvres qui échappaient à l’instrumentalisation de régimes totalitaires. Une odeur de fumée flotte en ce début d’année 2011 nous ramenant à la citation prophétique du poète Heinrich Heine: «Là où on commence par brûler les livres, on finit par brûler les gens».

Anne Bisang
Directrice de la Comédie, Genève

01/01/2011

2011: vers la fin de la guérilla politique?

bender.jpgLe système politique suisse est imprégné de l’esprit de concordance, de la volonté d’associer les principales forces au pouvoir, à tous les niveaux de notre Etat fédéral. Le mode de scrutin proportionnel a facilité cette intégration. Proportionnelle de droit pour les législatifs, et proportionnelle de fait pour les exécutifs. Avec de remarquables exceptions! Ainsi, la composition du Conseil fédéral, l’organe le plus puissant, qui conduit et représente l’Etat national, s’est élargie progressivement. Aux seuls représentants de la famille libérale-radicale se sont agrégés ceux du parti conservateur-catholique, la future démocratie chrétienne, puis des agrariens, ancêtres de l’actuelle UDC, enfin des socialistes.

Dans cette longue marche vers le pluralisme, 1959 marque une étape décisive: désormais la représentation gouvernementale reflétera l’enracinement électoral. C’est le sens premier de la «formule magique», devenue l’expression de la stabilité helvétique. Ce partage du pouvoir, et des responsabilités, propre d’ailleurs à un collège, en civilisant le débat politique, a aussi renforcé la cohésion du pays. Dans le même temps, s’est répandu, sur de larges couches de la société, le bien-être, fruit des Trente Glorieuses.

La décennie qui s’achève voit s’ébranler l’édifice construit avec intelligence. Les relations entre les partis se sont durcies et semblent ne plus obéir qu’à la loi de la jungle: la guérilla de tous contre tous! Comment la collégialité échapperait-elle à un climat de campagne permanente? Le maître mot de la nouvelle politique, c’est la polarisation, la raideur des opinions, les postures de mépris et de matamore, les fuites ou les petites phrases assassines dans les médias. On cherche dans les tensions calculées et dans la violence verbale le chemin de ses intérêts.

La démocratie de concordance n’est plus respectée. Elle ne rassemble plus les partis, ni leurs groupes parlementaires. Elle fait même l’objet d’interprétations contradictoires. On parle de concordance programmatique qui irait au-delà de la vulgaire concordance mathématique. De «petite concordance», qui exclurait l’UDC, mais intégrerait les Verts, faisant glisser le gouvernement à gauche. Condition d’une politique de réformes, paraît-il, en attendant l’avenir radieux du dépassement du capitalisme et la construction d’une authentique démocratie populaire? C’était là, peut-être, le rêve secret de certains acteurs de l’éviction, en décembre 2007, du deuxième conseiller fédéral UDC, Christoph Blocher.

2011 sera une année électorale: le peuple renouvellera, en octobre, les Chambres fédérales, et celles-ci désigneront les sept membres du Conseil fédéral pour la prochaine législature. Si la rude personnalité du magistrat zurichois a contribué à son renvoi, n’est-il pas temps de fermer la parenthèse et de revenir aux justes équilibres, qui font la force de notre Etat: deux sièges à chacun des trois premiers partis, et le dernier au quatrième?

La démocratie de concordance postule une composition du gouvernement qui traduise la volonté du souverain, exprimée dans les urnes. Au citoyen d’obédience libérale-radicale que je suis, attaché à l’Etat de droit et aux principes républicains, tenir éloigné du pouvoir central près d’un tiers de l’électorat n’apparaît pas l’œuvre d’une politique sensée, mais une entorse au suffrage universel, et le germe de funestes dissensions civiques.

Alors, faisons de nécessité vertu!

Philippe Bender
Historien, consultant politique de la TV valaisanne Canal 9