09/12/2012

Hara-kiri à La Haye

DESPOT_1.jpgLe Tribunal pénal international de La Haye pour l’ex-Yougoslavie vient de commettre l’équivalent d’un suicide en public. Il a d’abord acquitté en appel les généraux croates Gotovina et Marka, responsables du nettoyage ethnique de 220 000 Serbes de Croatie en août 1995. Puis, pour la deuxième fois, il a acquitté l’ancien premier ministre du Kosovo, Ramush Haradinaj, accusé entre autres de crimes contre les civils serbes au camp de Jablanica.
Dans le premier cas, aucun élément nouveau n’a été produit en faveur des accusés. On a simplement changé d’avis, renonçant à appliquer aux deux Croates les mêmes critères d’«entreprise criminelle commune» qui avaient servi à condamner les hauts responsables serbes. Le juge italien Pocar, mis en minorité, a tenu à faire figurer son opposition dans le texte du verdict: «Je suis en désaccord total avec l’intégralité du jugement d’appel, qui va à rebours de tout sens de la justice.» Dans le second cas, on s’est contenté de relever l’insuffisance des témoignages à charge. Soulevant l’indignation de Carla Del Ponte, l’ancienne procureure du TPI, qui a dénoncé la disparition et l’assassinat de témoins, et signalé au passage qu’elle n’avait bénéficié d’aucune coopération dans ses enquêtes au Kosovo.
La conclusion, c’est que personne n’a expulsé la population serbe de ses foyers séculaires en Croatie. Que personne n’a torturé et tué, non plus, les civils serbes au Kosovo. A en croire le TPI, ils se sont torturés, expulsés et massacrés tout seuls.
Voilà l’absurdité à laquelle aboutit la Cour créée en 1993 par l’ONU dans le but d’apporter la réconciliation en ex-Yougoslavie par une justice extérieure. Dans les faits, elle a traqué sans relâche les dirigeants serbes tout en évitant de jamais reconnaître à la partie serbe le statut de victime. Entre autres, le TPI s’est refusé à entrer en matière sur le sort des milliers de Serbes massacrés par les djihadistes dans la région de Srebrenica avant la chute de leur place forte. Il a ignoré les crimes de guerre délibérés de l’OTAN lors du bombardement de la Serbie en 1999. Il n’a pas fait écho à l’enquête de Dick Marty sur le trafic d’organes au Kosovo, impliquant les pouvoirs locaux. Bref, le TPI, initié et financé par les Anglo-Saxons et leurs alliés, obéissait à la voix de son maître.
Personnellement, je l’ai toujours pensé, dit et écrit. Cela m’a valu d’être traité comme extrémiste et paria dans la société où je vis. Désormais, c’est d’une banale évidence. Avec ses derniers verdicts, le TPI a fait exploser le maigre espoir de justice qu’il incarnait encore et, du même coup, s’est volatilisé lui-même. La Russie a exigé son abolition. Quant aux Etats-Unis, vivement opposés à l’instauration d’une justice internationale indépendante, les voilà à l’abri. Est-ce un hasard si le TPI était présidé par un magistrat U S?
Ce naufrage donne raison, à titre posthume, à Alexandre Soljenitsyne, qui déclara que le TPI ramenait la justice à l’âge de la pierre. Cette Cour a contribué à légitimer un redécoupage de la région au détriment d’un camp collectivement désigné comme coupable: «les Serbes». Ceux-ci sont désormais soumis de force à des régimes hostiles et blanchis de toute faute à leur égard. D’un autre côté, la partialité éclatante du TPI remet en question l’ensemble des verdicts prononcés contre les chefs de guerre serbes, justifiés ou non. La mémoire collective les réhabilitera inévitablement.
Ainsi, l’hypocrisie occidentale a réuni les conditions d’un affrontement encore plus immoral que celui qu’elle a prétendu moraliser.

SLOBODAN DESPOT Editeur

02/12/2012

Moins de médecine: et si c’était bon pour la santé?

LEYVRAT_1.jpgRéintroduire un moratoire sur les cabinets de spécialistes dès avril 2013 comme vient de le proposer le Conseil fédéral, a-t-il vraiment un sens? Faut-il croire qu’un bénéfice découlera d’une telle idée? Oui. Mais si l’on s’en tient à ce seul outil, nul doute que cela n’aura servi à rien.
Quels que soient les avis des uns et des autres sur le bien-fondé de consacrer 11% de notre produit national brut à la santé, nous sommes contraints d’admettre qu’en comparaison internationale, notre système coûte cher et que, faute de réforme dans ce domaine, son financement pèse lourd sur le budget des familles. Il serait donc sage d’adopter des mesures de modération qui ne touchent pas la qualité reconnue de nos soins.
Car aujourd’hui, qu’observe-t-on? Entre 1980 et 2012, le nombre de médecins n’a cessé d’augmenter pour atteindre de 1.2 à 2 praticiens pour 1000 habitants; faisant de la Suisse le pays de l’OCDE qui jouit de la plus forte densité médicale.
D’un autre côté, notre pays est un des parents pauvres en ce qui concerne le nombre de ses généralistes, puisqu’il faut dégringoler dans le dernier tiers du classement de l’OCDE pour le dénicher.
Si l’on approche son microscope de cette cartographie pour s’en faire une image un peu plus précise, que découvre-t-on? La Suisse regorge de spécialistes qui sont installés principalement dans les grands centres urbains, mais elle manque cruellement de généralistes surtout dans les régions les plus périphériques. Les jeunes médecins qui se forment sont en effet libres de choisir leur spécialité et le lieu de leur installation indépendamment des besoins du pays. Les hôpitaux qui les forment ne disposent d’aucun instrument régulateur.
Face à de tels constats, on voit bien que le moratoire proposé cet automne n’est qu’un emplâtre sur une jambe de bois; à moins qu’il ne s’inscrive dans une série d’autres mesures indispensables pour réguler l’offre de formation en fonction des besoins réels de la population.
La première chose à faire est d’instaurer des quotas pour les spécialités, comme en France ou en Belgique. Plus question dès lors de laisser certains domaines totalement désertés alors que d’autres attirent les jeunes médecins en trop grand nombre.
Ensuite, il faut limiter le droit des nombreux spécialistes de s’installer où ils le souhaitent. Le droit d’ouvrir un nouveau cabinet devrait être accordé en fonction d’une régulation cantonale ou régionale, réalisée sur un mode partenarial.
Les quotas tout comme les restrictions au droit de s’installer où l’on souhaite, devraient être fondés sur les constats d’un observatoire. Notre expérience nous a montré qu’un peu de volontarisme produit des résultats encourageants. Ainsi, après avoir engagé des efforts considérables, avec l’appui du canton, le CHUV et la PMU ont vu le nombre de jeunes médecins qui choisissent la médecine générale grimper de 19% à 26% entre 2007 et 2011.
En matière de médecine, croire qu’il faut sans cesse ajouter des moyens à ceux dont on dispose déjà, envisager placidement que la part du produit national brut consacrée à la santé grimpe encore, est risqué. Et si finalement c’est un peu moins de médecine, mieux régulée, qui pouvait être bon pour la santé?
 
Pierre-François Leyvraz, directeur général du CHUV, à Lausanne