10/08/2014

Le Suisse inconnu de Locarno

cercle.jpgOn ne peut pas se plaindre. Le cinéma suisse brille une nouvelle fois de tous ses feux au Festival de Locarno. Avec notamment en compétition deux auteurs déjà primés précédemment, Andrea Staka (Léopard d’or avec «Das Fräulein» en 2006) et Fernand Melgar (Léopard d’or Cinéastes du présent avec «La forteresse» en 2008). Et avec, sur la Piazza Grande, la comédie du Suisse alémanique Peter Luisi (dont la première fiction, «Der Sandmann», avait fait sensation) ainsi que le premier long-métrage du Romand Mathieu Urfer, «Pause».

Le festival fait aussi la part belle à Jean-Luc Godard en présentant en première suisse son dernier film, tourné en 3D, «Adieu au langage». Sans compter d’innombrables autres œuvres helvétiques, courts-métrages, documentaires, films restaurés (notamment le premier long-métrage de Jean-François Amiguet, «Alexandre», présenté à Locarno il y a trente et un ans!), ainsi que l’intrigante relecture de «Homo faber» de Max Frisch par Richard Dindo – avec Marthe Keller, excusez du peu!

Mais toutes les listes de films plus ou moins suisses publiées par la presse ou les organismes de promotion nationaux omettent – par la force des choses – un film que l’on a vu vendredi en compétition et qui, par bien des aspects, aurait mérité d’être suisse, même s’il n’est aujourd’hui que franco-italien… Il s’agit de «La Sapienza», du cinéaste et écrivain français Eugène Green. Il évoque en effet l’un de nos Suisses les plus célèbres dans le monde artistique et architectural, l’«ancêtre» de Le Corbusier et de Mario Botta, né à Bissone (près de Lugano) en 1599: Francesco Castelli dit Borromini, qui fut, avec Bernin, l’un des grands maîtres de l’architecture baroque. Fils de maçon, maçon lui-même, il devint l’un des artisans réputés de Rome, où il construisit certains des plus beaux édifices de la ville, comme l’église Sant’Ivo alla Sapienza.

Au-delà de la passion du cinéaste pour le baroque, l’histoire de «La Sapienza» est née précisément en 2007 à Locarno, où Eugène Green venait de recevoir un prix. Un architecte suisse installé à Paris, Alexandre Schmidt, remporte prix et concours pour ses créations. Mais lui-même doute de son œuvre. Il décide de partir en direction du Tessin pour y poursuivre un travail longtemps mis de côté sur Borromini. Avec sa femme, qui elle aussi s’interroge sur son existence, ils iront à la rencontre d’eux-mêmes grâce à deux jeunes gens croisés sur les quais de Stresa, en Italie, et grâce à la force du passé des lieux et des pierres taillées.

Tout en douceur (et non sans humour), Green réussit un merveilleux film sur l’espace, l’amour et la lumière. Je ne connais d’ailleurs pas, dans notre cinéma de fiction, d’hommage plus évident à la fois à l’un de nos plus grands architectes et à l’importance du geste architectural dans notre pays. Pourtant, même si Borromini est une figure essentielle de notre histoire, même si une bonne partie du film aurait dû se tourner sur les rives du lac Majeur à Locarno (et non à Stresa), même si Eugène Green est un écrivain reconnu – dont les nombreux romans sont publiés par Gallimard – et un cinéaste respecté, personne en Suisse n’a jugé bon de cofinancer ce projet ambitieux par le sujet et modeste par son budget. Voilà qui est bien ironique quand on se rappelle que la figure de Borromini a longtemps orné nos billets de banque de 100 francs!

Frédéric Maire, directeur de la Cinémathèque suisse

03/08/2014

Dépenser à bon escient et au bon moment

BROULIS_Pascal.jpgUne moyenne de 1,34 milliard de francs par an. Tel est le montant des investissements, crédits, prêts et garanties, adoptés par l’Etat de Vaud de janvier 2011 à juillet 2014. Et ce rythme est appelé à peu ou prou se maintenir jusqu’en 2020 puisque nos projections tablent à ce jour sur un montant total d’investissements de 11,63 milliards de francs en dix ans. Soit 1,16 milliard par an en moyenne. Pour le dire sans chiffres et très simplement: notre canton est dans une phase de grands travaux, de modernisation.
 
Cet ample redéploiement est possible parce que nos finances sont saines. Après quinze années de déficits, nos comptes sont positifs depuis 2005. Notre bilan ne présente plus de découvert depuis 2009, ce qui signifie que le montant cumulé des déficits, qui dépassait 4 milliards de francs entre 2002 et 2004, a été entièrement résorbé. Et notre dette, qui était de plus de 8,5 milliards de francs en 2004, est aujourd’hui de moins de 500 millions.
 
L’effort d’assainissement et de consolidation de la dernière décennie a été multiple. Il s’est traduit par une surveillance constante de nos charges, une diversification économique favorisant nos ressources et des réformes institutionnelles. Ainsi, à l’instar de nombreux autres cantons et de la Confédération elle-même, la Constitution vaudoise de 2003 lie financements et prestations et prévoit des mesures immédiates en cas de déficit. Nous avions aussi ralenti nos investissements, notamment en 2004, où un moratoire avait été décrété.
 
Car les investissements, pour en revenir à eux, sont un levier essentiel de maîtrise financière. Comme la vieille voiture d’un ménage, une école, un train ou un hôpital peuvent servir un peu plus longtemps qu’idéalement si l’argent manque. On peut se montrer moins pressé de bâtir, plus pointu dans ses priorités. Mais il ne faut pas hésiter à inverser la tendance lorsque c’est possible. C’est une question de mesure. Investir, c’est dépenser à bon escient au bon moment. Sans jamais tout bloquer même dans la disette, car il est ensuite très difficile et très lent de redémarrer. Sans jamais être pharaonique même dans la prospérité, car il faut pouvoir entretenir et faire fonctionner tout ce que l’on construit.
 
Actuellement le canton de Vaud hisse la voilure. Dans tous les domaines d’activité de l’Etat toutes les régions du canton sont concernées. C’est particulièrement évident en matière d’infrastructures de transport, de projets d’agglomérations, d’entretien de notre territoire qui absorberont 6 des 11 milliards cités plus haut.
 
Investir au bon moment, c’est pouvoir le faire. Je regrette que d’année en année les crédits alloués par le Grand Conseil ne puissent être totalement utilisés. Nos procédures, notamment par la multiplication des délais, sont devenues tentaculaires. Le droit légitime de s’opposer et de recourir devient malheureusement celui de bloquer tant les décisions sont lentes. Cela mérite réflexion et celle-ci est entamée.
 
Investir à bon escient, c’est enfin être efficace, éviter tout dérapage, toujours savoir où nous en sommes. Le Conseil d’Etat a donc introduit un système de pilotage plus serré pour tous les objets de plus de 25 millions de francs. Et, dans mon Département, le Service immeubles, patrimoine et logistique, qui est le quatrième plus grand constructeur de Suisse derrière les CFF, la Confédération et son homologue zurichois, sera renforcé. Car investir, c’est avoir foi dans l’avenir et c’est vital pour une
collectivité.
 
Pascal Broulis, conseiller d’Etat vaudois.