10/05/2015

Procréation médicalement assistée: évoluons!

lstapioca-tomlm.jpgLe 14 juin, le peuple et les cantons se prononceront sur la modification de l’art. 119 al. 2, let. c de la Constitution fédérale (Cst.) relatif à la procréation médicalement assistée (PMA).
 
Le droit actuel dans le domaine de la PMA interdit le diagnostic préimplantatoire (DPI) et la conservation des embryons conçus par le biais d’une fécondation in vitro (FIV). Par ailleurs, seuls trois embryons par cycle de traitement («règle des trois») peuvent être développés hors du corps de la mère, embryons qui doivent être immédiatement implantés dans l’utérus de celle-ci.
 
Ces interdictions ont pour conséquence que la Suisse compte un taux élevé de grossesses multiples après FIV, ce qui présente des risques pour les mères et pour les enfants (prématurité, risques de handicap et de décès). Par exemple, notre pays enregistre 18% de grossesses multiples après FIV, contre moins de 5% en Suède, qui privilégie l’implantation d’un seul embryon.
 
Le DPI, qui nécessite une FIV, consiste en l’analyse du patrimoine génétique d’un embryon conçu hors du corps de la mère, effectuée avant l’implantation dans l’utérus de celle-ci.
 
Il permet aux couples atteints d’une prédisposition génétique défavorable d’éviter de transmettre à leurs descendants une maladie héréditaire grave. 25 à 50% des embryons sont en effet porteurs de la maladie dans de nombreuses maladies génétiques. On estime entre 50 et 100 le nombre de couples concernés par année.
 
Actuellement, les couples qui se trouvent dans cette situation doivent décider une «grossesse à l’essai», attendre plusieurs mois qu’un diagnostic prénatal puisse être effectué, et envisager ou non une interruption de grossesse en fonction des résultats des tests. C’est pourquoi de nombreux couples, du moins ceux qui en ont les moyens financiers, se rendent à l’étranger pour recourir au DPI, alors que toutes les compétences nécessaires sont réunies en Suisse.
 
La majorité de la Commission nationale d’éthique (CNE) est favorable aux modifications légales proposées et estime notamment que le DPI peut «être considéré comme une mesure de solidarité avec les parents concernés» (Prise de position No 22/2013, p. 32).
 
Chez les couples stériles, qui ont déjà subi plusieurs fausses couches ou effectué sans résultat plusieurs cycles de FIV, le DPI permet aussi de détecter des aberrations chromosomiques, qui entraînent souvent une fausse couche. Dans ce cas, il s’agit d’augmenter le taux de succès de la FIV et donc les chances d’avoir un enfant. Les couples atteints d’une prédisposition héréditaire devraient aussi en bénéficier. On estime ainsi que 500 à 1000 couples par an pourraient recourir au dépistage des aberrations chromosomiques.
 
Il vaut la peine de rappeler ici que 24% de la population mondiale connaît des problèmes de fertilité et que 15% de la population en âge de procréer aura recours à une PMA (CNE, Prise de position No 22/2013, p. 39).
 
Enfin, les nouvelles dispositions légales permettront de développer douze embryons au plus par cycle de traitement. Selon l’expérience des centres de PMA situés à l’étranger, cela permettra d’effectuer un DPI avec de meilleures chances de trouver un embryon sain et de le transférer dans l’utérus de la mère, ce qui permet également de réduire le risque de grossesses multiples.
 
Dans tous les cas, le DPI sera et restera facultatif, la décision de l’effectuer ou non appartenant à chaque couple.
 
En Suisse, le diagnostic prénatal, qui aboutit souvent à une interruption de grossesse en cas de résultats défavorables, est largement pratiqué. Il est temps d’autoriser le DPI, dans des limites très précises, afin d’éviter du stress et des souffrances inutiles aux couples concernés.
 
Anne Seydoux-Christe, conseillère aux Etats

03/05/2015

Migrants en Méditerranée: et s’ils étaient une chance pour l’Europe?

desse.jpgCes derniers mois, plus un jour ne se passe sans que parvienne à nos oreilles l’écho d’un drame survenu en Méditerranée et, au-delà de l’épouvantable tragédie humaine que représentent les dizaines de milliers de morts qui hantent désormais les abysses, ce désastre fait aussi l’objet d’une guerre des chiffres: les migrants seraient un million à attendre l’occasion de traverser depuis les côtes libyennes. Bigre!
 
Bien que ce chiffre semble un peu exagéré – on rappellera qu’en 2014, au plus fort de l’opération de sauvetage Mare Nostrum, l’Italie aurait accueilli via cette opération un peu plus de 100 000 migrants et que, d’ailleurs, on voit mal comment la Libye, un pays de 6 millions d’habitants, en proie au chaos et à la guerre civile pourrait accueillir, même dans des conditions atroces, un tel nombre de personnes – prenons ce chiffre d’un million, et comparons-le à la population européenne.
 
L’Europe, c’est-à-dire ici les trente-deux pays de l’UE et de l’AELE, c’est 520 millions d’habitants et une démographie en panne: en 2013, l’excédent de naissances de cet espace était de 120 000 personnes à peine, un accroissement de 0,02% – autant dire rien, à peine plus que la croissance démographique de la Suisse, 60 fois moins peuplée. La moitié des pays européens est déjà passée en territoire négatif et enregistre plus de décès que de naissances – parmi eux, l’Allemagne, l’Italie, l’ensemble de l’Europe centrale et orientale – et toutes les prévisions montrent que d’autres sont sur le point de suivre: sans la migration, l’Europe va commencer incessamment à perdre de la population, si ce n’est pas déjà fait.
Ce retournement démographique va se ressentir, et vite, sur la population active. Actuellement, les personnes entrant en retraite sont tout juste compensées par les jeunes entrant dans la vie active: en 2013, l’Europe comptait 6,1 millions de personnes de 20 ans pour 6,1 millions de personnes de 65 ans; mais en 2020, baby-boom oblige, les chiffres seront de 5,5 millions d’entrants pour 6,6 millions de sortants. Autrement dit, dans cinq ans, l’Europe perdra chaque année plus d’un million de personnes actives. Dans dix ans, ce déficit pourrait approcher les deux millions. Chaque année.
 
En bref, nous nous préparons en Europe à devoir assumer très bientôt les conséquences de notre dénatalité – et le seul moyen d’y parvenir à court terme, c’est-à-dire pour les vingt à trente ans qui viennent, c’est par l’immigration. D’ailleurs, la très frileuse Allemagne l’a bien compris, qui compense désormais sa dénatalité dramatique par ce moyen. Pour l’instant, elle recourt encore en priorité aux pays du sud de l’Europe à l’exception de l’Italie, elle-même réceptacle de toutes les migrations. Mais à court terme, c’est l’Europe entière qui devra recourir à l’immigration externe, ne serait-ce que pour compenser les départs à la retraite de sa population résidante. Et cette immigration ne pourra venir que de l’extérieur du continent, la Russie et ses marges étant encore plus déprimées démographiquement que l’Europe.
Ce que les statistiques révèlent, c’est que les chiffres largement fantasmés du nombre de migrants en attente de pouvoir traverser la Méditerranée sont du même ordre de grandeur que ceux des déficits de population active à venir dans les prochaines années. En d’autres termes, pour maintenir sa population active à un niveau constant, d’ici peu l’Europe pourrait absorber l’entier de ce nombre astronomique – un million de migrants qui attendent en Libye! – chaque année.
 
Et si les migrants méditerranéens représentaient notre plus grande chance de passer le cap de notre démographie vieillissante?
Pierre Dessemontet, Géographe, cofondateur de MicroGIS, conseiller communal PS à Yverdon