09/08/2015

L’étranger, c’est le prochain

1.jpg«Pour le chrétien, il n’y a pas d’étranger. Celui qui se tient devant nous, le voilà, le prochain.» Cette phrase est de la théologienne allemande Edith Stein, mise à mort à Auschwitz en 1942. Elle détonne dans le brouhaha du débat sur l’asile qui embrase depuis des mois non seulement la Suisse mais toute l’Europe. Dans le même esprit, en début de semaine, Trevor Willmott, évêque de Canterbury, demandait à M. Cameron de «redécouvrir ce que c’est d’être humain», critiquant vertement la rhétorique du premier ministre anglais à l’encontre des migrants. L’évêque s’en prend aussi aux médias, qu’il accuse de propager une vision toxique des migrants, conduisant à la haine de l’autre.
La question de l’asile n’est pas le thème électoral.
 
C’est un thème permanent et qui polarise. Nous sommes confrontés depuis des mois aux images insoutenables de bateaux chargés de migrants terrorisés, chavirant au large de la Sicile. La peur monte aussi auprès de celles et ceux à qui l’on demande d’héberger les survivants. Ils se sentent menacés. Dans leur sécurité, dans leur bien-être, voire dans leur identité. Terreur et peur sont légitimes, il est donc juste de leur donner des réponses.
 
Et, comme nous sommes en veille d’élections, les partis nationalistes mettent de l’huile sur le feu selon une règle que l’on devine bien précise. Ils posent le décor du grand spectacle électoral de l’automne, sur le dos des étrangers et des demandeurs d’asile. Alors qu’en réalité, selon les données du Secrétariat d’Etat aux migrations, accessibles à tous, la Suisse compte aujourd’hui deux fois moins de demandeurs d’asile qu’il y a vingt ans… avec une tolérance populaire inversement proportionnelle. Que faire?
 
Commençons par ne plus permettre que ce débat soit dominé par un discours simpliste qui rend inaudibles les propositions du Conseil fédéral et des autres partis politiques. Les citoyennes et citoyens aimeraient aussi entendre un autre discours: la réalité des chiffres, les effets positifs de la réforme de la politique d’asile plébiscitée à près de 80% par le peuple en juin 2013 ainsi que la fidélité à nos valeurs fondatrices d’accueil et de pays refuge.
 
Reconnaissons que le phénomène migratoire est en mutation accélérée et que les réponses doivent s’y adapter. Les procédures doivent être accélérées, nos structures d’accueil adaptées, les personnes déboutées rapidement quitter notre territoire et celles qui ne respectent pas les règles et les lois renvoyées. Examinons sans a priori des mesures additionnelles, telles celles du PDC qui visent à diminuer l’attrait économique de la Suisse et à aider les cantons à contrôler plus efficacement leurs frontières. Incitons à une action directe plus généreuse dans les pays d’origine et dans les pays de premier accueil à travers une politique étrangère et de développement ciblée. En résumé, un système dynamique, juste et efficace.
 
Admettons enfin que, face aux gigantesques déséquilibres économiques et démographiques, la question de l’asile n’est pas une situation de crise mais un problème récurrent qui doit être géré, organisé et contrôlé à long terme et selon des critères d’efficacité, tant sur le plan intérieur qu’au niveau international. La mise en œuvre de l’accord de Dublin, par exemple, est pour l’instant une hypocrisie imposant aux demandeurs d’asile un tour d’Europe en carrousel avec retour à la case de départ. Ce type de collaboration déficiente contribue à l’incompréhension de la population face à la perte de maîtrise de leurs autorités sur les flux migratoires et doit être révisé d’urgence.
 
«L’étranger est le prochain» dans notre pays de tradition chrétienne… La politique d’asile doit se déployer dans le respect de l’autre et dans la dignité, tant à l’égard des personnes que nous accueillons qu’à l’égard de celles qui accueillent les migrants. Cet exercice sur la corde raide entre fermeté et humanité n’a jamais été facile. Mais il sera réussi, au-delà des interférences électorales, car, en réalité, il s’inscrit non pas dans l’urgence mais dans le long terme et dans l’intérêt de la stabilité d’un pays qui a su trouver et gérer ses équilibres avec responsabilité. C’est une des recettes de notre succès.
 
Raymond Loretan
Membre du PDC

02/08/2015

Où sont les femmes?

Savary.jpgEn 1971, date de l’entrée en vigueur du droit de vote et d’éligibilité des femmes, dix femmes sont élues au Conseil national et une au Conseil des Etats. Imaginons-les, ces conquérantes, siéger pour la première fois au Parlement suisse. A la Chambre du peuple, elles sont perdues au milieu des vestes sombres et des visages masculins. La salle est noire de fumée, les papiers jonchent le sol, l’air est lourd en fin de journée, comme sans doute les blagues et la condescendance. Au Conseil des Etats, la Genevoise Lise Girardin est seule. Il n’y a pas de micro pour se faire entendre, sa voix porte mal, en tout cas moins loin que celle de ses collègues masculins. Regardons-les, ces femmes des premiers temps. Cheveux domestiqués, lunettes fond de bouteille, chemisier austère. Un regard à la fois bravache et étonné de ce qui leur arrive.
 
Quarante-quatre ans plus tard, où en est-on? 57 femmes, soit 28,5%, siègent au Conseil national; neuf, soit 19,6%, au Conseil des Etats. Les élues d’aujourd’hui sont donc plus nombreuses, plus jeunes, décomplexées. Elles assument leur féminité, leur autorité, ont abandonné le col jabot. Elles font des enfants en même temps que leur carrière politique, se spécialisent sur des sujets dits masculins, accèdent aux fonctions importantes, se hissent au Conseil fédéral.
 
On aurait donc pu penser que les temps pionniers sont terminés, que le plus dur est derrière nous, qu’une représentation équilibrée – allez, rêvons, de 50% – est désormais possible, accessible. Rien n’est moins sûr. La présence des femmes dans les exécutifs cantonaux ne progresse pas, voire régresse. Au Tessin et à Lucerne, les gouvernements sont composés uniquement d’hommes, sans que personne n’y trouve à redire. Si l’on prend la Suisse romande, la présence des femmes dans les pouvoirs cantonaux est misérable (à l’exception du canton de Vaud). Une femme seulement dans les cantons de Neuchâtel, de Genève, du Jura, du Valais. Deux dans le canton de Fribourg. La même tendance se profile pour les élections fédérales de 2015, en particulier pour les candidatures au Conseil des Etats, souvent soumises au système majoritaire. Neuf femmes siègent actuellement à la Chambre des cantons. Deux d’entre elles, Verena Diener et Christine Egerszegi, quittent leur mandat et seront de toute manière remplacées par des hommes, quel que soit le résultat des élections. Anne Seydoux Christe, une sénatrice respectée et appréciée par ses pairs, excellente représentante de son canton, le Jura, est pourtant menacée par une OPA inamicale d’un de ses collègues de parti.

Le seul espoir de stopper la diminution de la présence féminine au Conseil des Etats se concentre sur la candidature de la socialiste Prisca Birrer-Heimo, un siège extrêmement difficile à conquérir. Sauf surprise donc, dans le pire des cas, le Sénat serait composé de six femmes, dans le meilleur de huit, des proportions identiques à celles d’il y a vingt ans!
 
Quand, dans les gouvernements ou au Parlement, les sièges sont occupés presque exclusivement par des hommes, cela signifie que, pendant dix ou quinze ans, des femmes se retrouvent exclues des lieux de décisions politiques. Une génération est ainsi sacrifiée, et celle qui suit, privée de modèles dans lesquels puiser élan et inspiration, risque de s’en détourner elle aussi.
 
Espérons donc que 2015 ne trahisse pas quarante ans d’engagement en faveur de l’accès des femmes aux responsabilités politiques. Œuvrons pour être la hauteur du courage des onze femmes du Parlement fédérale de 1971 et du progressisme de la population de l’époque qui les a élues.
 
Géraldine Savary
Conseillère aux Etats (PS/VD)