24/01/2016

Dans mon lexique à moi

cercle.jpgOn peut lire un peu partout la recension des mots qui ont marqué l’année 2015. Dans mon lexique à moi, il y a des termes que j’exècre: «réseaux sociaux» (faudra un jour qu’on m’explique ce qu’ils ont de social); «le vivre ensemble» (euh, je ne suis pas sûr de vouloir «vivre ensemble» avec la planète entière, «vivre à côté en paix» suffirait à mon bonheur et ce serait déjà un bon début, non?); «zone de confort» (nouveau leitmotiv susceptible de fabriquer du burnout à tour de bras; bah, il faut bien que les gourous du management s’occupent…); et j’en passe. Mais, dans mon «top 10» à moi, loin, très loin au-dessus du lot, sur la plus haute marche du podium, inscrit en lettres d’or: INNOVATION.

Tu allumes la radio le matin? Innovation! Tu ouvres le journal? Innovation! Les deux qui déjeunent à la table d’à côté, de quoi parlent-ils? D’innovation, pardi! Ton entreprise va mal? La solution: innovation! Ta femme t’a quitté (ou te trompe: ça marche aussi)? Innovation! Ton chien est pédé? Innovation, que diable!

Après le succès fulgurant, dans les années 80, des «théories du changement» (il fallait changer pour changer; sinon? Pppfff, ringard!), il fallait bien trouver un nouveau concept attrape-couillon, qui a réponse à tout, sans pourtant garantir d’apporter de solution dans tous les cas de figure.

Parce que la question du sens, ça, on ne l’entend guère, elle. La remise en question, oui, bien sûr, est importante. Innover? Bien entendu, quand c’est nécessaire, utile, mais pas
à toutes les sauces, comme une recette miracle qui endort la raison tel Kaa, le python du «Livre de la jungle», hypnotisant Mowgli: «Aie confiance, crois en moi, que je puisse veiller sur toi.» Et, dans la quête du sens, il y a la prise en compte de nos racines, de nos fondements, de nos valeurs. Les ignorer, voire les renier même, pour faire place à l’«innovation», la grande salvatrice, pourrait bien coûter très cher à l’arrivée. Quand je l’entends citer, je diagnostique bien souvent un manque d’anticipation qui a débouché sur une situation de crise, voire de panique. Bref, ça a plutôt tendance à m’inquiéter d’entendre certains croire que l’innovation va régler tous leurs problèmes. Pour résumer: il faut sortir de sa zone de confort, être connecté et innover. Et qu’ça saute! Suis-je bête! Mais comment n’y ai-je pas pensé plus tôt?

Mais il y a aussi, dans mon lexique, des termes en train de tomber en désuétude, car recouvrant des concepts ayant de moins en moins cours: le droit à l’intimité (désormais quasi impossible dans ce monde connecté partout et tout le temps, voir supra,rubrique «réseaux sociaux»), la liberté de penser (par soi-même, j’entends, quitte à penser «différemment» du discours convenu), et encore moins de s’exprimer. On accorde – à tort – à Voltaire cette citation reprise quasi quotidiennement (sous des formes variables, puisqu’il n’a jamais dit ni écrit cela nulle part): «Je hais vos idées, mais je suis prêt à mourir pour votre droit de les exprimer.» Je vois poindre une nouvelle variante qui est en train de la détrôner: «Je hais vos idées, et je suis prêt à mourir pour vous empêcher de les exprimer.» Une certaine forme d’innovation, si je puis dire, qui rencontre de plus en plus de succès sous toutes les latitudes. C’est un peu pour ça, d’ailleurs, que j’ai des doutes sur le «vivre ensemble».

Pour terminer, je vous livre une citation – une vraie, cette fois! De Chamfort (mais non, pas le chanteur! le philosophe, 1740-1794): «Il y a à parier que toute idée publique, toute convention reçue est une sottise, car elle a convenu au plus grand nombre.» Intéressant, non?

Pascal Vandenberghe, Président-directeur général Payot Librairie

06/12/2015

Winston, Matteo et les casques bleus de la culture

bisang.jpg«Ils détruisent les statues, nous voulons les casques bleus de la culture. Ils brûlent les livres, nous sommes ceux des bibliothèques. Ils imaginent la terreur, nous répondons avec la culture.» Matteo Renzi le président du Conseil italien a prononcé un discours aux accents churchilliens après les attentats de Paris. Il renforcera les moyens de la culture
et accordera une carte bonus d’une valeur de 500 euros aux jeunes de 18 ans pour les rapprocher de l’offre culturelle.

Après la tragédie du 13 novembre, dans les
débats publics européens, la culture est apparue comme un élément clé de la cohésion sociale. Sur France Inter, le député Malek Boutih l’évoquait dans son parcours: il a pu échapper à une condition sociale sans perspective, grâce à la bibliothèque de son quartier, cet espace miraculeux qui se trouvait en bas de chez lui. Une bibliothèque,
insistait le député, pas un centre sportif ou de loisirs. La culture est décrite comme le socle salvateur de nos sociétés menacées d’implosion. Pourtant, dans notre pays, ses budgets sont attaqués.

Les tractations actuelles sur le transfert des charges entre Ville et Etat fragilisent les moyens de la culture et Berne prépare des réductions financières dans la formation. L’éducation est devenue une cible dans la Cité de Calvin et de Jean Piaget. Des coupes budgétaires répétées visant le Département de l’instruction publique à Genève provoquent la révolte des enseignant.e.s qui se battent avec courage pour préserver un enseignement et un modèle d’intégration de qualité avec 160 nationalités différentes dans les classes. La maison brûle, mais on séquestre le camion des pompiers.

Et nous, acteurs culturels, sommes-nous à la hauteur de nos responsabilités dans un monde en flamme? Oui, si nous sommes capables d’un esprit collectif réformiste. Gagnés par les logiques marchandes, les entrepreneurs de spectacles qui ont remplacé progressivement les artistes à la tête des théâtres publics, cèdent aux lois du marché. Là où l’on se félicitait de résister à l’audimat en misant sur la découverte et le risque, on s’enorgueillit
aujourd’hui de salles pleines par cet artifice: réduire de manière drastique la durée des représentations. Là où l’on jouait trois semaines une nouvelle création dans les grandes villes, on se satisfait de la présenter quelques jours seulement au public, fragilisant ainsi l’emploi et la création. Cette politique de peau de chagrin qui raccourcit la durée des représentations, empêche également le public de se fédérer autour d’un même spectacle et contribue à satelliser les populations déjà éloignées de l’offre culturelle. Calculer fébrilement un taux de risque minimum pour complaire à certaines administrations relève d’un esprit boutiquier absolument contraire à la mission du théâtre public qui doit s’attacher à construire et élargir une communauté de spectateurs autour de créations fortes et porteuses de sens. Il entrave notre puissance intégratrice, cette capacité à tisser des liens alors que nous sommes appelés au chevet d’une démocratie tentée par les accents guerriers et religieux.

Il nous faut aussi élaborer de nouveaux modes de production. Le dispositif des «belles complications» initié par le TPR a indiqué un cap: valoriser l’esprit de troupe, renforcer la permanence des artistes dans les théâtres. Plus que jamais, les institutions culturelles ont vocation à questionner sans concession une société qui a cru pouvoir fonctionner sur pilotage automatique dans un grand désert de la pensée.

Anne Bisang, Directrice artistique du Théâtre populaire romand

18/10/2015

Le système olympique ébranlé

lstapioca-tomlm.jpgLe scandale de la FIFA déteint sur le système sportif international et olympique. En effet, comme dans tout système, lorsqu’une partie est affectée, c’est le tout qui souffre et aussi chacune de ses composantes comme les COJO (Comités d’organisation des Jeux), le CIO (Comité international olympique), les CNO (Comités nationaux olympiques), d’autres FI (Fédérations internationales) telle celle de football (FIFA), voire des fédérations nationales ou des clubs. La réputation populaire du système olympique a été endommagée par celle du COJO de Sotchi 2014 et les budgets extravagants avancés par le gouvernement russe pour ces Jeux. Il le sera par ce qui se passera à Rio l’année prochaine, comme ce fut le cas pour Pékin 2008 ou pour la Coupe du monde de football Brésil 2014.

Pourtant le système olympique n’est pas responsable de tout ce qui se passe en Chine, en Russie ou au Brésil. Ces pays ont leurs propres problèmes et le sport international ou les grands événements sportifs ne peuvent pas les résoudre. Tout le monde en conviendra, mais il faut néanmoins inverser la pente dangereuse prise auprès de l’opinion publique qui rend souvent le système sportif responsable de tous les maux de la terre. Il convient en effet de ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain! Le sport international a l’avantage de s’autofinancer, aussi en grande partie au niveau national et local. Il accomplit ainsi des tâches de régulation qui ne doivent donc pas être financées par les pouvoirs publics (c’est-à-dire les contribuables). Son financement par les sponsors et la télévision doit par contre être mieux régulé.

Il faut que ce système soit irréprochable sur la façon dont il est gouverné, comme d’autres systèmes publics ou privés. Il faut aussi qu’il soit prudent dans l’attribution des événements sportifs vis-à-vis des régimes qui portent les candidatures. N’oublions pas que l’attribution de la Coupe du monde de football au Qatar est à l’origine de la crise de la FIFA! Le CIO a aussi été critiqué pour l’attribution des Jeux d’hiver 2022 à Pékin (contre Almaty au Kazakhstan), mais pourtant personne ne suggère de boycotter les produits chinois!

Mais les réformes internes au système et les changements de personnes ne suffiront pas. Il faut aussi que la loi donne l’encadrement nécessaire au système sportif s’il veut garder son autonomie. La Suisse a une responsabilité particulière à cet égard puisqu’une soixantaine d’organismes dirigeants du sport international sont basés ici et sous l’égide de son ordre juridique. Le Parlement examine actuellement une modification importante du Code pénal contre la corruption et une loi sur la protection des lanceurs d’alerte, deux textes indispensables qui devront être votés par les nouveaux parlementaires. Des mécanismes d’audit fiables des fonds distribués doivent aussi être mis en place car cette redistribution peut être l’objet de corruption.

Il faut aussi tenir le langage de la transparence et de la crédibilité pour reconquérir l’opinion publique et ainsi susciter des candidatures européennes à
l’organisation de grandes manifestations sportives qui ne seront pas rejetées dans un vote populaire, par exemple en Suisse où Sion pense se lancer pour 2026. De ce point de vue, les annonces récentes de la candidature de Hambourg pour les Jeux d’été 2024 – qui est soumise à un référendum en novembre prochain – vont dans le bon sens après l’échec électoral de la candidature de Munich pour les Jeux d’hiver 2022, comme celle de Saint-Moritz et Davos. Le comité de Hambourg estime le coût total des Jeux à 11,2 milliards d’euros (fonctionnement + investissements). Certes, la somme est coquette mais représente proportionnellement peu sur plusieurs années par rapport au budget annuel de l’Allemagne (plus de 300 milliards d’euros). Autrement dit: oui, les manifestations sportives peuvent coûter cher mais peuvent aussi rapporter beaucoup, économiquement mais surtout socialement et urbanistiquement. C’est ce qu’il faut expliquer toujours et toujours sur la base de preuves crédibles et non de rumeurs urbaines, tout en réduisant autant que faire se peut la taille et le coût des grands événements. C’est à ce prix que pourra être restaurée la réputation du système sportif.

Jean-Loup Chappelet, Professeur à l’Institut de hautes études en administration publique (IDHEAP) de l’Université de Lausanne