16/08/2015

Le passé, promesse d’avenir

lstapioca-tomlm.jpgComment faire face aux périodes difficiles et troublées? L’histoire nous l’enseigne et nous éclaire sur ce qu’est un «bon» chef qui redonne l’espoir au pays.

2015 est l’année de toutes les commémorations. La fin de la Deuxième Guerre mondiale reste évidemment un événement à la fois magnifique et horrible, vu Hiroshima et Nagasaki. Septante ans plus tard, c’est l’occasion de rendre hommage à ceux qui ont souffert, mais aussi de rappeler que rien n’est jamais désespéré et que la vie peut reprendre le dessus, si terribles qu’aient été les épreuves.

En Suisse aussi, cette année est l’occasion de se rappeler le passé et d’en tirer leçon: 1315, «Morgarten», une victoire «entre mythe et histoire»! 1515, «Marignan, une défaite salutaire»! Le 25 juillet 1940, il y a septante-cinq ans, le rapport du «Rütli, une voie pour l’avenir». Trois petits ouvrages (entre 110 et 150 pages), publiés par Cabédita et portant les titres énoncés ci- dessus («Morgarten» paraîtra en octobre), évoquent des événements qui ont marqué l’histoire de notre pays. Deux d’entre eux sont écrits à quatre mains: «Morgarten», par Pierre Streit et Olivier Meuwly, «Rütli» par Pierre Streit et la soussignée. «Marignan» est dû à la plume de Gérard Miège. Chaque ouvrage consacre une partie du texte à la mise en lumière actuelle des faits historiques. Dans «Marignan», après une brève introduction d’Alain-Jacques Tornare, historien des relations franco-suisses, et d’Anselme Zurfluh, directeur du Musée des Suisses dans le Monde, Gérard Miège rappelle, d’une plume alerte, «les événements qui, du XVe au début du XVIe siècle, entraînèrent plusieurs nations européennes dans les guerres d’Italie». Dans «Rütli», préfacé par Fulvio Pelli, c’est à Pierre Streit, spécialiste notamment de l’histoire militaire, que l’on doit, sous le titre «Un mythe au service de l’action» la passionnante évocation de la controverse entourant le fameux Rapport du général Guisan, le 25 juillet 1940, sur la prairie du Rütli (ou Grütli: les avis divergent quant à l’orthographe en français). Le fil conducteur de ces publications, et notamment de «Rütli», c’est la volonté d’en faire un message d’espoir et d’avenir.

Nous vivons une époque troublée: un certain catastrophisme ambiant rappelle un peu l’atmosphère de capitulation qui régnait après l’armistice de mai 1940. Le rapport du Rütli, sur l’initiative du général Guisan, rapport dont on ne connaît pas le texte précis, mais dont on sait l’impact sur l’ensemble de la population suisse, a largement contribué à doper le moral des troupes et du pays en général. Il suffit peut-être d’un chef charismatique pour rendre à tous une raison de vivre, d’espérer, et la volonté de résister à tout prix.

L’étude de cet événement, ainsi que des nombreux «ordres d’armée» du général Guisan publiés dans d’autres ouvrages par Pierre Streit, m’ont inspiré deux questions: à quoi sert l’histoire et quelles sont les conditions que doit respecter celui qui veut être un «vrai» et «bon» chef?

L’histoire, c’est le «devoir de mémoire»; encore faut-il distinguer deux sortes de «devoirs de mémoire»: celui, assez florissant de nos jours, révisionniste, qui ne retient que des faits négatifs, qui est de nature revancharde et distille haine et mépris. Celui, à l’opposé, de la recherche des faits, bons et mauvais, des erreurs et des succès, des grandeurs et des petitesses qui marquent les périodes de la vie de tous les peuples et de tous les pays. Seul ce devoir de mémoire est terreau d’avenir, à condition d’être enseigné à l’école déjà, parce que c’est l’enracinement de la politique et l’enseignement des chefs capables de communiquer le goût de l’avenir, comme l’a été le général Guisan. C’est cette forme de mémoire qu’illustre Rütli et que les «anciens doivent transmettre comme une promesse d’avenir».


Suzette Sandoz, Ex-conseillère nationale libérale (VD)

12/07/2015

Le chasselas, un cépage exceptionnel qui s’apprivoisev

lstapioca-tomlm.jpgLe cépage identitaire du canton de Vaud jouit d’une popularité croissante dont seuls se privent les snobs, les abstinents et les ignorants.


Dans un article par ailleurs excellent du 26 juin, «Le Matin» titrait: «Peut-on sauver le chasselas?». La question se veut bien sûr provocatrice, et dès lors ma réponse ne le sera pas moins: «Peut-on sauver les malheureux qui n’aiment pas le chasselas?». Les infortunés qui par abstinence, snobisme, méconnaissance, fidélité aveugle aux vieux préjugés, ascétisme, voire masochisme, se privent de la délectation que peut procurer un des vins les plus fascinants du monde.

Plus sérieusement, le sauvetage du chasselas n’est plus à l’ordre du jour, tant sa santé est éclatante. Après une décennie marquée par une désaffection du public et l’arrachage de nombreuses surfaces, encouragé par des primes, mais dont plus d’un producteur se mord les doigts, le cépage identitaire du canton de Vaud, cultivé avec talent également par nos voisins romands et dans le sud-est de l’Allemagne, jouit depuis quelques années d’une popularité croissante tant chez nous qu’à l’étranger – même s’il y est encore confidentiel.

Deux événements récents corroborent ce constat de manière éloquente. D’une part, grâce aux efforts entrepris notamment par l’Office des vins vaudois, le chasselas poursuit sa percée en Extrême-Orient. Au Japon (où il connaît un succès particulier dû à son adéquation avec la mentalité et la cuisine locale), à Hongkong (porte d’entrée de la Chine) et à Shanghai où une campagne de promotion menée par des vignerons vaudois sous l’égide de l’OVV a conquis de nouveaux amateurs, puisque plus de 3000 bouteilles s’y sont vendues en quelques jours dans ce qui était jusqu’alors une friche à cet égard. L’image flatteuse dont il commence à jouir dans certains cercles de connaisseurs asiatiques se répercutera à l’évidence favorablement sur le marché interne.

Et puis, le week-end dernier, le Mondial du Chasselas a connu à Aigle le couronnement de sa 4e édition. Considéré avec un petit sourire en coin et une légère condescendance lors de son lancement, ce concours international a une fois de plus battu son record d’inscriptions, puisque 693 échantillons y ont été dégustés, soit 51 de plus qu’en 2014. Si la grande majorité des vins proviennent de l’arc lémanique et des Trois-Lacs, le jury est quant à lui très international avec des dégustateurs de toute provenance (y compris Chine, Etats-Unis et Canada) dont une bonne part découvrent le chasselas dans sa complexité et sa diversité. A chaque fois, le miracle opère: sceptiques au départ (le chasselas passant au mieux pour un vin de soif à boire entre copains), intrigués après quelques échantillons, peu à peu séduits par la fascinante diversité de ses styles et de ses expressions, ils sont définitivement conquis lorsqu’ils abordent une série de vieux millésimes qui témoigne du potentiel de vieillissement de ce cépage, au point d’être gagnés par un lyrisme qui se passe de commentaire: «Un éclat de silex qui embrase les fruits confits teintés de fenugrec (2008).» «Très confit, il évoque l’abricot sec, la chips de mangue, la gelée de poire, le tout bien relevé de poivre blanc et parfumé de livèche (1984).» «La tension minérale lui assure une excellente fraîcheur. Les fruits jaunes tels l’abricot sec et la pêche au sirop nous procurent un plaisir buccal proche de la suavité (1982).»

Le parcours de ces experts, qui passent de l’intérêt poli au plaisir puis à l’enthousiasme, illustre à lui seul une des constantes du chasselas: ce cépage exceptionnel, délicat, subtil, élégant ne se livre pas facilement: il faut aller le chercher et savoir l’apprivoiser. Mais plus grand aura été l’effort, plus voluptueuse sera la récompense. Au fond, les détracteurs du chasselas ne souffrent-ils pas tout simplement de paresse?

Pierre Keller, Président de l’Office des vins vaudois

14/06/2015

Le long chemin du profit personnel à l’intérêt général

cercle, dimancheIl y a quelques semaines, une journaliste de la RTS m’a contacté: elle cherchait désespérément un chef d’entreprise qui accepterait, dans un débat, de défendre la loi fédérale sur la radio et la télévision (LRTV) face à l’un des nombreux patrons qui y sont opposés. En soi rien que de très courant comme démarche. Mais ce qui m’a frappé, c’est qu’elle partait de l’idée que si, par la nouvelle loi, mon entreprise y gagnait, c’est-à-dire paierait moins de redevance qu’actuellement, j’y serais forcément favorable, alors que dans le cas inverse, j’y serais naturellement opposé. C’est ainsi donc qu’on préjuge désormais que, pour tout un chacun, le profit personnel et immédiat prime systématiquement sur l’intérêt collectif et à long terme.

Cela m’a fait penser à la situation économique de la Suisse depuis le 15 janvier 2015 et la décision de la BNS d’abolir le taux plancher qui a provoqué cette immédiate et forte appréciation du franc suisse vis-à-vis des autres monnaies, et en particulier de l’euro. Les conséquences les plus visibles de ce «tsunami», comme l’a appelé Nick Hayek, frappent de plein fouet les secteurs des exportations et du tourisme. On en parle moins, mais le secteur du commerce de détail est tout aussi violemment impacté. Certes de manière moins visible et moins bien perçue. Et pourtant, les conséquences de la forte croissance du tourisme d’achat, en particulier dans les régions frontalières, sont tout aussi préjudiciables à l’économie suisse. A Genève, par exemple, les associations de commerçants prévoient une baisse du chiffre d’affaires de 10% sur l’année, soit quelque 300 millions. Qui peut penser que cela n’aura pas de conséquences sur l’emploi, même si c’est moins visible que dans l’industrie, les commerçants réduisant le nombre d’employés par le non-remplacement des départs? Cela ne fera pas la une des journaux, mais c’est pourtant bel et bien la réalité. Et ce seront autant de recettes fiscales en moins.

Le consommateur suisse, qui voit naturellement un intérêt immédiat pour son porte-monnaie à déserter les commerces suisses pour effectuer ses achats en France ou en Allemagne, n’oublie-t-il pas un peu vite qu’il est aussi un contribuable et que, à ce titre, à plus ou moins long terme, une forte baisse des recettes fiscales diminuera d’autant les budgets publics et devra être compensée? Soit par une hausse des impôts, soit par une baisse des prestations publiques. Sans parler des risques d’un accroissement du chômage et des coûts induits pour la collectivité. De fait, le profit individuel et à court terme vient bien nuire ici à l’intérêt collectif et à long terme.

Si les attentes de voir les prix baisser sont, dans une certaine mesure et jusqu’à un certain point, légitimes, pour peu que les approvisionnements soient effectués en zone euro ou que les distributeurs locaux adaptent leurs prix, ce qui n’est pas toujours le cas, il est en revanche assez hallucinant d’entendre nombre de personnes affirmer que «les prix ont augmenté» suite au changement de taux. Non! Les mêmes produits sont devenus moins chers ailleurs, ce qui n’est pas la même chose.

Pour exemple, le prix des livres a baissé en moyenne de 15% entre 2011 et 2015 (suite à la première baisse de l’euro) et encore de 5 à 10% depuis le mois de mars. De fait, le pouvoir d’achat des Suisses a augmenté pour ces produits. Mais ces baisses de prix ont des limites: celles des coûts auxquels sont soumis les acteurs suisses, qui eux ne sont pas indexés sur l’euro, et en particulier les salaires qui, avec un taux de change quasi à parité, se retrouvent entre deux et trois fois plus élevés qu’en zone euro proche. Une prise de conscience de ces réalités-là ne peut se faire qu’avec une prédominance du sens de l’intérêt collectif par rapport au profit personnel. On n’en prend pas encore le chemin semble-t-il.

Pascal Vandenberghe, Président-directeur général Payot Libraire