17/08/2013

Citizen Blocher à Locarno

cercle,matin,dimancheC’était mardi soir sur la Piazza Grande: première du film de Jean-Stéphane Bron sur le tribun zurichois, «L’expérience Blocher». Tous les médias et tout Locarno en vibraient depuis plusieurs jours déjà. Polémique sur le fait que la Confédération ait contribué à financer un film sur ce sulfureux personnage. Reproches anticipés au cinéaste d’avoir construit un monument à l’ex-conseiller fédéral. Et Blocher, viendra-t-il à la projection sur la Piazza? Réponse: oui, il était là, assis avec sa femme, entouré d’un service d’ordre discret mais bien musclé. Et à la fin aucune manifestation, aucun sifflet ne sont venus troubler la quiétude des spectateurs. On raconte que Madame avait pris un parapluie, au cas où. Pour les tomates.
L’auteur de «Connus de nos services», «Maïs im Bundeshuus – Le génie helvétique» ou «Cleveland versus Wall Street» n’est pas un bleu, bien au contraire. Il a prouvé son extraordinaire maîtrise du temps présent, son intelligence à comprendre là où il faut filmer, et mettre la caméra là où ça fait mal. Dans «L’expérience Blocher», encore une fois, il va droit dans le mur de la difficulté, en construisant un portrait en creux de ce colonel, chef d’entreprise et homme politique zurichois, celui qui va, par son travail de fond au sein de l’UDC, transformer radicalement son propre parti – et la Suisse tout entière.

Le cinéaste parle ici à la première personne. Il s’engage. Dit tout haut ce qui fait mal. Mais Bron précise aussi que cette fois il est comme le caméraman américain embarqué avec l’armée, dans un char, en Irak. Embedded. Prisonnier de la limousine de Blocher, où ce dernier passe le plus clair de son temps en route à travers le pays, au côté de son épouse, le téléphone à la main. Blocher saute d’un meeting à l’autre, d’un discours à l’autre. Il sillonne le pays pour haranguer les foules. Dans l’habitacle de la voiture, il commente ses performances, demande l’aide de son épouse, organise la suite. Et il sourit des bons coups qu’il prépare – en secret – avec ses troupes.

Bron montre l’homme qui désormais incarne le pays. Qui a littéralement su «faire corps» avec lui. Qui aurait rêvé d’être paysan et qui, comme il n’avait pas de terre, s’est transformé en industriel (exemplaire?), en bête de scène, en acteur politique. Mais comme Bron le montre bien, cet homme providentiel vit aussi dans une contradiction profonde. Dans une sorte de quête d’un passé perdu. Comme le Citizen Kane d’Orson Welles, Blocher possède aujourd’hui terres, château, villa et milliards. Il est le roi. Mais un roi nu qui reste, quelque part, tragiquement seul dans sa maison sans âme de la Goldküste zurichoise. Avec son incroyable collection de toiles paysannes d’Albert Anker, version Blocher du Rosebud de Kane.
Mais revenons à la question du financement public. J’aimerais rappeler que le même genre de reproches avait surgi à l’époque de L’exécution du traître à la patrie Ernst S., de Richard Dindo et Niklaus Meienberg, en 1977. Le parlement s’était élevé contre le financement d’un film aussi ouvertement critique envers l’armée suisse durant la guerre. L’histoire donnera bien plus tard raison à ces grands cinéastes.

Hier, le Festival présentait la version restaurée de «Palaver», «Palaver» du vétéran du documentaire suisse Alexander J. Seiler. Ce film retrace avec force et humour la campagne pour une Suisse sans armée de 1989. Revu aujourd’hui, un mois avant la nouvelle votation pour la suppression du service militaire obligatoire, ce film nous montre à la fois combien, même si l’histoire se répète, nos consciences évoluent. Une preuve encore, s’il en était besoin, de la nécessité absolue de permettre à nos cinéastes de raconter librement notre pays.
«Blocher possède aujourd’hui terres, château, villa et milliards. Il est le roi. Mais un roi nu.

FRÉDÉRIC MAIRE, Directeur de la Cinémathèque suisse

23/06/2013

Pour un nouveau canton romand au sein de la Confédération

Seydoux-Christ20.jpgJe n’oublierai jamais les moments de bonheur intense et l’explosion de joie populaire qui ont suivi la proclamation des résultats du plébiscite du 23 juin 1974, qui allait donner le jour au 23e canton de la Confédération. Va-t-on revivre de tels instants le 24 novembre 2013, lorsque les citoyen-ne-s du canton du Jura et du Jura bernois décideront s’ils souhaitent engager un processus en vue de la création d’un nouveau canton à l’échelle de la région jurassienne?

Les cantons jouent un rôle essentiel dans la cohésion nationale. Ils sont représentés au niveau fédéral et respectés par les autorités et l’administration fédérales. Le Conseil fédéral doit répondre à toutes les interventions des parlementaires fédéraux. Le canton du Jura est bien représenté à Berne, avec quatre parlementaires fédéraux, alors que le Jura bernois ne l’est plus. Ensemble, les deux régions pourraient partager les sièges pour faire entendre leur voix.

La proximité constitue par ailleurs un atout essentiel dans la bonne gouvernance d’une région. Dans le canton de Berne, les décisions importantes sont prises dans la capitale, tandis que quelques domaines de responsabilités, mineurs, sont attribués au Conseil du Jura bernois. Or, les politiques fédérales en matière de formation, d’énergie ou encore de santé publique impliqueront de plus en plus souvent des décisions qui ne tiendront pas nécessairement compte des intérêts régionaux. Le canton du Jura pourra se battre bec et ongles pour lui-même, alors que le canton de Berne devra défendre les positions, pas nécessairement semblables, des différentes régions qui le composent.

La pression fiscale est malheureusement forte dans les deux régions, avec un léger avantage au Jura bernois. Les familles bénéficient cependant d’un meilleur statut fiscal dans le canton du Jura. Celui-ci fonctionne bien sur le plan financier, mais sa taille ne le met pas à l’abri d’accidents de parcours. Alors que le canton de Berne a annoncé des économies de l’ordre de 600 millions de francs, les deux régions jurassiennes disposeraient ensemble de moyens suffisants pour augmenter le bien-être de leurs populations.

C’est grâce au fédéralisme que notre pays bénéficie de la paix des langues. Tous les cantons, bilingues ou non, ont leur rôle à jouer dans ce domaine. Même sans le Jura bernois, le canton de Berne restera bilingue, avec la ville de Bienne et les nombreux francophones qui vivent à Berne.
Plus de quarante associations interjurassiennes démontrent tous les jours la pertinence d’une destinée commune. De l’agriculture aux bourgeoisies, du football à la formation des apprentis, les Jurassiens du Nord et du Sud partagent d’ores et déjà de nombreuses activités. Or, en raison de réglementations et de cadres juridiques différents, ces collaborations sont souvent difficiles à mettre en œuvre. Supprimer la frontière politique faciliterait grandement une coopération qui devrait couler de source.

La publication par le Gouvernement jurassien d’un document mesurant les performances du canton du Jura et du Jura bernois depuis quelques décennies ne laisse planer aucun doute. La quasi-totalité des statistiques sont favorables au canton du Jura. S’il avait bénéficié de la même souveraineté, le Jura bernois présenterait vraisemblablement aussi des chiffres positifs.
Les deux régions ont l’occasion historique d’associer leurs compétences, leurs talents et leurs destinées. Sauront-elles saisir cette chance, malgré les forces qui s’y opposent? Il faut parier sur la raison, mais aussi sur le cœur, pour encourager les citoyen-ne-s à voter oui le 24 novembre prochain.

ANNE SEYDOUX-CHRISTE
Conseillère aux Etats (PDC/JU)

19/05/2013

Le pape François suscite des attentes mal placées

cercle, dimancheLa démission d’un pape et l’élection d’un autre ont mis sur le devant de la scène cette fonction, son image, des attentes et… bien des idées reçues. Ce sont surtout les attentes mises en lui qui m’impressionnent. D’un côté, je m’en réjouis, bien sûr: si dans un monde déboussolé et souvent inquiet on pense pouvoir trouver quelque chose du côté de l’Eglise, je ne vais pas m’en plaindre. Après tout beaucoup se rendent compte que, pour faire quelque chose avec notre vie humaine, les traditions religieuses peuvent avoir des ressources que l’on ne trouve pas ailleurs. Mais ces attentes sont souvent mal placées, et j’en montre quelques exemples.

1. Le despote.
On semble voir dans le pape une sorte de despote qui pourrait à sa guise changer dans l’Eglise ce qui dérange les uns ou les autres (c’est-à-dire tout et son contraire). Non seulement il serait difficile pour un seul homme – même aidé par Dieu – de satisfaire toutes ces attentes contradictoires, mais il n’en a pas le droit et en est bien conscient. Comme le dit une publicité (pour une montre dont je ne cite pas la marque): «On ne possède jamais une ***, on la garde seulement pour la génération suivante.» C’est un peu ça que fait le pape, en présentant la montre qu’il a reçue de manière que chaque génération puisse y lire l’heure. Et il ne le fait pas tout seul! Nos frères protestants ne sont pas les seuls à trouver ridicule que l’on mette le pape à la place de Dieu pour en attendre tout. Il me semble que moins on connaît l’Eglise, plus on surestime la fonction du pape, et à travers elle ce que peut faire l’Eglise. Ce n’est d’ailleurs pas que du pape que l’on attend toutes sortes de choses contradictoires…

2. Il est toujours infaillible?
Si on attend tellement du pape, c’est aussi parce qu’on se méprend sur l’infaillibilité. Les catholiques n’ont pas à croire que le pape parle toujours avec une certitude absolue. Le dogme de l’infaillibilité pontificale a été proclamé en 1870. Auparavant des théologiens disaient, sur toutes sortes de sujets, qu’on ne pouvait changer une décision du pape. En 1870 on a bien décrit le cadre strict de l’infaillibilité, elle a été invoquée une seule fois depuis lors, en 1950, lorsque le pape Pie XII a défini le dogme de l’Assomption. C’était un acte personnel, mais suivant un développement théologique d’un millénaire et demi, et au terme d’une enquête dans tous les diocèses du monde. Ce n’est pas le genre de décision qui arrive tous les jours… Evidemment cela ne signifie pas non plus qu’on n’écoute le pape que lorsqu’il use de l’infaillibilité.

3. «L’Eglise pour les pauvres»: ça concerne qui?
Quand on entend que le pape François a parlé d’une Eglise pauvre pour les pauvres, on pense aux «richesses du Vatican», et ce que l’on donne comme exemples sont des monuments ou des œuvres d’art. On ne suggère jamais que la Suisse pourrait vendre ses musées ou le château de Chillon pour aider les victimes de catastrophes. Certes le pape François pense à lui-même et à son cadre de vie. Mais, quand il dit «l’Eglise», il pense à tous ses membres. On peut se rappeler ce que disait le pape Jean-Paul I cinq jours avant la fin de son bref pontificat: «Rome sera une vraie communauté chrétienne si Dieu y est honoré non seulement par l’affluence des fidèles dans les églises, non seulement par la vie privée vécue moralement, mais encore par l’amour pour les pauvres.» Cela ne changerait pas que la vie de l’Eglise, mais aiderait l’équilibre du monde et la survie de la planète.

Mgr CHARLES MOREROD, Evêque du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg