07/08/2011

Médias en crise, crise de la démocratie

061745_efd9a1f1.jpgDepuis le 4 juillet, l’Angleterre découvre avec stupeur que les journaux qu’elle parcourt chaque jour piratent la vie intime de milliers de ses concitoyens. Depuis un mois, elle apprend que des mercenaires de l’information s’introduisent dans les boîtes vocales, mettent sur écoute les téléphones portables, volent les données bancaires. Que des détectives sans conscience espionnent les familles de soldats morts en Irak, effacent la messagerie d’une adolescente assassinée, ou dérobent le dossier médical du petit garçon de l’ancien premier ministre, Gordon Brown, atteint de mucoviscidose. Et les Anglais se demandent, sous le ciel pourri du mois de juillet, comment leur presse a bien pu en arriver là.

Au-delà de l’inacceptable atteinte à la vie privée dont furent victimes citoyens et personnalités publiques, cette affaire révèle des gouffres encore plus profonds.

A savoir: un groupe de presse monopolistique, dans ce cas particulier le groupe de Robert Murdoch, peut faire vaciller les structures de la société anglaise, et saper l’autorité de l’Etat. On sait désormais que le premier ministre David Cameron entretient des liens plus qu’étroits avec le magnat de la presse. Et qu’en reconnaissance de son soutien à sa campagne, l’actuel premier ministre s’apprêtait à autoriser Murdoch à racheter BSkyB, un bouquet satellitaire. Pas moins inquiétant, les travaillistes n’ont jamais dénoncé des pratiques que pourtant ils subissaient. Par peur. Peur des représailles, peur d’être pris à partie, peur d’être jetés dans la fange des tabloïds. Jusqu’à la police qui s’est laissé corrompre, en acceptant de généreux pots-de-vin, et qui a sciemment enterré les centaines de plaintes de personnes hackées. Que reste-t-il d’une démocratie quand la toute-puissance d’un groupe de presse réussit à faire plier les institutions d’un pays tout entier? Pays qui pourtant a vu naître les meilleurs journaux du monde, pays berceau des libertés d’opinion.

Question suivante, donc: si une telle situation est possible en Angleterre (nous ne parlons pas de l’Italie, ni de la France ou de la Russie), l’est-elle aussi ici, en Suisse? A priori, on va dire que non. Le fédéralisme, la multiplicité des langues et des cultures nous protègent de la dictature d’un groupe de presse, même monopolistique. Nos médias respectent, à ma connaissance, la vie privée de la population et des personnalités publiques. Dans le même état d’esprit d’ailleurs, le politique ne cède que rarement, à la tentation d’intervenir dans les contenus de l’information. Mais ne nous berçons pas d’optimisme. Le secteur de l’information en Suisse vit sa mutation. Trois groupes de médias nationaux occupent désormais la plus grande partie du marché, la RTS pour le service public, Tamedia et Ringier pour la presse écrite. Les crises économiques, qui ébranlent durement les groupes de presse, ont pour conséquence concentration des titres, des personnels et des informations. Autre tendance, le marché publicitaire se réduit, contraignant les médias à rivaliser de stratégies pour le capter. Le scoop pour le scoop n’est pas loin, les pratiques qui vont avec, non plus. Et l’Agence télégraphique suisse, garante d’une information équilibrée des territoires et des idées, n’est toujours pas guérie de sa fragilité financière. Le scandale qui éclabousse l’Angleterre devrait donc nous inciter à rester attentif aux évolutions futures. Car si on savait que la concentration des médias met en danger la diversité des opinions, on sait aujourd’hui qu’elle peut aussi menacer l’Etat de droit.

Géraldine Savary,
conseillère aux Etats (PPS/VD)

18/06/2011

Financement hospitalier: plaidoyer pour une responsabilisation des acteurs

gruson.jpgEn créant une nouvelle concurrence, la révision de la Loi sur l’assurance-maladie (LAMal) risque de transformer le paysage hospitalier et de mettre en péril la maîtrise des coûts de la santé, âprement acquise ces dernières années. Pour réussir cette réforme et disposer demain d’un système de soins performant, solidaire et accessible à tous, assureurs, hôpitaux publics, cliniques privées et patients doivent agir en pleine responsabilité.

Libre circulation des patients, nouveaux modes de tarification, répartition de la médecine de pointe, concurrence avec les cliniques privées, contrôle de l’activité ambulatoire: la réforme du système de santé suscite bien des débats. Soucieux de continuer à fournir des prestations innovantes et de haut niveau, les cinq hôpitaux universitaires suisses (Bâle, Berne, Genève, Lausanne, Zurich) veulent être à armes égales avec d’autres fournisseurs de soins. Plusieurs dangers mettent en péril l’équilibre du système, notamment la répartition des coûts à l’échelle nationale, gommant les différences cantonales – à Genève, salaires et loyers sont plus élevés que dans le canton de Vaud; et la participation des pouvoirs publics au remboursement des soins stationnaires dans les cliniques privées, laissant craindre, pour le secteur public, une baisse d’activité et de financement de la part des cantons.

Le choix de l’efficience

Pour situer l’impact de la réforme sur les finances hospitalières, prenons l’exemple des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG). Si en 2012 la valeur du point TARMED était alignée sur la moyenne des établissements publics, cela signifierait une baisse de 9 millions de francs. Si en 2014 celle du point DRG était calquée sur la moyenne des hôpitaux universitaires, cela correspondrait à une coupe de 120 millions. Quant aux recettes pour les soins subaigus (gériatrie, réadaptation, etc.), elles subiraient une diminution de 15% dès 2012. Au total, le budget des HUG serait amputé de 10% alors que les coûts salariaux – qui représentent 80% des dépenses d’un hôpital – continueraient à croître. La concurrence oui, mais avec des règles du jeu identiques pour tous!

Dans ces conditions, comment investir pour maintenir la qualité et la sécurité des soins, améliorer le confort hospitalier, favoriser la recherche? Certes, des gains d’efficience sont possibles. Entre 2006 et 2009, les HUG ont économisé 100 millions. Jour après jour, ils veillent à ce que chaque franc dépensé le soit à bon escient. Mais si demain la modification de la LAMal n’est pas maîtrisée, 200 millions pourraient manquer chaque année dans les caisses. La diminution des durées de séjour, la suppression des journées d’hospitalisation inappropriées ou le report sur l’ambulatoire ne suffiront pas pour équilibrer les comptes. Des choix s’imposeront.

La parole au «consommateur» de soins

Dans ce contexte, chaque acteur du système de santé devra prendre ses responsabilités. Certains assureurs maladie d’abord qui, tout en faisant des provisions, brandissent déjà la menace d’une forte augmentation des primes. Que feront-ils demain? Accorderont-ils des réductions de prime à un Genevois pour qu’il aille se faire opérer loin de son canton, pour un coût moindre? Les cliniques privées ensuite. Elles seront très intéressées à attirer les «bons» patients en laissant aux hôpitaux publics les cas les plus lourds médicalement et économiquement.

Et surtout les patients. En 2012, ils deviendront des consommateurs avertis capables de comparer les prestations, obligeant le secteur public à passer de l’obligation de prestations à l’obligation de résultats. Voilà un beau challenge pour l’hôpital et pour tous les professionnels de la santé!

Bernard Gruson
Président du Comité de direction des Hôpitaux universitaires de Genève.

28/05/2011

Chronique d’un changement de vie (2)

kleiber.jpgDéménagement puis emménagement, dépossession puis repossession, deuil puis conquête. Chacun a vécu cela. Le dos se fatigue puis casse: vivent les antiinflammatoires. Heureusement il y a le diable. Grâce à lui, grâce à son effet de levier et ses petites roulettes magiques, le corps tient. L’humeur devient noire: fallait-il vraiment déménager? Les déménageurs, indifférents à tout, en deux temps, trois mouvements, sont devenus des emménageurs. Nous pouvions partir avec nos 30 mètres carrés et nos 172 cartons pour la dernière escale: pas loin, au centre- ville, plus centre tu meurs, un loft haut perché où les vagues sont des toits. Là, fini avec l’accumulation. Une place pour chaque chose, chaque chose à sa place, croix de bois croix de fer, si je mens je vais… Mais quelle place? Il faut essayer, ajuster, trouver l’angle juste, le bon mur, le tiroir qui convient. Où mettre les habits d’hiver, les réserves de dentifrice, les balais, l’aspirateur, les habits des garçons?

Comment placer la nouvelle table, trouver la juste lumière – ah! les éclairages –, classer les livres, caser les disques, positionner les amplis, accrocher les tableaux, faire parler cette multitude d’objets, de signes, de messages, qui vont nous dire, à nous et aux autres, qui nous sommes ou qui nous aimerions être? Et le piano, sera-t-il heureux? Et les plantes! Il faut trouver leur place, leur donner le juste ensoleillement, parler leur langue, les mouiller de leurs eaux pour réussir l’alliance essentielle de la pierre et de la nature. Et le bureau, le refuge, comme une cabane au fond du jardin? Comment mêler l’intime et le familial, ce qui n’appartient qu’à soi et qui doit servir à tous? Ainsi commence l’aménagement, ce lent processus d’appropriation à travers lequel le passé nous abandonne et trace un avenir possible. Le désir s’en mêle, le désir dicte les choix, le désir murmure: c’est votre dernière demeure. Les Belles-Roches deviennent lointaines, la vieille dame s’éloigne. Lentement, nous nous réinitialisons.

Première nuit. On tâtonne, on tente de repérer les interrupteurs et lentement le calme remplace l’excitation. La paix s’installe enfin et on ne sent de la ville que son souffle indifférent , immense présence silencieuse, solitudes et désirs mêlés. Parfois une sirène, soudain un rire, peut-être un cri, les pleurs d’un bébé, plus loin une lumière incertaine.

Aucun bruit chez nos voisins. Le temps est suspendu, un espace nouveau s’ouvre à nous,des promesses d’urbanité et au-delà , par dessus les toits, les montagnes et la beauté du monde. Nous sommes entré dans le port. Premier matin. Où sont passées les lavettes? Comment retrouver les chaussettes bleues? Et la machine à café qui péclote. What else? C’est le dernier déménagement, promis juré.</p><p>Vivement les routines, les habitudes, les rituels, toutes ces traces en nous qui nous libèrent et nous enferment, qu’il faudra apprendre à combattre et à chérir. L’enracinement peut commencer, les petits enfants trouveront une place. Nous sommes des terriens de hasard: malheur à ceux qui ne peuvent prendre souche. Première semaine. On y voit plus clair, le gros est fait, on peut se risquer, sortir du nid, découvrir le quartier, respirer la ville. Jamais nous ne nous sommes trompés d’adresse, le passé est passé. Au marché, un brocanteur m’a proposé un livre à la couverture bleue, le roman que j’avais abandonné. C’était le mien, il portait encore mes annotations. Je l’ai racheté.

Charles Kleiber

Ancien secrétaire d’Etat à l’Education et à la Recherche