27/03/2011

Brésil, Russie, Inde et Chine unis sous le marteau des enchères

pury.jpgC’est Jim O’Neil, directeur de Goldman Sachs qui, en 2001, a été le premier à utiliser le terme BRIC pour identifier les quatre pays Brésil, Russie, Inde et Chine. Les économies de ces quatre pays représentaient à cette époque-là le plus gros potentiel de croissance. Non seulement les années qui ont suivi ont donné raison à Jim O’Neil, mais le terme BRIC est depuis lors omniprésent dans la presse économique. Le Financial Times disait la semaine dernière que le nombre de milliardaires dans les pays BRIC avait aujourd’hui dépassé le nombre de milliardaires en Europe. L’essor économique dans ces quatre pays continue à une allure impressionnante. Il est fascinant de constater que chaque fois qu’un pays ou une région passe par une embellie économique celle-ci est accompagnée par une forte dynamique dans les domaines de la créativité artistique. Ainsi au début des années 1990 le mouvement de musique «grunge» qui a vu éclore des groupes tels que Nirvana, Pearl Jam ou Soundgarden a émergé à Seattle à l’époque dorée des nouvelles technologies de la Silicon Valley.

L’année dernière, mes collègues et moi avons décidé pour la première fois de mettre le focus sur la scène artistique de BRIC en y consacrant la première vente aux enchères. Celle-ci a eu lieu à Londres au mois d’avril 2010 et a rencontré un immense succès malgré les cendres volcaniques qui, à ce moment-là, rendaient les déplacements plus compliqués. Nous allons réitérer l’expérience avec la deuxième vente BRIC qui aura lieu les 14 et 15 avril prochains. Des artistes comme les frères Campana du Brésil, Ilya et Emilia Kabakov de Russie, Subodh Gupta d’Inde ou Zeng Fanzhi de Chine sont depuis quelque temps déjà des stars du monde de l’art international. Si les cultures des quatre pays BRIC ne pouvaient pas être plus différentes les unes des autres, le dynamisme culturel des quatre pays est très semblable.

Deux Suisses ont joué un rôle capital dans le développement du marché de l’art de deux de ces pays.

Paul Jolles – d’abord secrétaire d’Etat pour le commerce puis président de Nestlé a été le premier à faire connaître durant les années 1980 le travail d’artistes russes tels que Ilya Kabakov, Erik Bulatov ou Oleg Vassiliev. Ces artistes étaient alors interdits de voyages et d’expositions car ils ne faisaient pas partie de l’union des artistes, très forte à l’époque soviétique. Uli Sigg, homme d’affaires et collectionneur qui fut ambassadeur de Suisse auprès de la Chine, fut, lui, le premier à faire connaître durant les années 1990 le travail d’artistes chinois tels que Zeng Fanzhi, Wang Guangyi ou Ai Wei Wei. Il a fait connaître leur travail ainsi que celui des autres principaux artistes chinois à Harald Szeemann. Celui-ci les a exposés à la Biennale de Venise, d’où ils ont ensuite conquis le monde.

Simon de Pury
Commissaire-priseur
Cofondateur de Phillips de Pury

12/03/2011

Le principe du pollueur-payeur appliqué au sport

CHAPPELET_JEAN_LOUP.jpgLa violence et le racisme se développent malheureusement dans le sport, en Suisse comme ailleurs. Cela concerne d’abord les matchs de football et de hockey sur glace mais, potentiellement, toutes les disciplines peuvent être touchées. L’année dernière, le Conseil fédéral a adopté une ordonnance contre la violence lors de manifestations sportives et pour la mise en place du système Hoogan afin de répertorier les individus ayant commis de tels actes. Mais au-delà de l’aspect pénal, ces débordements entraînent des dépenses importantes pour les cantons et villes qui accueillent des manifestations qui tournent mal (frais de police, dommages aux biens, à l’environnement, sans parler de blessures ou de morts).

Face à ce problème qui s’aggrave, le conseiller d’Etat neuchâtelois Jean Studer a récemment proposé de faire payer les clubs dont les supporters créent de tels troubles à l’ordre public. Il suggère que les équipes qui viennent jouer dans son canton versent une caution qui ne serait remboursée que si les rencontres se passent bien. Cette proposition, qui serait appliquée dans le cadre d’une loi cantonale anti-hooligans, pose quelques problèmes juridiques. Elle est aussi rejetée par la Swiss Football League qui appelle au dialogue.

Mais l’idée est intéressante car elle applique le principe du pollueur-payeur au sport. Ce principe, adopté par l’OCDE en 1972, vise à faire prendre en charge par chaque acteur économique les conséquences négatives de son activité dans le but de l’inciter à un changement d’attitude. Les sportifs et les équipes ayant des comportements déplacés font en général l’objet de sanctions sportives (interdictions de compétition, etc.) et financières (amendes). Mais il s’agirait là de faire financer par les organisations sportives elles-mêmes les frais qu’elles causent et/ou un fonds de prévention.

Appliqué au problème du dopage, ce principe entraînerait les clubs et les fédérations où sévissent des sportifs dopés et leur entourage à financer la lutte contre ce fléau qui coûte très cher aux pouvoirs publics et au mouvement sportif. Le Mouvement pour un cyclisme crédible propose, lui, l’instauration d’un malus en points d’évaluation pour les équipes affectées. Le Code mondial antidopage (article 12) prévoit d’ailleurs la possibilité de telles sanctions, mais elles ne sont pas appliquées.

Pour lutter contre une autre dérive du sport, la «traite» de très jeunes sportifs des pays du Sud vers les pays du Nord, l’économiste Wladimir Andreff proposait déjà en 2003, à Macolin, d’instaurer une «taxe Coubertobin» sur les transferts de joueurs qui serait payée par les clubs. Pour les résultats truqués avérés, on peut imaginer que les droits de retransmission ou de commercialisation payés aux organisations sportives soient en partie remboursés aux télévisions ou sponsors. Pour les cas de corruption, les organisations sportives dédommageraient les personnes lésées. Ainsi Sion 2002 aurait vu ses frais de candidature remboursés par le Comité d’organisation de Salt Lake City.

L’Etat fait beaucoup pour la promotion du sport (sain). Une étude récente de l’IDHEAP montre, par exemple, que la Confédération dépense aujourd’hui quatre fois plus pour le sport par tête d’habitant qu’en 1970, alors que depuis cette époque le PIB n’a été multiplié que par 1,8. Ce soutien et celui des cantons et communes ont permis le développement du sport comme un secteur économique à part entière qui a des retombées positives importantes en termes de santé, d’éducation, d’intégration sociale, de développement territorial, etc. Il faut juste veiller à ce que le coût économique total du sport soit bien pris en compte par les organisations sportives qui bénéficient directement de ses retombées financières.

Jean-Loup Chappelet
Directeur de l’IDHEAP(Institut de hautes études en administration publique)

12/02/2011

La terre compte 7 milliards d’habitants. Et nous?

DESSEMONTET_1.jpgL’ONU vient d’annoncer que la planète compte désormais plus de 7 milliards d’habitants. Le chiffre donne le vertige: gamin dans les années septante, je me souviens encore d’un manuel de géographie qui ne décomptait que 4,5 milliards d’humains. Pour autant, la croissance démographique planétaire semble se calmer: les taux de natalité baissent un peu partout dans le monde, et on prévoit désormais une stabilisation de la population mondiale autour des 9 milliards vers 2050. Mon livre, lui, projetait 12 milliards d’habitants en 2050, et 30 milliards en 2100. Les défis à relever par cette population de 9 milliards d’humains seront nombreux, mais ils ne semblent plus aussi effrayants que du temps de mon vieux livre. Il faut certainement se réjouir de ce que le monde puisse entrevoir à terme la stabilisation de sa population à un niveau supportable. Et nous, pendant ce temps? Au moment où la croissance démographique mondiale s’assagit, la Suisse connaît l’évolution contraire: sa démographie explose. Lors des cinq dernières années, elle a renoué avec des taux de croissance inconnus depuis les Trente Glorieuses, ce temps d’avant les crises et les chocs pétroliers. Cette croissance est particulièrement forte en Suisse romande, dopée par celle de l’arc lémanique. Depuis 2004, le canton de Vaud ajoute chaque année l’équivalent de Gland ou de Morges à sa population. A Genève, c’est presque autant. A ce rythme, le cap des 8 millions d’habitants sera franchi l’an prochain, nous serons neuf millions dans une quinzaine d’années, et dix millions dans une génération.

Une prise de conscience semble se faire au sujet de la croissance démographique. Le discours politique l’intègre. On commence à entendre des voix, venant de tous côtés, qui s’inquiètent de cette croissance imprévue et indésirable, soit qu’elle menace l’identité du pays, soit son paysage et son cadre de vie. C’est oublier un peu vite qu’elle est d’abord la conséquence d’une excellente santé économique, à laquelle elle contribue par ailleurs largement. Ce n’est certainement pas un hasard si aujourd’hui de nombreuses collectivités publiques, à commencer par la Confédération, affichent des finances resplendissantes, à un moment pourtant où l’ensemble de nos voisins voient les leurs plonger. Cette croissance rend également infiniment plus aisée la gestion de nos assurances sociales, puisque cette poussée est majoritairement le fait d’une immigration jeune, qui financera largement le système lors des prochaines décennies.

Toutefois, cette belle santé financière est aussi un signe de notre inaction. Arc-boutés sur des objectifs de rétablissement des caisses publiques durant l’essentiel des vingt dernières années, nous avons du mal à passer à autre chose. Nous étions trop dispendieux: nous avons intégré à l’excès la parcimonie, au risque de péjorer le futur, à un moment où tout devrait nous pousser à investir massivement. Dans l’arc lémanique, nous sommes désormais aux prises avec une pénurie aiguë de logements, et des infrastructures proches du point de rupture. C’est dans ce contexte qu’elle absorbe en sus deux douzaines de milliers de personnes supplémentaires chaque année. On comprend dès lors que le temps nous est compté pour mettre à niveau notre parc de logements et nos infrastructures, avant que la situation ne se dégrade au point de dégrader la qualité de vie du gros million d’habitants concernés. Les finances publiques sont assainies: il est maintenant temps d’investir.

PIERRE DESSEMONTET
Géographe, fondateur de l’institut MicroGIS