01/01/2011

2011: vers la fin de la guérilla politique?

bender.jpgLe système politique suisse est imprégné de l’esprit de concordance, de la volonté d’associer les principales forces au pouvoir, à tous les niveaux de notre Etat fédéral. Le mode de scrutin proportionnel a facilité cette intégration. Proportionnelle de droit pour les législatifs, et proportionnelle de fait pour les exécutifs. Avec de remarquables exceptions! Ainsi, la composition du Conseil fédéral, l’organe le plus puissant, qui conduit et représente l’Etat national, s’est élargie progressivement. Aux seuls représentants de la famille libérale-radicale se sont agrégés ceux du parti conservateur-catholique, la future démocratie chrétienne, puis des agrariens, ancêtres de l’actuelle UDC, enfin des socialistes.

Dans cette longue marche vers le pluralisme, 1959 marque une étape décisive: désormais la représentation gouvernementale reflétera l’enracinement électoral. C’est le sens premier de la «formule magique», devenue l’expression de la stabilité helvétique. Ce partage du pouvoir, et des responsabilités, propre d’ailleurs à un collège, en civilisant le débat politique, a aussi renforcé la cohésion du pays. Dans le même temps, s’est répandu, sur de larges couches de la société, le bien-être, fruit des Trente Glorieuses.

La décennie qui s’achève voit s’ébranler l’édifice construit avec intelligence. Les relations entre les partis se sont durcies et semblent ne plus obéir qu’à la loi de la jungle: la guérilla de tous contre tous! Comment la collégialité échapperait-elle à un climat de campagne permanente? Le maître mot de la nouvelle politique, c’est la polarisation, la raideur des opinions, les postures de mépris et de matamore, les fuites ou les petites phrases assassines dans les médias. On cherche dans les tensions calculées et dans la violence verbale le chemin de ses intérêts.

La démocratie de concordance n’est plus respectée. Elle ne rassemble plus les partis, ni leurs groupes parlementaires. Elle fait même l’objet d’interprétations contradictoires. On parle de concordance programmatique qui irait au-delà de la vulgaire concordance mathématique. De «petite concordance», qui exclurait l’UDC, mais intégrerait les Verts, faisant glisser le gouvernement à gauche. Condition d’une politique de réformes, paraît-il, en attendant l’avenir radieux du dépassement du capitalisme et la construction d’une authentique démocratie populaire? C’était là, peut-être, le rêve secret de certains acteurs de l’éviction, en décembre 2007, du deuxième conseiller fédéral UDC, Christoph Blocher.

2011 sera une année électorale: le peuple renouvellera, en octobre, les Chambres fédérales, et celles-ci désigneront les sept membres du Conseil fédéral pour la prochaine législature. Si la rude personnalité du magistrat zurichois a contribué à son renvoi, n’est-il pas temps de fermer la parenthèse et de revenir aux justes équilibres, qui font la force de notre Etat: deux sièges à chacun des trois premiers partis, et le dernier au quatrième?

La démocratie de concordance postule une composition du gouvernement qui traduise la volonté du souverain, exprimée dans les urnes. Au citoyen d’obédience libérale-radicale que je suis, attaché à l’Etat de droit et aux principes républicains, tenir éloigné du pouvoir central près d’un tiers de l’électorat n’apparaît pas l’œuvre d’une politique sensée, mais une entorse au suffrage universel, et le germe de funestes dissensions civiques.

Alors, faisons de nécessité vertu!

Philippe Bender
Historien, consultant politique de la TV valaisanne Canal 9

12/12/2010

L'opération de légende

PRETRE_1.jpgDans la nuit du 3 au 4 décembre 1967, au Cap en Afrique du Sud, Christiaan Barnard effectuait la première greffe du cœur sur l’homme. Le monde émerveillé découvrait quelques jours plus tard Louis Washkansky fredonnant devant une caméra un air populaire. Il ne devait pourtant vivre que 18 jours avec son nouveau cœur.

Le grand public retiendra Barnard, entré avec fracas dans l’histoire. Faut dire que l’homme en jetait. Il était jeune, énergique, un brin play-boy et surtout irradiait un magnétisme irrésistible. Il incarnait le cliché hollywoodien du chirurgien charismatique. Les gens de métier en revanche attribuent la paternité de cette opération à l’Américain Norman Shumway, qui en eut l’idée et la mit génialement au point. Tout commença avec une expérience sur des animaux impliquant un arrêt cardiaque prolongé. Pour meubler le temps, Shumway essaya de sectionner le cœur de ses attaches et connections et les recousit; avant d’endormir deux chiens et de transférer le cœur de l’un sur l’autre.

S’appuyant sur ces travaux, quelques équipes se préparèrent soigneusement et trépignaient en attente du donneur idéal. Barnard se rendit brièvement aux USA pour les épier, mais s’entraîna peu. C’est pourtant lui que le destin allait désigner ce week-end de décembre. Il était certes bon technicien, une condition essentielle pour le succès du geste, mais ni lui ni son équipe n’étaient vraiment parés pour affronter cette aventure. Une pneumonie fulminante, attisée par un traitement antirejet trop vigoureux, allait emporter son patient. La vraie réussite vint peu après avec son deuxième greffé qui, lui, vécut longtemps et magnifiquement bien.

Depuis cette nuit historique, cette opération n’a rien perdu de sa magie. Elle nous fascine tous parce que, au-delà de la prouesse technique, elle touche l’organe des émotions et de la vie. Elle fait ensuite le prestige de notre chirurgie. Elle en est sa vitrine, sa formule 1: rare, mais à la pointe de la technologie et avec une certaine dramaturgie. Elle représente enfin l’Everest du chirurgien, le sommet mythique qu’il faut avoir conquis une fois, même si d’autres pics sont plus difficiles.

Je me souviens du témoignage à la télévision du Professeur Christian Cabrol, le pionnier de la transplantation en France. Il relatait le moment où ce tout premier cœur juste greffé reprenait vie. Et là, la boule dans la gorge, les paroles qui n’arrivent plus à sortir mais les larmes, profuses, contagieuses: l’émotion de l’époque le submergeait à nouveau, des années plus tard.

Ce grand frisson existe toujours au moment de la remise en action d’un cœur transplanté. Avec l’arrivée de sang chaud, sa couleur change subtilement. Arrive alors, le premier frémissement, suivi d’un deuxième, puis le premier battement coordonné, quelques-uns encore et enfin les contractions synchronisées avec le retour de ce "pobom pobom" envoûtant, et si rassurant. Tout ceci en quelques minutes, et se dégage alors la certitude de la réussite, la certitude que ce cœur-là va assumer sa fonction… et continuer une vie.

Cette émotion, cette euphorie même et ces anecdotes poignantes, car à la lisière entre vie et mort, expliquent aussi notre réticence à abandonner cette opération de légende. C’est la seule qui crée tant de remous lorsqu’on veut la retirer à un centre. Parce que la fascination qu’elle suscite est simplement trop forte, et pas seulement pour nous. Ecoutez les 50 ans et plus! Eux aussi vous le diront: le 4 décembre 1967, un frisson a parcouru toute la terre.

René Prêtre

Chirurgien du coeur à l'Université de Zurich
«Suisse de l'année 2009»

27/11/2010

Genève, de quarante-cinq communes à quatre districts?

loretan.jpgRegroupement et fusion de communes, des thèmes actuels dans la plupart des cantons mais qui sonnent comme le tocsin aux oreilles des 45 communes genevoises. Les «fossoyeurs» sont pourtant officiellement mandatés par le peuple genevois. En février 2008, celui-ci plébiscitait la révision totale de sa Constitution et donnait ainsi son aval à une réflexion sans tabou sur les institutions et l’organisation de son territoire. Car le souverain est témoin de la mue inexorable de sa région en une agglomération franco-valdo-genevoise prometteuse et il a conscience que son canton en est le moteur. A l’image de James Fazy, qui fit sauter les remparts de la ville, les Genevois sentent que nos «fortifications» ne correspondent plus à la réalité d’aujourd’hui et que nous devons réinventer notre manière de vivre ensemble. Cet appel à plus d’espace est l’occasion d’une véritable réflexion sur l’organisation territoriale du canton. Et c’est certainement l’enjeu le plus chaud des travaux de la Constituante genevoise: réussir à mener ce débat de fond, c’est réussir sa mission. En septembre dernier déjà et à la surprise générale du landerneau politique, la majorité des membres de la Constituante s’est prononcée pour la création de quatre à huit «districts communaux».

L’objectif est clair: conforter le canton dans son rôle de leader de l’agglomération en lui permettant de se concentrer sur des tâches à vocation cantonale, régionale, nationale ou internationale et gagner ainsi en poids politique et renforcement identitaire. Ses autres compétences doivent être décentralisées et déléguées aux «districts». Les communes regroupées sous cette forme, deviennent réceptacles et titulaires de ce pouvoir transféré. La Ville de Genève prend la forme d’un district et son poids économique et démographique tend à s’équilibrer avec les autres districts qui, de par leur masse critique, sont de véritables interlocuteurs et partenaires du Canton.

Tout cela sonne encore comme un concept abstrait, déconnecté de la «Realpolitik». En vérité et dans le long terme, c’est la destinée naturelle de nos communes tant leurs compétences sont aujourd’hui limitées et leur autonomie étroite. Aujourd’hui déjà, elles collaborent de plus en plus entre elles tout en se plaignant peu ou prou de l’omnipuissance de la «Ville». Les districts seront des partenaires à égalité de la Ville de Genève et permettront aux communes regroupées de se réapproprier des compétences en mains du canton. Ne nous voilons pas la face, le diable est dans les détails et il faudra convaincre sur de nombreuses questions: répartition des compétences entre les trois niveaux, commune, ville et canton; processus volontaire de fusion de communes au sein du district; fonctionnement démocratique du modèle ou encore autorité de prélèvement de l’impôt et j’en passe et des meilleures.

Perte de temps pour une discussion à contre-courant du «politiquement correct»? Certainement pas, elle a le mérite de susciter le débat sur un découpage possible du territoire pour les cent prochaines années. Ne tuons donc pas l’idée dans l’œuf et prenons le temps de l’approfondir. Les citoyennes et citoyens, les communes et leurs organisations faîtières pourront le faire très prochainement en participant activement à la large consultation prévue dès février 2011. La réalité politique nous rattrapera bien assez tôt – au plus tard en 2012 – pour présenter au peuple genevois un projet de Constitution acceptable par la majorité. Mais donnons quand même une petite chance à l’utopie. Celle d’aujourd’hui s’est souvent révélée la réalité de demain.

Raymond LORETAN
Membre de Constituante genevoise