01/10/2017 10:29 | Lien permanent | Commentaires (0)

Sortir de l’insécurité alimentaire

Benoit.jpgDimanche passé, le peuple et les cantons adoptaient l’arrêté fédéral sur la sécurité alimentaire, à une écrasante majorité. Médias et commentateurs l’ont interprété comme une marque de soutien à l’agriculture – un soutien bien symbolique, toutefois, car le Conseil fédéral avait annoncé en toute transparence que ce texte n’aurait aucun effet direct. Aucun changement législatif. Aucune réorientation de politique.

Est-ce à dire que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes pour l’agriculture suisse? N’a-t-elle, finalement, besoin que de slogans constitutionnels sans conséquence aucune? On peut en douter. Les milieux paysans estiment que les suicides d’exploitants sont à la hausse. Les montants payés aux producteurs pour de nombreuses denrées de base ne permettent pas de générer un revenu décent. Le nombre d’exploitations a diminué de 35% au cours des vingt dernières années. C’est donc à une vraie insécurité agricole que nous faisons face.

Le modèle pratiqué aujourd’hui est simple: il laisse au marché la responsabilité de déterminer les prix. Les oligopoles formés par les transformateurs et les distributeurs, ainsi que la concurrence, dans certains cas, de produits importés, tirent ces prix vers le bas. Les accords de libre-échange, comme celui négocié récemment avec la Malaisie dont on pourra importer facilement de l’huile de palme au détriment du colza indigène, ajoutent une pression supplémentaire. Pour compenser, nous finançons tous des subventions aux agriculteurs, pour des prestations qui n’ont parfois plus grand-chose à voir avec leur métier.

D’un côté, les paysans ne demandent pas mieux que de pouvoir tirer leurs revenus de leur production et de ne pas dépendre des paiements directs. De l’autre, les Suisses restent attachés, selon une étude officielle de 2015, à une agriculture de proximité, attentive à l’environnement, organisée en structures de taille modeste – quitte à ce que les prix ne soient pas les plus bas.

Face à cette contradiction, il est devenu habituel d’en appeler à la responsabilité individuelle de chacun d’entre nous, en tant qu’acheteurs. En théorie, l’approche séduit: en choisissant des produits locaux, en recourant à la vente directe, en achetant bio, donc un peu plus cher, nous, les consommateurs, détiendrions les vrais leviers du changement. Dans la pratique, les choses se compliquent: d’abord, il faudrait pour que le choix soit possible que se mettent en place d’immenses nouvelles structures de distribution de produits à prix équitable – car même après des années de sensibilisation du public, les grands magasins ne proposent toujours pas, par exemple, de lait payé 1 franc le litre au producteur. Demander aux paysans eux-mêmes de s’atteler à cette tâche revient à faire peser le fardeau sur ceux qui sont, aujourd’hui, déjà les plus affaiblis.

Ensuite, nous le savons tous, se comporter en «consomm’acteur» dans chacun de ses achats est une gageure. Acheter ses pommes de terre à la ferme est un geste simple. Mais vérifier, pour chacun des articles de son panier, pour chaque menu au restaurant, que toutes les composantes satisfont les mêmes critères? Simplement impossible.

Il est donc temps de faire tomber les masques. La politique peut démarrer à la caisse du supermarché, mais elle ne s’y arrête pas. Le débat agricole a besoin de franchise: poursuivre dans la voie actuelle signifie accepter la disparition progressive des exploitations de taille petite ou moyenne, hors de quelques marchés de niche, et valider l’industrialisation comme modèle, au nom de la compétitivité.

Si nous souhaitons au contraire qu’une agriculture suisse productive, durable, familiale se maintienne, il faut oser briser le tabou libéral de l’intervention sur le niveau des prix, et contester les accords commerciaux avec des pays dont les coûts et les normes sont plus faibles – souvent au prix de la santé des travailleurs agricoles et de la protection de l’environnement. Des paysans suisses qui gagnent leur vie en produisant, des normes écologiques strictes mais sans concurrence déloyale, des aliments qui parcourent des distances réduites: ne serait-ce pas là la vraie «sécurité alimentaire»?

Benoît Gaillard, Président du Parti socialiste lausannois

24/09/2017 09:51 | Lien permanent | Commentaires (0)

La médecine personnalisée: une nouvelle médecine?

Ver_1_of_LEYVRAT_1.jpgLa dénomination «médecine personnalisée» est aujourd’hui communément employée pour caractériser l’utilisation des connaissances de plus en plus pointues de la génétique à des buts diagnostiques, thérapeutiques ou préventifs. Quel terme aurait pu induire plus de confusion? Difficile de faire plus faux! Comme si la médecine pratiquée jusqu’à maintenant ne s’adressait pas à un seul individu et n’était donc pas, par essence, déjà personnalisée. En exagérant un peu, j’en conviens, cette dénomination abusive pourrait même être considérée comme injurieuse par tous les praticiens qui, depuis des siècles, prennent en charge des patients qu’ils connaissent sur le bout du doigt, qu’il s’agisse de leur(s) pathologie(s), de leur état psychologique, de leurs comportements ou de leur vie sociale et familiale. De tout temps, le médecin intègre ces paramètres pour assurer la meilleure prise en charge de son patient dans sa globalité en fonction des progrès scientifiques du moment.
 
Ces connaissances ont évolué lentement tout d’abord, puis exponentiellement depuis les années 1960. Cependant, même aujourd’hui, la science ne peut pas encore tout expliquer (même si certains aimeraient le faire croire). Elle laisse donc au médecin une large plage d’interprétation, de pondération des avantages et des risques qu’il doit assumer. C’est en quoi la médecine n’est pas une science exacte (même si elle y tend) mais reste, encore dans une certaine mesure, un art.
 
Au cours des siècles, chaque découverte a amené son lot d’améliorations de la santé comme en témoigne l’augmentation continue de la durée de vie. On est passé de la théorie des humeurs à la compréhension de l’anatomie, de la physiologie et de la physiopathologie des organes puis, avec l’invention du microscope, à la description des tissus et des cellules ainsi que de leur fonctionnement, pour arriver aujourd’hui à un niveau de compréhension moléculaire. La description du génome n’est que le prolongement logique de l’exploration de plus en plus profonde et précise des mécanismes de la vie et du fonctionnement de notre corps.
 
Vu de la Lune, l’essor de la génomique n’est en fait qu’un outil supplémentaire dans l’arsenal médical qu’il faudra utiliser à bon escient et intégrer progressivement dans les prises en charge des patients. Elle va certainement permettre de mieux soigner certaines maladies face auxquelles nous sommes encore impuissants et de mieux cibler les actions thérapeutiques et préventives. C’est pourquoi, au terme de médecine personnalisée, je préfère celui de médecine de précision. C’est aussi le terme qui est le plus souvent utilisé dans la littérature scientifique, ainsi qu’en attestent des chercheurs des HUG, de la PMU et du CHUV qui viennent de publier une étude à ce sujet *.
 
Aujourd’hui, malgré tous les espoirs qu’elle suscite, cette nouvelle approche mérite encore beaucoup de travail. En effet, outre les difficultés que suppose sa mise en pratique, elle pose d’autres problèmes: éthiques, juridiques, économiques et sociétaux et gestion de l’information. Car la médecine de précision touche à la singularité de l’individu, à ce qu’il possède de plus intime: son génome. Mal utilisée ou dévoyée par des intérêts économiques peu sensibles aux besoins du patient, elle pourrait, si on n’y prend pas garde, conduire à des catastrophes individuelles ou collectives. C’est pourquoi le médecin praticien devra se familiariser avec cette nouvelle approche tout en poursuivant ce qu’il fait déjà: comprendre les besoins de son patient et choisir les gestes qui lui seront le plus bénéfiques.
 
Plus la complexité de la médecine augmentera, plus les malades auront besoin d’être écoutés, orientés, conseillés et rassurés. Sans ce «surplus d’humanité» la médecine faillira à sa mission première, quels que soient les moyens techniques les plus brillants qu’elle pourra mettre en œuvre.
 
* Evrim Jaccard, MD, PhD1,2; Jacques Cornuz, MD2; Gérard Waeber, MD1; and Idris Guessous, MD, PhD. Evidence-based precision medicine is needed to move toward general internal precision medicine. J Gen Intern Med DOI: 10.1007/s11606-017-4149-0 © Society of General Internal Medicine 2017.
 
 
Pierre-François Leyvraz, directeur général du CHUV, à Lausanne

17/09/2017 09:53 | Lien permanent | Commentaires (0)

Le défi climatique, il y a urgence

2017-09-17_095210.jpgL’île de Saint-Martin dévastée à 95%. L’île paradisiaque de Saint-Barthélemy défigurée. Les rues de La Havane et de Miami inondées. L’ouragan «Irma» a semé la consternation à travers le monde. Des catastrophes qui vont malheureusement se répéter. Car le réchauffement de la Terre est en marche. Et «Irma» est la parfaite illustration des dérèglements climatiques. L’heure n’est plus au doute, encore moins à l’ignorance.
 
«Irma» n’est pas un phénomène isolé. Les sécheresses, les canicules, les inondations, l’élévation du niveau des mers, le recul de la banquise en Arctique font partie de notre quotidien. Plus aucun pays n’est épargné. En Suisse, les glaciers fondent et provoquent des catastrophes comme à Bondo et à Saas-Grund. C’est le début d’un emballement. La porte du frigo est ouverte comme l’affirme le médecin et explorateur Jean-Louis Étienne.
 
Ces événements dramatiques vont se reproduire et gagner en intensité. Une étude de l’Université de Louvain, en Belgique, montre que durant les dernières vingt-cinq années, les catastrophes naturelles ont été multipliées par quatre. C’est notamment l’accumulation des gaz à effet de serre qui provoque le réchauffement climatique. L’action de l’homme n’est pas étrangère à ces dérèglements climatiques, d’où la nécessité de prendre nos responsabilités.
 
Si nous ne voulons pas laisser un monde en péril aux futures générations, nous devons agir rapidement et mettre en œuvre l’Accord de Paris sur le climat. Son objectif est de contenir le réchauffement global moyen en dessous de 2 °C. Car les dérèglements climatiques auront des conséquences sur les domaines tels que les dangers naturels, l’agriculture, la gestion forestière, la biodiversité, la santé, l’eau, l’énergie, le tourisme ou la gestion du territoire. Il est dès lors crucial que les politiques publiques anticipent et se préparent à trouver les bonnes solutions. Toute forme d’attentisme coûterait cher, très cher.
 
Le Parlement vient de ratifier l’Accord de Paris. Et le Conseil fédéral veut que notre pays réduise d’ici à 2030 ses émissions de gaz à effet de serre de 50% par rapport à 1990. Une baisse d’au moins 30% devra intervenir sur notre territoire. Le reste pourra être réalisé dans le cadre de projets à l’étranger. «Décarboner» nos économies, c’est bien. Mais nous devons aussi développer les énergies renouvelables. Car la politique climatique doit être ambitieuse et appliquée avec détermination. Aussi je me réjouis du soutien de 73,5% des Vaudois à la Stratégie énergétique 2050.
 
Le défi climatique doit être relevé par tous les acteurs qu’ils soient politiques ou économiques. C’est ce que fait le canton de Vaud. Il a adopté une loi pionnière sur l’énergie. Il a lancé un ambitieux programme de 100 millions en faveur des énergies renouvelables et de l’efficience énergétique. Depuis trois ans, il accorde aussi un rabais de 75% de la taxe automobile annuelle pour les véhicules peu polluants.
 
Par ailleurs, le canton de Vaud finalise actuellement une feuille de route «Climat» afin de recenser les mesures d’adaptations qui seront nécessaires dans le cadre des différentes politiques sectorielles telles que l’agriculture, l’énergie, la santé et l’environnement. L’inaction serait irréversible et dévastatrice.
 
La crise climatique est une réalité. Une réalité qui n’attend pas. Et les solutions dépendront de notre capacité à nous adapter et à promouvoir le changement. Il y a urgence.
 
Jacqueline de Quattro
Cheffe du Département du territoire et de l’environnement (VD)