04/06/2017 09:57 | Lien permanent | Commentaires (0)

Le problème tué par sa solution

001EE67D_2C7128817816546917AE57C4CE7C2014.jpgLes transhumanistes veulent répondre aux faiblesses humaines par des solutions technologiques. Mais l’intelligence artificielle apprend de la nôtre et copie nos défauts.

Comme les autres, notre époque a ses mythes et ses utopies, ses récits de grandeur et ses projets de futur. Mais sa caractéristique, c’est de rêver sur un arrière-fond scientifique. De la science-fiction nous avons fait une pratique quasi religieuse, qui commence à bouleverser notre quotidien. Prenez la croyance en l’homme augmenté. En attendant son aboutissement le plus fou – le transhumanisme – le projet d’augmentation est en marche. De plus en plus, la référence de l’humain est le «mieux que l’humain» (malgré l’absence d’idée claire sur son contenu).

Prenez, sur un autre plan, l’intelligence artificielle. Elle commence à sortir de son cocon d’obsession de geek pour transformer concrètement le monde. Elle remplace un nombre croissant de travailleurs. Sans ménagement pour la vieille philosophie, elle bouscule des notions qui semblaient claires comme la pensée, la conscience ou même la liberté. Et instille en nous, simples humains, la trouble inquiétude du déclassement par les machines.

Derrière ces mouvements se trouvent des forces industrielles et des intérêts économiques. Mais ils n’existeraient pas sans leur dimension utopique, parareligieuse. Ni sans des promoteurs charismatiques, dont les promesses réenchantent le monde. Toute époque a besoin de guides existentiels, la nôtre ne fait pas exception. Et de qui est-il composé, le clergé qui, de nos jours, parle en termes mystiques du futur et des façons de sortir de notre condition d’humains limités, faillibles et mortels? Non de politiciens ou d’intellectuels, perdus dans de vieilles lunes, mais de patrons de la Silicon Valley. Ultrariches, ils vivent dans des palais vaticanesques et sont suivis (sur les réseaux sociaux) par des millions de fidèles. Mais surtout ils aiment les idées folles, les visions larges, les grandes promesses. À la différence des dictateurs et autres chefs «trumpiens», ils ne veulent pas simplement dominer le monde. S’y exhiber ne leur suffit pas. Ils veulent bien plus: le changer. Et même davantage: non pas le changer, mais changer la façon avec laquelle il change.

Leur grande foi, c’est le solutionnisme. Plutôt que de tenter de résoudre les causes réelles des problèmes, mieux vaut, estiment-ils, leur trouver une solution technologique. L’humanité souffre d’inégalités et de maladies, le réchauffement climatique s’accroît: seules les nouvelles technologies seront capables d’en venir à bout. De la même façon, grâce à l’hybridation avec les machines, la violence, cette vieille maladie humaine, finira par disparaître. La faille de ce raisonnement, c’est que l’intelligence artificielle apprend de la nôtre et copie nos «défauts». Ainsi, Microsoft a dû désactiver son chatbot (robot capable de participer à une conversation), qui était devenu raciste, misogyne et révisionniste. Il s’était simplement formé avec le tout-venant des conversations échangées sur les réseaux sociaux… S’organise en plus une formidable tendance à la normalisation. Lorsqu’on tape «femme» dans Google, sous «images», ce que sélectionne le logiciel, ce sont des photos de femmes jeunes, blanches et d’une beauté de mannequin. C’est-à-dire l’obsession d’un moment, et non la réalité, infiniment plus diverse et intéressante.

Déjà, les ordinateurs et les smartphones reconfigurent nos manières de penser et de nous comporter. Apparaît une vertigineuse évidence: à mesure qu’avance leur relation fusionnelle avec nous, les machines (pourtant créées par nous) tendent à nous imposer leurs finalités. Lorsque la fusion sera d’un niveau élevé, parler de sujet humain libre, doté de curiosité, capable d’art, d’amour et de rêves, n’aura plus de sens. Le solutionnisme par la machine aura effacé le problème humain. Pendant qu’il est encore temps, le problème ferait donc bien de croire que la solution est en lui.

Bertrand Kiefer, Rédacteur en chef de la «Revue médicale suisse»

28/05/2017 10:51 | Lien permanent | Commentaires (0)

Erasmus, l’Europe qui marche

Gaillard.jpgLa solution transitoire adoptée pour trois ans par le Conseil fédéral pour garder un pied dans Erasmus au lendemain de la votation du 9 février 2014 sera reconduite en 2018.

À la suite de l’adoption de l’initiative dite «contre l’immigration de masse», en février 2014, l’Union européenne réagissait en suspendant, entre autres, l’association de la Suisse au programme Erasmus +. Tollé dans les milieux de la formation, mais aussi dans la jeunesse: on n’était pas habitué, admettons-le, à ce que nos votations populaires aient des effets aussi immédiats et aussi spectaculaires.

Qu’est-ce qu’Erasmus? Probablement rien de moins que l’une des plus grandes réussites de l’Europe institutionnelle. Ce programme public rend possible, pour les jeunes en formation, des séjours dans pratiquement toutes les régions du continent. En simplifiant les démarches administratives entre les établissements, en offrant des bourses universelles, et surtout en promouvant l’apprentissage des langues par immersion, Erasmus est devenu un label reconnu. Mieux, c’est aujourd’hui l’un des quelques symboles partagés d’une nouvelle génération européenne. Trop souvent réduit aux étudiants universitaires, il concerne, depuis des années, toutes les filières: en Suisse, le nombre d’apprentis qui effectuent un échange dans ce cadre ne cesse de progresser, atteignant plus de mille en 2015.

Car la Suisse, venons-y, est depuis plus de vingt ans étroitement associée aux initiatives européennes de promotion de la mobilité dans le cadre de la formation. Elle visait à faire partie pleinement d’Erasmus +, nouvelle version d’un système éprouvé, lorsqu’est tombé le couperet du 9 février. Devant la nécessité d’agir rapidement, les autorités fédérales ont alors adopté une solution transitoire. Dans un style assez classiquement helvétique, nous finançons depuis unilatéralement les séjours individuels effectués dans le cadre d’Erasmus, mais sans accès à la totalité des prestations ni participation aux décisions concernant les développements ultérieurs. Une solution évidemment bancale qui a permis de maintenir tant bien que mal le nombre d’échanges à un niveau stable – alors qu’ils progressent sans cesse, partout en Europe. L’essentiel, néanmoins, est sauf, au moins pour une période de trois ans qui s’achève… fin 2017.

À l’approche de l’échéance, le Conseil fédéral vient de faire connaître ses intentions pour la suite. N’attendez pas une stratégie: non, il propose simplement de prolonger de trois ans le fonctionnement temporaire institué en 2014. Pour motif principal, le gouvernement avance la difficulté de relancer des négociations à temps, après une ratification de l’extension de la libre circulation des personnes à la Croatie – condition posée par les partenaires européens – intervenue fin 2016 seulement.

La lecture attentive de son rapport révèle autre chose: pour s’associer pleinement à Erasmus +, il aurait fallu payer une contribution équivalente à celle que versent tous les pays membres. En somme, financer comme tout le monde ce dont nous profitons comme tout le monde. Face à ce type d’évidence, l’étroitesse d’esprit d’une austérité dogmatique dictée par la droite bourgeoise s’exprime avec limpidité: tout ça est trop cher, restons des partenaires de seconde zone, et tant pis si le nombre d’échanges stagne ou diminue.

Alors que l’acquisition d’une langue étrangère et les échanges de compétences joueront à n’en pas douter un rôle d’une importance croissante à l’avenir, cette position court-termiste est aussi ridicule que catastrophique. En réaction, le Conseil suisse des activités de jeunesse a du reste lancé une pétition pour inviter le Conseil fédéral à substituer de toute urgence une vraie vision à sa très courte vue.

En cette période de scepticisme face aux grands ensembles internationaux, il nous faut évidemment débattre largement de la profondeur et l’ampleur de nos relations institutionnelles avec l’Union. Parfois, nous pouvons nous permettre de critiquer ses errements. Mais sachons aussi reconnaître les réussites indéniables, et cherchons à nous y intégrer en priorité. Erasmus est l’un de ces incontournables succès auxquels nous avons la chance de pouvoir participer. Erasmus, c’est l’Europe qui marche, et il serait regrettable de nous laisser distancer.

Benoît Gaillard, Président du Parti socialiste lausannois

21/05/2017 09:34 | Lien permanent | Commentaires (0)

Critique de la faculté de choquer

cerlce.JPGDès le milieu du XXe siècle se met en place un processus de domestication des artistes par le biais de financements conséquents, ainsi que par le recours systématique (et quasi maladif) à la notion de tolérance. L’artiste devient celui qui, au contraire des minorités ethniques ou religieuses, peut faire valoir un droit inaliénable à la tolérance. On a beaucoup daubé sur les «artistes assistés». Une pléiade grognonne allant de Jean Clair à Philippe Muray s’est employée – parfois avec bravoure, parfois plus pauvrement – à révéler les fondements conceptuels du système de subventionnement étatique, en a montré les limites (l’impossibilité d’une subversion authentique) et les ridicules (les pouvoirs publics faisant l’éloge d’installateurs qui les insultent). Mais il n’a été que trop peu question des prodigieuses facultés de digestions du corps social recevant l’œuvre d’art. La faculté de choquer de l’artiste est inversement proportionnelle à la faculté de digérer de son public. Là où les gueules sont larges, les estomacs tolérants, il est infiniment difficile de se distinguer par son acidité. Les estomacs surchauffés, élongés par cinquante ans de consommation frénétique, sont semblables aux glands durâtes des libertins sadiens qui ne trouvent de demi-volupté que dans l’assassinat.
 
L’estomac-esthète vit en suralimentation d’œuvres, en sous-alimentation d’émotion artistique. Il résiste à toutes les formes de sucre, de sel, de poivre. Le piquant ne l’atteint plus. Le gras, le lourd, l’épais lui est indifférent. Il avale sans sourciller les colonnes de Buren, un graffiti, Michel-Ange. Il mastique lentement, sans plaisir, mais avec application; il réprime un renvoi, s’essuie la bouche et attend le prochain repas. L’art contemporain est un barbecue. Les commensaux s’en envoient par kilos dans la gorge, gloussent bruyamment entre eux, se sentent soudés par un même appétit. Dans ses conditions, il est difficile, presque impossible de «choquer» (c’est-à-dire d’infliger des brûlures, des coliques, des hoquets). Certes, la multiplication des intolérances alimentaires (gluten, lactose, viande rouge, sucre industriel, etc.) pourrait laisser imaginer un durcissement des positions esthétiques. Mais il n’en est rien. Plus nous prenons soin de notre estomac réel – lui refusant les sucres, les graisses, les aliments carnés – plus nous consentons à ce que l’on fourre dans notre estomac esthétique; plus nous faisons attention au réel, plus nous délirons dans l’idéal.
 
Pourtant, il existe bien un art intitulé choquant, trash, dérangeant. Mais celui-ci s’établit sur une illusion. Celle d’un corps social majoritairement rétrograde, fermé aux muses, coincé du cul. Pour l’artiste, cette illusion est commode. Elle lui donne l’impression qu’il est réellement en train de déranger quelqu’un. Qu’il est authentiquement subversif. Mais ce n’est pas vrai! Les attablés beuglent, se roulent par terre, ils en redemandent! Ils se tordent de rire! «De la barbaque! réclament-ils. De la bien saignante, de la bien poivrée, de la très pimentée!» L’artiste arrive en courant. «Faut que ça saigne, surtout!» lui recommande-t-on. «Les tripes, ça doit puer!» «Oublie pas la sauce!» L’artiste prend note. Les mangeurs lui lancent quelques pièces de monnaie et une cuisse de poulet. L’artiste repart vers les cuisines, satisfait, heureux. L’un des attablés lève une cuisse et pète longuement, grassement, langoureusement: «J’aime l’art!» conclut-il, tandis que l’artiste se remet au travail.
 
Quentin Mouron
Écrivain