22/01/2017 10:28 | Lien permanent | Commentaires (0)

Partage ou piratage?

cercle.jpgPratique pour les touristes, très rentable pour les loueurs, Airbnb semble être une panacée. C’est plutôt une fable technologique, qui profite surtout aux géants d’Internet.

Airbnb a créé un outil novateur et efficace. En quelques opérations simples à l’aide d’un ordinateur ou d’un téléphone, son site permet à n’importe qui de mettre en location une chambre, un appartement ou simplement un lit gonflable dans un coin – comme le rappelle le nom de l’entreprise. Quelques revenus de plus pour les loueurs, une meilleure utilisation des surfaces habitables, une nouvelle manière communautaire de voyager chez l’habitant: voilà pour la jolie fable technologique de l’économie dite «de partage».

Vous qui avez, comme moi, essayé Airbnb avez pu constater que la réalité est souvent autre. Il n’est pas rare d’atterrir dans un logement meublé à la hâte et dédié uniquement aux touristes, avec pour tout contact avec l’habitant une remise de clés, parfois accompagnée d’une liste de suggestions. Pour le voyageur, les effets sont rarement dramatiques: un séjour un peu décevant, quelques mauvaises nuits, mais pour un prix très bas qui fait oublier certains défauts.

En revanche, pour les habitants des villes où Airbnb s’est développé à une vitesse prodigieuse, le cauchemar peut durer. Ces locations de court terme sont si rentables qu’elles poussent les investisseurs à transformer des logements traditionnels en appartements pour touristes. L’offre disponible pour les résidents dans certains quartiers se réduit, et la crise s’installe ou se renforce, dans un climat de tension.

Rien d’étonnant, dès lors, que des villes aussi ouvertes à l’innovation que Berlin, Barcelone, Paris, Londres, New York et San Francisco aient pris des mesures – parfois drastiques – contre les excès d’Airbnb: limitation du nombre de jours pendant lesquels un logement peut être loué à des tiers, interdiction pure et simple de la location de courte durée d’appartements entiers ou création de mécanismes contraignants pour le paiement de la taxe de séjour. Si les réponses sont diverses, leur but est identique: préserver la possibilité pour les habitants de se loger dans leur propre ville en faisant respecter les règles qui s’appliquent au marché locatif.

Ces autorités n’ont pas la partie facile. Car Airbnb commence toujours par se laver les mains: pour l’entreprise californienne, le respect de la législation applicable ne dépend que des utilisateurs du site, et surtout pas d’elle. À cette lâcheté s’ajoute l’arrogance des ultralibéraux qui déguisent sous les habits séduisants du progrès et des nouvelles technologies leur vieille idéologie. Adapter les lois locales aux réalités numériques, comme ils l’exigent, c’est une manière de demander moins d’entraves à l’accumulation sauvage de leurs profits privés. Parlez-leur de soumettre les géants d’Internet aux exigences du bien commun, et ils auront tôt fait de vous renvoyer à l’âge de la bougie ou de vous taxer de conservateur.

Répondre au besoin élémentaire des habitants de se loger dans leur propre ville: rétrograde? Laisser aux citoyens le loisir de se donner les lois qu’ils souhaitent et de les mettre en œuvre: archaïque? Non, ce n’est pas du conservatisme que de demander à Airbnb de respecter les lois locales sur le logement, ou d’encaisser la taxe d’habitation, comme le font les hôteliers que le site concurrence. Il n’est pas plus passéiste de demander à Uber d’appliquer, en Suisse, les règlements suisses ou de s’assurer que ses chauffeurs déclarent leurs revenus à l’AVS et au fisc.

L’innovation technologique nous surprend et élargit le champ des possibles; il faut l’encourager et favoriser ses applications utiles. Ne cédons pas, par contre, à l’illusion selon laquelle la conquête du monde par quelques géants de la Silicon Valley ferait automatiquement le bonheur de l’humanité. Aux adorateurs béats de la technologie, rappelons qu’elle doit servir l’intérêt général, et non l’inverse. Pas toujours facile à défendre, ce principe simple n’en est pas moins impératif si nous voulons conserver la capacité à définir nous-mêmes, par les outils démocratiques, notre cadre de vie.

Pour l’entreprise californienne, le respect de la législation applicable ne dépend que des utilisateurs du site, et surtout pas d’elle.

Benoît Gaillard, Président du Parti socialiste lausannois

15/01/2017 11:47 | Lien permanent | Commentaires (1)

Mobiliser toutes les forces (de régulation) pour maîtriser les dépenses de santé

Danthine.jpgLa maîtrise des dépenses de santé est sans aucun doute un objectif prioritaire pour la Suisse. D’elle dépend dans une large mesure le maintien du pouvoir d’achat des classes moyennes en période de croissance faible. Pour réussir il faut mettre à contribution toutes les forces de régulation, publique et privée, en évitant de succomber aux dogmes: le tout à l’État ou le tout au marché n’a fonctionné de manière convaincante nulle part dans le monde. Avec son système mixte, la Suisse est bien placée, mais nous devons accepter avec pragmatisme à la fois l’intervention étatique et la mobilisation de la concurrence. La régulation étatique est indispensable, en particulier pour assurer un accès équitable aux soins, mais aussi bien l’histoire (le passé récent en Suisse) que la géographie (les expériences internationales) montrent qu’elle n’est pas suffisante. La régulation par la concurrence en est le complément idéal. Il faut cependant que nous cessions de lui lier pieds et poings pour se plaindre ensuite qu’elle ne fonctionne pas.

 Les dépenses de santé sont le produit des prix et des quantités. La rigueur doit prévaloir sur les deux fronts. Parlons quantités d’abord. Il est démontré qu’en matière de santé l’offre génère la demande. Discipliner la demande requiert donc de réguler l’offre: il faut perpétuer la clause du besoin, c’est-à-dire soumettre à l’autorisation de l’État le droit d’un praticien d’ouvrir un cabinet médical. Mais cela ne suffit pas. Il faut arrêter de financer les dépenses qui n’engendrent pas une amélioration de bien-être démontrée. L’élargissement constant du catalogue des prestations à charge de l’assurance obligatoire est une réponse politiquement populaire à une demande évidente dès lors qu’elle n’est pas mise en relation avec son coût, mais elle conduit mécaniquement à une augmentation des primes d’assurance. Les prix des prestations médicales et hospitalières sont eux aussi sous contrôle de l’État depuis des décennies avec des résultats plus que décevants. Les prix de certaines prestations techniques sont de puissants encouragements à multiplier les actes. Cette situation est le reflet de la faiblesse des politiques face aux lobbys médicaux et pharmaceutiques (dont ils sont aussi parfois les représentants). Le seul espoir est de consolider la régulation étatique indispensable en laissant jouer les forces de la concurrence.
 
Les caisses maladie devraient être libres de contracter avec les prestataires (médecins et cliniques) dont les prix et les pratiques sont efficaces et économes et avoir la possibilité d’exclure ceux qui présentent un rapport coût/qualité trop défavorable. Les caisses doivent aussi retrouver leur liberté de proposer sans limites des réductions de primes favorisant les nouvelles formes de production de soins telles que les réseaux de soins (ou réseaux de santé) qui représentent l’avenir d’une médecine économe. Quant aux prix des médicaments, là aussi la situation actuelle offre la démonstration que la régulation par l’État est insuffisante: les lobbys sont simplement trop puissants par rapport à la capacité d’agir de politiciens divisés et parfois régis par des conflits d’intérêts. La logique de concurrence devrait ici passer par l’autorisation d’importations parallèles dès lors que le prix d’un médicament en Suisse dépasse de manière exagérée le prix moyen relevé dans les pays voisins. Une marge doit être laissée pour tenir compte du niveau élevé des salaires et des loyers suisses, mais au-delà de cette marge un excédent de prix devrait générer l’autorisation automatique d’importer et les caisses maladie devraient pouvoir calibrer les remboursements sur des normes de prix ainsi définies.
 
Jean-Pierre Danthine, professeur honoraire à l'UNIL et président de l'Ecole d'économie de Paris.

08/01/2017 10:34 | Lien permanent | Commentaires (0)

Tweetos de tous les pays, unissez-vous!

0017D821_79232D7A2A5FB54A1C57ED896E610FB8.jpgLa mort de Fidel Castro fut l’un des événements les plus marquants de l’année 2016. Sur les réseaux sociaux, le monde entier a fait connaître son sentiment à l’égard du défunt chef d’État cubain. Des socialistes éplorés célébrèrent, en des termes qu’un hagiographe eût récusés, «la vie pleine d’enseignement du libérateur des peuples»; ils dirent leur tristesse à la perte du «flambeau de l’humanité»; ils s’exprimèrent souvent en espagnol (car il est acquis que l’espagnol est la langue du socialisme – conviction solide que quarante ans de franquisme n’ont pas suffi à entamer).

Des libéraux se réjouirent grassement de la mort de l’ancien révolutionnaire, convinrent en chœur qu’ils «ne le regretteraient pas», avant de vomir des torrents d’injures qui n’avaient rien à envier aux poissonnières extatiques du «Ventre de Paris», de Zola. Ce fut la guerre du héros contre le tyran, la guerre du génie inspiré contre le salaud cupide; les armes, naturellement, furent les Cubains eux-mêmes, dont chacun prétendait avoir sondé les volitions intimes, de qui chacun pouvait décrire l’existence, jusque dans ses plus modestes replis (on savait combien dure l’attente d’une opération de l’appendicite dans un modeste dispensaire de campagne, comme on savait quantifier leur amour ou leur haine pour le chef de l’État).

Ces considérations, longues de moins de trois lignes, et qui tenaient lieu d’argumentaire, faisaient la part belle aux anecdotes, aux souvenirs personnels: tel condamnait le tyran Castro, pour ce que les voitures cubaines lui avaient paru rouillées; tel fondait son amour du «Lider Maximo» sur trois gamins qui, lors d’un voyage touristique, lui avaient semblé en bonne santé; Jean Ziegler, sur les ondes de La Première, rappela, un peu mystérieusement, la beauté envoûtante des femmes cubaines – avant de chanter la pureté immarcescible du camarade défunt.

Naïvement, on pouvait penser que neuf décennies d’une vie qui marquèrent l’histoire mondiale devaient appeler quelques minutes de réflexion, d’analyse; on pouvait s’attendre à plus de cent quarante signes tissés dans un espagnol de gare; on pouvait imaginer que le slogan publicitaire hésiterait, une minute au moins, avant de s’emparer de la dépouille d’un homme, de la trajectoire d’un peuple. Il n’en fut naturellement rien. Car la géopolitique et l’histoire sont des disciplines rébarbatives, chiantes en diable, qui exigent au moins deux ou trois paragraphes pour en venir au fait; on y trouve des références, des renvois, et même, parfois, des éléments de jargon; il est donc naturel que le tweeto cherche à les liquider, à les discréditer, qu’il leur préfère en toutes circonstances le proverbe, le mot d’ordre, le slogan, la boutade, l’anecdote (ceux-ci, précisément parce qu’ils sont «tout faits», donc déjà pensés, peuvent entrer en fonction immédiatement).

De plus, la nuance, souvent constitutive des sciences précitées, est moralement exigeante; elle appelle la collection de faits apparemment divergents et leur pénible synthèse; elle demande à celui qui la pratique de la rigueur, de l’honnêteté; et, surtout, elle ne permet pas de se rattacher directement à une bande. Cette dernière circonstance est importante: sur les réseaux sociaux, on s’élabore un cocon moral, on se retrouve entre soi, on combat ensemble à la pause de 9 heures, à la pause de midi, entre 20 et 21 heures, juste après les nouvelles. L’équilibre de notre cocon dépend directement de notre capacité à être réactifs, à rester en surface, à proposer des slogans fédérateurs. Lorsque a lieu un élément au fort potentiel divertissant, comme la mort de Castro, le renoncement de François Hollande ou un attentat en Europe, c’est moins l’occasion de comprendre le monde que de le conformer à notre image, de l’intégrer à notre cocon, de le «partager avec nos amis».

Naïvement, on pouvait penser que neuf décennies d’une vie qui marquèrent l’histoire mondiale devaient appeler quelques minutes de réflexion, d’analyse

Quentin Mouron
Écrivain