01/01/2017 10:40 | Lien permanent | Commentaires (0)

Pour la RIE III, l’emploi et les classes moyennes

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145_234_76_22.jpgLa campagne sur la troisième réforme de l’imposition des entreprises (RIE III), soumise au vote le 12 février prochain, prend un tour curieux. Ses opposants ne peuvent contester sa nécessité: la Suisse doit se conformer aux nouveaux standards fiscaux internationaux. Ils ne peuvent nier son équité: elle supprimera des privilèges en appliquant le même taux d’impôt à toutes les sociétés. Alors ils biaisent et inventent un prétendu complot contre la classe moyenne. Qui veut tuer la RIE III dit qu’elle est l’arnaque…
 
Eh bien, non. Dans son principe comme dans ses mécanismes, la RIE III est conçue pour protéger la classe moyenne, ses emplois, le tissu économique dont elle tire ses ressources. Ce qui est en jeu, comme ne le dit jamais le Parti socialiste suisse qui a lancé le référendum, ce sont d’abord des places de travail. Des places qualifiées, intéressantes pour les jeunes biens formés qui sortent de nos écoles et qui sont justement la relève de la classe moyenne. Des places au nombre de quelque 150 000 en Suisse, fournies par les 24 000 sociétés aujourd’hui au bénéfice de statuts spéciaux. Et l’on peut facilement doubler ces 150 000 emplois en y ajoutant ceux qui dépendent, dans les PME, de ces gros clients.
 
Que la RIE III rate et ces sociétés, éminemment mobiles, regarderont ailleurs. Déstabilisant notre tissu économique et emmenant avec elles de précieuses recettes fiscales. Car les 24 000 sociétés précitées (7% du total) apportent près de 50% des recettes de l’impôt fédéral direct sur le bénéfice (IFD) soit presque 5,4 milliards de francs. Or, et encore une fois contrairement à ce que prétendent les opposants, ce montant ne diminuera pas, au contraire.
 
Comme cela a été démontré dans le cadre de la campagne sur la RIE III vaudoise, acceptée le 20 mars 2016 à l’écrasante majorité de 87,12% des votants du canton, les impôts des sociétés aujourd’hui à statuts spéciaux augmenteront. Raisonnablement. Il s’agit de rester internationalement concurrentiel, tout en tenant compte de l’attractivité intrinsèque de notre pays. Dans ce contexte, les déductions pour revenus de brevets, frais de recherche et développement et intérêts notionnels que les référendaires s’appliquent à diaboliser, apparaissent pour ce qu’ils sont: des outils fiscaux, compatibles avec les nouveaux standards internationaux, proposés et non imposés aux cantons. Des outils modérant l’impact du changement de système, en contribuant à notre compétitivité.
 
Celles qui verront leur facture fiscale se réduire sont les PME suisses. Cela dans le respect du fédéralisme, selon le taux d’impôt que chaque canton adoptera, le même pour toutes les entreprises situées sur son territoire. Vaud a annoncé la couleur: 13,79% dès 2019, au lieu de 21,65% aujourd’hui. Un ballon d’oxygène bienvenu en période de franc fort, qui facilitera les décisions de développement, d’investissement… et d’embauches.
 
«Cela coûtera! Cela coûtera!» s’égosillent les opposants, cherchant à produire la facture la plus élevée possible pour la coller sur le dos des citoyens. Non, trois fois non. D’abord la RIE III n’est pas un coût, mais un investissement: dans la prospérité du pays. Ensuite cet investissement est chiffré: 1,1 milliard que la Confédération ne perdra pas mais versera aux cantons, en augmentant pour l’essentiel de 17% à 21,2% leur part à l’impôt fédéral direct des sociétés. Chaque canton, ensuite modulera son propre effort comme il module ses taux. Personne enfin, ni à Berne, ni dans les cantons, n’a jamais envisagé de reporter cet investissement sur la fiscalité des personnes physiques.
Ce qui serait vraiment coûteux serait le refus de cette réforme. En places de travail, en activités économiques, en dégâts sociaux le prix serait prohibitif, non seulement pour la classe moyenne mais pour toute notre société. Là on pourrait, mais trop tard, se lamenter sur les pertes. Garder notre modèle suisse, respecter ses équilibres, c’est voter oui à la RIE III.
 
Pascal Broulis, conseiller d'Etat vaudois

 

11/12/2016 10:25 | Lien permanent | Commentaires (0)

Les nombreux défis des hôpitaux universitaires

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145_234_76_22.jpgL’Association des hôpitaux de Suisse H + a publié récemment son très intéressant baromètre annuel des hôpitaux et cliniques. On y découvre, notamment, qu’en 2016, trois Suisses sur quatre restent attachés au libre choix de l’hôpital (comme du médecin d’ailleurs). Conscients qu’un réseau trop dense entraîne des coûts élevés, les citoyens plébiscitent la centralisation des prestations hautement spécialisées.
Dans les cantons universitaires, ce sont les hôpitaux du même nom qui jouent ce rôle central et prennent en charge les cas les plus complexes, les plus urgents et les plus divers. Cela est possible grâce à la diversité qui fait la richesse d’un hôpital universitaire. Par exemple, des professeurs de renom y coachent des médecins internes qui débutent leur carrière. La technologie de pointe la plus performante côtoie les consultations de médecine générale. Ou encore, l’infiniment petit des recherches sur la médecine personnalisée prend place aux côtés du gigantisme de milliers de repas servis chaque jour ou de tonnes de draps nettoyés.
 
Sans ces contrastes, sans ces confrontations de points de vue, sans ces mélanges entre expérience et audace, entre technologie et soins de base ou entre recherche fondamentale et pratique clinique, les hôpitaux universitaires ne parviendraient pas à rester au top. C’est une chance pour la Suisse de disposer de ces cinq leaders qui ouvrent la voie du progrès en santé. En effet, il n’y a qu’eux qui puissent se maintenir en permanence au faîte de la recherche, de la pratique médicale et des équipements technologiques. Ils sont les interlocuteurs santé privilégiés des autorités et des autres centres académiques tels que l’EPFL ou Campus biotech. L’étude de H + souligne d’ailleurs que la population accepte le coût que cela représente et même qu’elle redoute que la pression budgétaire n’ait un impact trop négatif sur la qualité des prestations.
 
En contrepartie des deniers publics qu’ils touchent, les hôpitaux universitaires s’engagent contractuellement à fournir des prestations. Par exemple, ils se doivent de rester le lieu de prise en charge des cas les plus urgents comme des plus graves et d’offrir une palette de prestations d’excellence pour tous les stades de la vie. Ils se préposent aussi à rester constamment à la pointe du progrès, à lancer des recherches innovantes, à tester des méthodes nouvelles et à surprendre par des projets inattendus, qui porteront des résultats demain. Enfin, ils s’investissent dans la mission de former des soignants et médecins qui, demain, s’installeront dans le privé, en clinique, en EMS ou resteront dans le secteur public.
Dans ce cadre, un des défis que relèvent les hôpitaux universitaires est de créer des conditions de travail en équipe stimulantes, propres à motiver les plus expérimentés d’y poursuivre leurs activités. Attirer les meilleurs talents dans tous les métiers est un défi de chaque instant.
 
En plus, les hôpitaux universitaires doivent aussi créer un tissu relationnel et humain de qualité. Ainsi, à Genève, nous menons une réflexion importante pour augmenter le temps que les soignants passent aux côtés des patients, ce qui implique notamment de rationaliser les tâches administratives.
Tous les hôpitaux universitaires, et leurs cantons respectifs, consentent aussi d’importants investissements pour améliorer la prise en charge des patients. Ainsi, les chambres à trois lits ou davantage feront bientôt partie du passé et des divisions privées de haut standard se développent.
 
Lorsqu’ils réussissent ce subtil cocktail entre soins, recherche et confort, les hôpitaux universitaires atteignent ce qui figure, dans l’étude de H +, comme le critère de choix No 1 d’un établissement hospitalier: la qualité.
 
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04/12/2016 10:37 | Lien permanent | Commentaires (0)

Deux paresseuses et indignes catégories-excuses

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«Les élites méprisent le peuple»; «Le peuple américain a rejeté ses élites»; «Les élites ne sont pas le problème. Le peuple est le problème»; «Le peuple pluriel face aux élites populistes»; «Non, ce n’est pas la faute des élites si Donald Trump a gagné»; «Nicolas Sarkozy, le peuple contre les élites»… Les médias, les essais socio-historico-philosophiques et les harangues politiciennes surinvestissent ce divorce peuple/élite. Mais de quoi – de qui – débat-on?
 
Dans ces pages il y a quelques semaines, l’élite, c’étaient les universitaires, trop nombreux parmi les élus fédéraux. Dans un autre hebdomadaire, ce sont, une fois par année, «les 100 qui font la Suisse romande». Dans la bouche de Pierre-Yves Maillard, ce sont les «élus, des intellectuels, des médiateurs comme les journalistes». Et le peuple? Dans la même bouche de gauche, ce sont les ouvriers et les employés. Pour Roger Köppel (UDC/ZH), c’est «la majorité silencieuse, les oubliés de la mondialisation, un «mix de paysans, d’entrepreneurs et de gens normaux». Dans les premières gueulantes de Renaud, c’était «le loulou»; dans les dernières, «le beauf». Le peuple, aujourd’hui, c’est «M. et Mme Tout-le-monde», la «voix des sondages», la «bonne cause» à défendre. En bref, personne. Bourdieu l’a résumé en une phrase: on peut étendre le référent du peuple à volonté, la notion «doit ses vertus mystificatrices… au fait que chacun peut, comme dans un test projectif, en manipuler inconsciemment l’extension pour l’ajuster à ses intérêts, à ses préjugés ou à ses fantasmes sociaux» («Vous avez dit «populaire?» «Actes de la recherche en sciences sociales», 1983).
 
Chacun crée le peuple fiction qui l’arrange: un peuple sans pensée propre, réduit à une somme de projections stéréotypées. C’est là le lit du populisme: renvoyer le peuple à une «nature», désincarnée, et contester radicalement son statut de communauté politique ainsi que son pouvoir de transformation des structures sociales. L’élite, de ce point de vue, n’est pas définissable plus déterminément: c’est un ensemble composite d’individus qui, grâce à des capitaux panachés (économique, social, politique, culturel, académique, scientifique, intellectuel) ont la légitimité d’imposer leur grille de lecture du monde.
 
Dans «Retour à Reims» (Flammarion, 2010), le sociologue et philosophe Didier Eribon s’économise tout détour par le politiquement correct: «Je crains fort que les intellectuels qui, manifestant leur ethnocentrisme de classe et projetant leurs propres modes de pensée dans la tête de ceux à la place desquels ils parlent en prétendant être attentifs à leurs paroles, se gargarisent des «savoirs spontanés» des classes populaires – et ce avec d’autant plus d’enthousiasme qu’ils n’ont jamais rencontré dans leur vie quelqu’un qui y appartienne, si ce n’est en lisant des textes du XIXe siècle – ne courent le risque de se heurter à de cinglants démentis et à de cruelles déconvenues.»
 
C’est très populaire de s’écharper sur la définition du peuple: il serait plus honnête et généreux de lui rendre non pas «sa» mais «ses» voix. Pour continuer avec Eribon, la dignité «requiert d’abord qu’on n’ait pas l’impression d’être considéré comme quantité négligeable ou comme de simples éléments dans des tableaux statistiques ou des bilans comptables, c’est-à-dire des objets muets de la décision politique». Le peuple et l’élite ne sont que deux paresseuses et indignes catégories-excuses pour ne pas écouter les innombrables voix singulières, hybrides, paradoxales, irréductibles, forcément embarrassantes et très encombrantes.
 
Stéphanie Pahud, linguiste