23/10/2016 10:06 | Lien permanent | Commentaires (0)

Prix Nobel de Dylan: quand l’élite marche la tête en bas

mouroi.jpgBob Dylan reçoit donc le Prix Nobel de littérature qui, conformément aux vœux de Nobel lui-même, distingue l’écrivain «ayant fait la preuve d’un puissant idéal». Il ne s’agit donc nullement, comme l’affirment les grincheux – Assouline en tête – de dauber infiniment sur ce qu’est la Littérature, où de savoir si Dylan est supérieur à Booba ou inférieur à Kundera, mais bel et bien d’évaluer la «qualité d’un idéal». J’y renonce. J’admets bien volontiers que je n’en ai pas les capacités et que, s’il est déjà difficile d’évaluer la qualité d’un texte, il me semble impossible d’évaluer la qualité d’un idéal. Les Palestiniens de Renaud valent-ils mieux que les fermiers de Dylan? Les Bangladais de Harrison moins que les vaches de Morissey? Y a-t-il plus d’idéal dans «Knocking on Heaven’s Door» que dans «Here’s to you», que dans «Ni Dieu, ni maître», que dans «Another Brick in the Wall, pt. 2»? Laissons cela au jury du Nobel!
 
Ce qui m’intéresse, c’est la réaction outrée des partisans de Bob Dylan face aux détracteurs de leur idole. «Comment? lit-on sur les réseaux sociaux, ainsi que dans la presse, vous croyez donc qu’une rock star ne peut pas concourir pour un prix littéraire? Qu’une jolie chanson n’est pas de la littérature? Vous en êtes encore à la religion du Livre? Au culte du fétiche de papier? A vos divinités perdues, renversées, poussiéreuses? Allons donc! Vous êtes des élitistes! Vous méprisez le peuple!
 
L’heure, voyez-vous, est au métissage des arts, pas au durcissement des définitions! Un Nobel à Dylan, cela interroge les frontières, les rend poreuses, allège la lourdeur du label! Allez oust, et vive le peuple!» Immédiatement, la situation vire à l’équivoque. Qu’est-ce qui est populaire? Selon nos endiablés, Dylan richissime, Dylan adulé, Dylan tournant une publicité pour Cadillac, c’est le peuple; par voie de conséquence, Philip Roth posant le problème du racisme aux Etats-Unis, c’est l’élite; Cormac McCarthy interrogeant la perte des repères d’une nation entière, dans un livre pourtant devenu film à succès («No Country for Old Men»), c’est l’élite; Antunes plongeant ses mains au cœur de la misère, de la folie et du suicide, c’est l’élite. Certes, ces trois auteurs ne méritaient pas le Nobel: la qualité de leur idéal est hautement discutable. Mais le simple fait d’écrire des livres, au lieu que de chanter des chansons les condamnent-ils à l’élitisme? Oui, résolument oui… Pour une frange d’individus jugeant le contenant plus important que le contenu. Selon ces purs, écrire une chanson glorifiant le pouvoir est un acte populaire; écrire un livre pour le dénoncer est un acte élitiste.
 
 
Ne soyons pas surpris: au cœur de ce populisme bon enfant, sympathique, véhiculé par les Inrocks, par nos hipsters locaux, il y a l’adoration de ce qui domine le peuple, de ce qui le méprise, de ce qui l’écrase; il y a la haine de ce qui l’élève. Les grandes idéologies, les grandes religions se sont toujours présentées comme «populaires»; elles ont toujours écrasé le peuple. A l’inverse, les sociétés secrètes de libres penseurs, fussent-elles humanistes, ont été pourchassées, désignées comme ennemies. Pour nos populistes, la cause est entendue: le peuple, c’est cette masse hébétée, souvent avinée, qui peut sans doute mémoriser laborieusement une chanson de trois minutes et demie, mais pour qui un livre entier est une insulte, un crachat dans la gueule. McCarthy, Roth, Antunes, pourront continuer à se tenir au plus près des oubliés, des méprisés, des démunis; ils seront néanmoins brûlés sur le bûcher de l’élitisme – et ce, comme de juste, par les people les plus en vue.
 
Quentin Mouron, écrivain

16/10/2016 09:42 | Lien permanent | Commentaires (0)

People have the power

255562299.JPGDans la chanson de Patti Smith, le peuple a le pouvoir. De rêver, de décider, de créer un monde de paix. De nos jours, il a moins la cote. Un mot est même apparu pour condamner la propension à lui être trop proche: populisme.
On connaît la démagogie ou la xénophobie. Ces mots précis suffiraient bien pour désigner les charlatans ou les racistes qui prospèrent dans les joutes électorales du monde. Le procès en populisme, c’est autre chose. C’est le haut de la société qui se méfie du bas, de sa mauvaise éducation. Il ne s’agit pas seulement de viser les contestations de l’immigration, mais aussi le refus des réformes libérales ou de la mondialisation. On additionne d’ailleurs les populismes. L’un, supposé de gauche, serait accroché aux protections sociales et l’autre, supposé de droite, aux frontières. On serait populiste encore quand on combat les emprises religieuses, si elles sont minoritaires. Dans le cas contraire, comme en Pologne récemment, il est possible heureusement de les combattre sans encourir ce reproche.
 
Attachement aux conquêtes sociales, résistance à la concurrence sans règle entre tous les travailleurs du monde, volonté de préserver l’espace public du fanatisme et de la violence, ces positions sont souvent populaires. Car c’est dans les milieux populaires que les insécurités économiques et civiles font le plus de mal. Aujourd’hui, elles sont décrites comme populistes et rejetées hors champ, à disposition des opportunistes, milliardaires ou non, des extrémistes, qui n’en feront rien, rien de bon. Ce rejet de certaines des aspirations populaires les plus fortes s’achève par une concrétisation dans le cercle des élus de la démocratie: les ouvriers, les employés y disparaissent, dans l’indifférence.
 
Voilà comment se déroule la mue élitaire des démocraties occidentales. Elle explique que l’Europe ose ruiner les espoirs de la moitié de sa jeunesse, privée de formation et d’accès à l’emploi, et qu’on continue à libéraliser le monde contre les peuples, par astuce, par des négociations secrètes de traités commerciaux.
 
Notre pays de démocratie directe, où les partis politiques sont construits depuis la base semble préservé de cette dérive. Des progrès sociaux y sont encore possibles, par endroits. Mais ce qui nous entoure nous concerne et nous atteint. Et l’érosion du pouvoir d’achat de notre population à revenu modeste et moyen par un système de santé et d’assurance-maladie rongés par les profits et les lobbies est un risque majeur de rupture.
 
Le peuple n’a sans doute pas toujours raison. Mais il est le milieu et le sens de l’action politique, surtout pour les partis issus des mouvements ouvriers et démocratiques. Il faut donc articuler nos valeurs profondes avec ses intérêts et ses attentes. Il faut donner place, y compris pour les critiquer, aux opinions qui y ont cours, comme à celles et ceux qui à force de courage et de compétences s’engagent et franchissent les obstacles mis entre leur appartenance sociale et les mandats électifs de la démocratie.
 
En 2003, dans une petite entreprise de découpe de plaques d’aluminium, une grève avait lieu pour obtenir un environnement de travail plus sain et des salaires un peu meilleurs. La fille d’un des ouvriers avait téléphoné pour demander à son père pourquoi il ne rentrait pas ce soir-là à la maison. J’avais entendu le papa expliquer ce qu’il faisait avec ces mots: «C’est pour pouvoir t’acheter un vélo à Noël.»
 
La démocratie doit être un espoir pour cet homme, sa fille et les foules qui leur ressemblent, sinon elle est moribonde. C’est pourquoi il faut obstinément, par la lutte et par le compromis, par tous les moyens utiles, pas à pas, continuer à faire progresser concrètement l’égalité des chances et réaliser les aspirations populaires aux bonheurs simples et accessibles ici et maintenant.
 
Pierre-Yves Maillard, conseiller d’Etat vaudois

25/09/2016 09:50 | Lien permanent | Commentaires (0)

Armes et faiblesses de la sécurité en Suisse

lstapioca-tomlm.jpgEn cet été meurtrier, on ne peut que penser à toutes ces vies fauchées par la violence terroriste. Ces actes sont d’autant plus abominables qu’ils frappent là où, en principe, nous nous sentons en sécurité. Promenade piétonne, église, train, cinéma. Si la Suisse pleure ses concitoyens victimes, à l’étranger, de la folie extrémiste, elle est un des rares pays en Europe à n’avoir pas subi d’attentats sur son territoire. D’avoir été jusqu’à présent épargnés doit donc nous inciter à la retenue et à la solidarité vis-à-vis de nos voisins.
 
Mais nous devons aussi nous demander, en gardant la tête froide, si nous avons en main tous les instruments pour lutter et combattre les menaces terroristes sur notre sol. Il y a dix ans, j’aurais dit que notre chaîne sécuritaire était la plus nulle du monde. Le fédéralisme obscurcissait la vision d’ensemble. Les informations entre les cantons et la Confédération ne circulaient pas, ni même entre les différents services de la Confédération. Aujourd’hui, je pense que de nos défauts, nous avons fait des qualités. D’abord, parce qu’il y a eu prise de conscience que les auteurs de délits ne disparaissaient pas, passés une frontière cantonale. La task force TETRA,  récemment créée, réunit l’Office fédéral de la police, le Service de renseignement, le Ministère public de la Confédération, des représentants du Département des affaires étrangères, des gardes-frontière, du Service des migrations, du canton  de Zurich et de quelques commandants des polices cantonales du Réseau national de sécurité.
 
Présentée ainsi, cette cellule spéciale de lutte contre le terrorisme ressemble à ces innombrables commissions fédérales qui consacrent l’essentiel de leurs séances à fixer la date suivante. En réalité, alors que nos voisins doivent décloisonner leurs services de renseignement, de police et de sûreté, en Suisse, l’information circule, les spécialistes travaillent ensemble et avec célérité. Le travail de terrain des polices communales et cantonales qui agissent au cœur des quartiers et des villes permet de repérer les périmètres ou les personnes à potentiel de radicalisation. Ces informations, précieuses pour toute approche préventive, remonte aux responsables fédéraux. Ce qui était un problème (fédéralisme, échelonnage des responsabilités) est donc devenu partie de la solution.
 
Aujourd’hui, il manque, par contre, à la Confédération, d’une part, les bases légales pour renforcer la surveillance des personnes identifiées comme dangereuses, et, d’autre part, les compétences pour traiter et hiérarchiser les informations obtenues. Dans le premier cas, les lois sur la surveillance des postes et télécommunications, comme celle sur le service de renseignements, vraisemblablement acceptée aujourd’hui en votation populaire, permettront de nous doter d’instruments modernes de surveillance et de prévention. Pour le reste, rien ne sert de multiplier les militaires à la frontière ou de transformer les polices cantonales en cellules spéciales armées jusqu’aux dents. Ce qu’il nous faut, ce sont des professionnels aptes à repérer, décrypter et trier les données obtenues.
 
Enfin, la Suisse a la responsabilité de vérifier qu’elle ne constitue pas de zone arrière de financement du terrorisme. Dans un rapport publié en 2015, le Conseil fédéral reconnaît que «le risque de financement du terrorisme pourrait évoluer rapidement, en particulier dans l’hypothèse où les réseaux de financement du terrorisme utiliseraient de façon plus systématique des modes alternatifs de transmission de fonds.» Malgré ce constat alarmant, le Conseil fédéral se refuse à adapter le Code pénal aux réalités qu’il considère lui-même comme inquiétantes!
 
Géraldine Savary, conseillère aux Etats (PS/VD)