06/11/2016 09:46 | Lien permanent | Commentaires (0)

Les médias jouent la claque

slobodab.jpgC’est la présidente croate, l’autre jour, qui a vendu la mèche: «Les Américains vont choisir notre prochain président», déclara-t-elle à la télé, avant de se reprendre. Le lapsus, chez les politiques, tient lieu d’alcootest. Car elle disait le vrai, Kolinda. Ce qu’on pense, ici, ne présente plus aucun intérêt. Il n’est pas un enjeu de taille en Europe dont la clef ne soit à Washington, pas une donnée sensible dont la copie ne soit à Langley. L’Amérique dicte la composition de nos assiettes, le règlement de nos banques, la poussée de nos indignations. L’Amérique me fournit le système d’exploitation qui me permet d’écrire cet article et à des armées de journalistes alignés, le logiciel de pensée qui leur permet d’écrire les leurs. Ainsi, nos médias de grand chemin ont-ils fait de l’élection de Hillary Clinton une cause sacrée.

C’est qu’entre les actes de l’Amérique progressiste et ceux du reste du monde, il existe le même abîme qu’entre le bien et le mal. Aux 200 000 civils d’Alep-Est, que les bombes russes martyrisent, répond le million de civils de Mossoul, que les bombes U. S. libèrent. Cette liberté-là n’a pas de prix! La précédente libération de l’Irak a tué un demi-million d’enfants? «Nous pensons que cela en valait la peine», estimait Mme Albright, la secrétaire d’Etat de M. Clinton. Si la démocrate Madeleine, sous le démocrate Bill, vous le certifie, c’est qu’on a vraiment minimisé les dégâts. Plus humain que les démocrates U.S., tu meurs!

C’est sans doute ce que pensaient les académiciens suédois qui, en 2009, sur la foi de son émouvant discours de Berlin, offrirent au démocrate Obama le calumet de la Paix.

On n’en a pas vu la première bouffée. Durant son mandat, M. Obama a ordonné dix fois plus d’assassinats ciblés que M. Bush, déployé le «War Business» sur 27 théâtres de conflits et bombardé 7 pays. Le 5 octobre, son chef d’Etat-major Mark Milley a menacé le reste du monde de guerre totale: «Nous vous frapperons comme personne ne vous a jamais frappés!»

Réussira-t-il à tuer plus de Russes qu’Hitler et ses 20 millions? Pour une législature baptisée au Nobel de la Paix, le finish est assez paradoxal. Et ne parlons pas des performances de l’administration Obama sur le plan intérieur: elles sont à la campagne de Trump ce que Kourou est à la fusée Ariane.

Or, Mme Clinton est un pilier de ce système-là. Ce seul fait, même sans les révélations de WikiLeaks, eût été compromettant. Mais avec WikiLeaks… Quoi, WikiLeaks? Cette officine poutinienne? Que la féministe fervente soit financée par les coupeurs de têtes saoudiens, que les mêmes sponsorisent l’Etat islamique et qu’en plus elle soit au courant, voilà une «fuite» qui ne semble pas trop alarmer nos correspondants.

Ce qui les alarme, c’est l’usage qui pourrait en être fait par le candidat républicain. Les preuves de l’infâme corruption de Hillary ne salissent que… ses adversaires! Le logiciel d’autoaveuglement fonctionne sans failles.

«Nous avons tous été assez satisfaits de dégrader le gouvernement, de laisser tomber le civisme et généralement de conspirer à produire des citoyens ignares et dociles. L’ignorance demeure forte, mais la docilité, de toute évidence, se perd. Ce problème requiert un peu de réflexion sérieuse…» C’est ce qu’écrivait Bill Ivey, le gourou de Bill Clinton à la culture, à John Podesta, chef de campagne de Hillary, le 13 mars dernier.

On peut soupçonner les Russes d’avoir aidé WikiLeaks à «fuiter» ce mail, mais quand même pas de l’avoir écrit. Ce «nous» semble désigner les maîtres à penser démocrates. A moins qu’il faille l’étendre aux médias qui jouent la claque dans le numéro d’illusionnistes du parti «progressiste» américain?

Slobodan Despot, Editeur

30/10/2016 10:06 | Lien permanent | Commentaires (0)

Taux négatifs: de deux maux il faut choisir le moindre…

lstapioca-tomlm.jpgLes taux d’intérêt très bas prévalent depuis plusieurs années. C’est une réalité mondiale qui ne suscite pas l’enthousiasme mais sur laquelle les résidents d’un petit pays n’ont pas de prise. Les Suisses savent qu’ils n’ont d’autre choix que de s’y adapter. Quitte à maudire le sort qui les accable, comme on maudit la pluie et le mauvais temps. Les taux d’intérêt négatifs sont encore moins populaires et la grogne contre la BNS, censée en être responsable, est palpable.

La situation est pourtant la même. Les taux négatifs sont le résultat d’une réalité internationale contre laquelle la Suisse ne peut rien et à laquelle la BNS doit faire face avec les (mauvaises) cartes qu’elle a dans son jeu. Car le franc suisse est une monnaie refuge. La conséquence inévitable de ce statut est que les taux d’intérêt suisses doivent être plus bas qu’ils ne sont à l’étranger, en particulier chez notre grand voisin de la zone euro. Lorsque les taux suisses sont au même niveau que les taux européens, comme c’est le cas depuis la crise, les investisseurs, suisses comme étrangers, reçoivent le beurre et l’argent du beurre: des rendements de niveau international sur leurs investissements en francs et, en même temps, la police d’assurance contre les risques économiques graves qui est attachée à la détention de francs.

Quoi d’étonnant alors qu’ils se précipitent sur les investissements en monnaie suisse ou qu’ils refusent de s’en départir? Un comportement qui condamne la BNS, soit à des interventions massives, qui sont injustifiables sur la durée, soit à accepter un franc exagérément fort pour les besoins de l’économie réelle. Depuis la création de l’euro, les taux en Suisse ont été, en moyenne, inférieurs de plus de 1,5% aux taux européens. Ce différentiel entre les taux suisses et européens est le seul facteur durable modérant la force du franc. L’introduction des taux négatifs en janvier 2015 a rétabli un différentiel de taux légèrement négatif, mais il est beaucoup plus petit que la norme historique. Le résultat est que le franc est fort malgré les interventions quantitativement importantes de la BNS sur le marché des changes (Selon le rapport annuel ces interventions se sont montées à 86 milliards de francs en 2015).

On peut espérer que l’amélioration de l’environnement macroéconomique en Europe et la remontée des taux dans les pays avancés diminuent progressivement la pression sur le franc. Il est prudent cependant de se préparer à un autre scénario. Des perspectives de taux bas sur la longue durée, voire de stagnation séculaire, sont évoquées de manière de plus en plus insistante. Ces spéculations reflètent plus les craintes suscitées par l’évolution économique récente que des certitudes démontrées.


Reste que si les taux d’intérêt en vigueur internationalement devaient rester bas encore longtemps, la nécessité de taux négatifs persistera en Suisse. Et des taux plus négatifs encore que ceux en vigueur aujourd’hui pourraient même s’avérer nécessaires. De deux maux, il faut choisir le moindre. Entre un franc excessivement fort, plus fort même qu’il n’a été historiquement car non protégé par un différentiel d’intérêt suffisant, et des taux d’intérêt négatifs, le choix va vers cette deuxième option.


L’économie suisse ne pourrait pas supporter la première sans transformations négatives majeures. Nous devons apprivoiser les taux négatifs, si possible en retrouvant un peu de la sérénité qui sied à une situation certes désagréable mais sur laquelle nous n’avons pas de prise… comme lorsque le temps du week-end est à la pluie.

Jean-Pierre Danthine,
Professeur honoraire à l’UNIL et président de l’Ecole d’économie de Paris

23/10/2016 10:06 | Lien permanent | Commentaires (0)

Prix Nobel de Dylan: quand l’élite marche la tête en bas

mouroi.jpgBob Dylan reçoit donc le Prix Nobel de littérature qui, conformément aux vœux de Nobel lui-même, distingue l’écrivain «ayant fait la preuve d’un puissant idéal». Il ne s’agit donc nullement, comme l’affirment les grincheux – Assouline en tête – de dauber infiniment sur ce qu’est la Littérature, où de savoir si Dylan est supérieur à Booba ou inférieur à Kundera, mais bel et bien d’évaluer la «qualité d’un idéal». J’y renonce. J’admets bien volontiers que je n’en ai pas les capacités et que, s’il est déjà difficile d’évaluer la qualité d’un texte, il me semble impossible d’évaluer la qualité d’un idéal. Les Palestiniens de Renaud valent-ils mieux que les fermiers de Dylan? Les Bangladais de Harrison moins que les vaches de Morissey? Y a-t-il plus d’idéal dans «Knocking on Heaven’s Door» que dans «Here’s to you», que dans «Ni Dieu, ni maître», que dans «Another Brick in the Wall, pt. 2»? Laissons cela au jury du Nobel!
 
Ce qui m’intéresse, c’est la réaction outrée des partisans de Bob Dylan face aux détracteurs de leur idole. «Comment? lit-on sur les réseaux sociaux, ainsi que dans la presse, vous croyez donc qu’une rock star ne peut pas concourir pour un prix littéraire? Qu’une jolie chanson n’est pas de la littérature? Vous en êtes encore à la religion du Livre? Au culte du fétiche de papier? A vos divinités perdues, renversées, poussiéreuses? Allons donc! Vous êtes des élitistes! Vous méprisez le peuple!
 
L’heure, voyez-vous, est au métissage des arts, pas au durcissement des définitions! Un Nobel à Dylan, cela interroge les frontières, les rend poreuses, allège la lourdeur du label! Allez oust, et vive le peuple!» Immédiatement, la situation vire à l’équivoque. Qu’est-ce qui est populaire? Selon nos endiablés, Dylan richissime, Dylan adulé, Dylan tournant une publicité pour Cadillac, c’est le peuple; par voie de conséquence, Philip Roth posant le problème du racisme aux Etats-Unis, c’est l’élite; Cormac McCarthy interrogeant la perte des repères d’une nation entière, dans un livre pourtant devenu film à succès («No Country for Old Men»), c’est l’élite; Antunes plongeant ses mains au cœur de la misère, de la folie et du suicide, c’est l’élite. Certes, ces trois auteurs ne méritaient pas le Nobel: la qualité de leur idéal est hautement discutable. Mais le simple fait d’écrire des livres, au lieu que de chanter des chansons les condamnent-ils à l’élitisme? Oui, résolument oui… Pour une frange d’individus jugeant le contenant plus important que le contenu. Selon ces purs, écrire une chanson glorifiant le pouvoir est un acte populaire; écrire un livre pour le dénoncer est un acte élitiste.
 
 
Ne soyons pas surpris: au cœur de ce populisme bon enfant, sympathique, véhiculé par les Inrocks, par nos hipsters locaux, il y a l’adoration de ce qui domine le peuple, de ce qui le méprise, de ce qui l’écrase; il y a la haine de ce qui l’élève. Les grandes idéologies, les grandes religions se sont toujours présentées comme «populaires»; elles ont toujours écrasé le peuple. A l’inverse, les sociétés secrètes de libres penseurs, fussent-elles humanistes, ont été pourchassées, désignées comme ennemies. Pour nos populistes, la cause est entendue: le peuple, c’est cette masse hébétée, souvent avinée, qui peut sans doute mémoriser laborieusement une chanson de trois minutes et demie, mais pour qui un livre entier est une insulte, un crachat dans la gueule. McCarthy, Roth, Antunes, pourront continuer à se tenir au plus près des oubliés, des méprisés, des démunis; ils seront néanmoins brûlés sur le bûcher de l’élitisme – et ce, comme de juste, par les people les plus en vue.
 
Quentin Mouron, écrivain