16/10/2016 09:42 | Lien permanent | Commentaires (0)

People have the power

255562299.JPGDans la chanson de Patti Smith, le peuple a le pouvoir. De rêver, de décider, de créer un monde de paix. De nos jours, il a moins la cote. Un mot est même apparu pour condamner la propension à lui être trop proche: populisme.
On connaît la démagogie ou la xénophobie. Ces mots précis suffiraient bien pour désigner les charlatans ou les racistes qui prospèrent dans les joutes électorales du monde. Le procès en populisme, c’est autre chose. C’est le haut de la société qui se méfie du bas, de sa mauvaise éducation. Il ne s’agit pas seulement de viser les contestations de l’immigration, mais aussi le refus des réformes libérales ou de la mondialisation. On additionne d’ailleurs les populismes. L’un, supposé de gauche, serait accroché aux protections sociales et l’autre, supposé de droite, aux frontières. On serait populiste encore quand on combat les emprises religieuses, si elles sont minoritaires. Dans le cas contraire, comme en Pologne récemment, il est possible heureusement de les combattre sans encourir ce reproche.
 
Attachement aux conquêtes sociales, résistance à la concurrence sans règle entre tous les travailleurs du monde, volonté de préserver l’espace public du fanatisme et de la violence, ces positions sont souvent populaires. Car c’est dans les milieux populaires que les insécurités économiques et civiles font le plus de mal. Aujourd’hui, elles sont décrites comme populistes et rejetées hors champ, à disposition des opportunistes, milliardaires ou non, des extrémistes, qui n’en feront rien, rien de bon. Ce rejet de certaines des aspirations populaires les plus fortes s’achève par une concrétisation dans le cercle des élus de la démocratie: les ouvriers, les employés y disparaissent, dans l’indifférence.
 
Voilà comment se déroule la mue élitaire des démocraties occidentales. Elle explique que l’Europe ose ruiner les espoirs de la moitié de sa jeunesse, privée de formation et d’accès à l’emploi, et qu’on continue à libéraliser le monde contre les peuples, par astuce, par des négociations secrètes de traités commerciaux.
 
Notre pays de démocratie directe, où les partis politiques sont construits depuis la base semble préservé de cette dérive. Des progrès sociaux y sont encore possibles, par endroits. Mais ce qui nous entoure nous concerne et nous atteint. Et l’érosion du pouvoir d’achat de notre population à revenu modeste et moyen par un système de santé et d’assurance-maladie rongés par les profits et les lobbies est un risque majeur de rupture.
 
Le peuple n’a sans doute pas toujours raison. Mais il est le milieu et le sens de l’action politique, surtout pour les partis issus des mouvements ouvriers et démocratiques. Il faut donc articuler nos valeurs profondes avec ses intérêts et ses attentes. Il faut donner place, y compris pour les critiquer, aux opinions qui y ont cours, comme à celles et ceux qui à force de courage et de compétences s’engagent et franchissent les obstacles mis entre leur appartenance sociale et les mandats électifs de la démocratie.
 
En 2003, dans une petite entreprise de découpe de plaques d’aluminium, une grève avait lieu pour obtenir un environnement de travail plus sain et des salaires un peu meilleurs. La fille d’un des ouvriers avait téléphoné pour demander à son père pourquoi il ne rentrait pas ce soir-là à la maison. J’avais entendu le papa expliquer ce qu’il faisait avec ces mots: «C’est pour pouvoir t’acheter un vélo à Noël.»
 
La démocratie doit être un espoir pour cet homme, sa fille et les foules qui leur ressemblent, sinon elle est moribonde. C’est pourquoi il faut obstinément, par la lutte et par le compromis, par tous les moyens utiles, pas à pas, continuer à faire progresser concrètement l’égalité des chances et réaliser les aspirations populaires aux bonheurs simples et accessibles ici et maintenant.
 
Pierre-Yves Maillard, conseiller d’Etat vaudois

25/09/2016 09:50 | Lien permanent | Commentaires (0)

Armes et faiblesses de la sécurité en Suisse

lstapioca-tomlm.jpgEn cet été meurtrier, on ne peut que penser à toutes ces vies fauchées par la violence terroriste. Ces actes sont d’autant plus abominables qu’ils frappent là où, en principe, nous nous sentons en sécurité. Promenade piétonne, église, train, cinéma. Si la Suisse pleure ses concitoyens victimes, à l’étranger, de la folie extrémiste, elle est un des rares pays en Europe à n’avoir pas subi d’attentats sur son territoire. D’avoir été jusqu’à présent épargnés doit donc nous inciter à la retenue et à la solidarité vis-à-vis de nos voisins.
 
Mais nous devons aussi nous demander, en gardant la tête froide, si nous avons en main tous les instruments pour lutter et combattre les menaces terroristes sur notre sol. Il y a dix ans, j’aurais dit que notre chaîne sécuritaire était la plus nulle du monde. Le fédéralisme obscurcissait la vision d’ensemble. Les informations entre les cantons et la Confédération ne circulaient pas, ni même entre les différents services de la Confédération. Aujourd’hui, je pense que de nos défauts, nous avons fait des qualités. D’abord, parce qu’il y a eu prise de conscience que les auteurs de délits ne disparaissaient pas, passés une frontière cantonale. La task force TETRA,  récemment créée, réunit l’Office fédéral de la police, le Service de renseignement, le Ministère public de la Confédération, des représentants du Département des affaires étrangères, des gardes-frontière, du Service des migrations, du canton  de Zurich et de quelques commandants des polices cantonales du Réseau national de sécurité.
 
Présentée ainsi, cette cellule spéciale de lutte contre le terrorisme ressemble à ces innombrables commissions fédérales qui consacrent l’essentiel de leurs séances à fixer la date suivante. En réalité, alors que nos voisins doivent décloisonner leurs services de renseignement, de police et de sûreté, en Suisse, l’information circule, les spécialistes travaillent ensemble et avec célérité. Le travail de terrain des polices communales et cantonales qui agissent au cœur des quartiers et des villes permet de repérer les périmètres ou les personnes à potentiel de radicalisation. Ces informations, précieuses pour toute approche préventive, remonte aux responsables fédéraux. Ce qui était un problème (fédéralisme, échelonnage des responsabilités) est donc devenu partie de la solution.
 
Aujourd’hui, il manque, par contre, à la Confédération, d’une part, les bases légales pour renforcer la surveillance des personnes identifiées comme dangereuses, et, d’autre part, les compétences pour traiter et hiérarchiser les informations obtenues. Dans le premier cas, les lois sur la surveillance des postes et télécommunications, comme celle sur le service de renseignements, vraisemblablement acceptée aujourd’hui en votation populaire, permettront de nous doter d’instruments modernes de surveillance et de prévention. Pour le reste, rien ne sert de multiplier les militaires à la frontière ou de transformer les polices cantonales en cellules spéciales armées jusqu’aux dents. Ce qu’il nous faut, ce sont des professionnels aptes à repérer, décrypter et trier les données obtenues.
 
Enfin, la Suisse a la responsabilité de vérifier qu’elle ne constitue pas de zone arrière de financement du terrorisme. Dans un rapport publié en 2015, le Conseil fédéral reconnaît que «le risque de financement du terrorisme pourrait évoluer rapidement, en particulier dans l’hypothèse où les réseaux de financement du terrorisme utiliseraient de façon plus systématique des modes alternatifs de transmission de fonds.» Malgré ce constat alarmant, le Conseil fédéral se refuse à adapter le Code pénal aux réalités qu’il considère lui-même comme inquiétantes!
 
Géraldine Savary, conseillère aux Etats (PS/VD)

18/09/2016 09:53 | Lien permanent | Commentaires (0)

Immigration, travail, inégalités

cercle.jpgEn Suisse, le problème de l’immigration, si problème il y a, provient avant tout de la (trop) grande capacité de l’économie à créer des emplois. Ce n’est, à l’évidence, pas encore la «fin du travail». Il n’y a jamais eu autant d’emplois, et les dernières années ont connu une progression spectaculaire en la matière. Cette excellente performance tient à la bonne structure économique de la Suisse et, en particulier, à des institutions du marché du travail efficaces. Mais aussi, dans une certaine mesure, à la faiblesse des pays voisins sur ce plan, la France en particulier.
 
Que les importantes créations d’emploi des dernières années n’aient pas plus fortement réduit le taux de chômage est clairement moins positif. On le doit à une inadéquation entre les compétences des chômeurs et celles demandées par les entreprises, alors que la libre mobilité des travailleurs avec l’Union européenne agit comme un oreiller de paresse. Si les compétences recherchées ne sont pas immédiatement disponibles parmi les chômeurs ou les nouveaux arrivants sur le marché du travail, il n’y a guère de difficulté à les trouver chez les migrants potentiels ou les frontaliers.
 
Que cette situation conduise à des flux migratoires considérés comme excessifs est évidemment un défi. Pour les entreprises, d’une part, pour le système éducatif suisse, d’autre part. Ces deux mondes devraient marcher la main dans la main pour renforcer l’employabilité des jeunes en formation dans notre pays, et pour ouvrir des filières de formation correspondant aux compétences demandées.
 
C’est là que réside, à terme, une partie de la solution au vote sur l’immigration du 9 février 2014. Mais nous sommes dans un pays libéral sur le plan éducatif. Chacun(e) peut décider d’entreprendre les études ou le programme de formation qu’il/elle souhaite et s’y atteler avec plus ou moins d’énergie et d’enthousiasme!
Comment, alors, s’assurer qu’au bout de la chaîne l’offre et la demande de compétences s’équilibrent? La réponse se trouve dans le système de prix. Les compétences les plus rares, ou les plus recherchées, doivent être assorties de rémunérations plus élevées. Et inversement, en cas de pléthore de compétences trop similaires ou insuffisantes. En d’autres mots, les inégalités de salaires sont nécessaires. Bien sûr, cela ne veut pas dire que toute différentiation salariale est justifiée, mais cela signifie qu’un aplatissement excessif de la courbe des rémunérations n’est pas compatible avec la liberté de se former.
 
L’offre quasi infinie de travailleurs compétents en provenance de l’Union européenne met cependant à mal ce dernier mécanisme. Si les compétences trop rares en Suisse peuvent, sans autre, être importées de l’étranger, la hausse des rémunérations pour les détenteurs de ces compétences ne prévaudra pas. Dans ce sens la libre mobilité, sans exercer une pression à la baisse sur les salaires, peut empêcher ceux-ci d’augmenter autant qu’ils ne le feraient avec une immigration limitée, et ce précisément dans les domaines où le secteur éducatif ne répond pas adéquatement à la demande.

Que conclure de ce constat? Qu’une politique volontariste en matière éducative, pour encourager les personnes en formation à s’orienter vers les filières produisant les compétences demandées par l’économie, est sans doute nécessaire. Et qu’elle doit être complétée par un mécanisme compensant l’absence de signal «prix» en cas de pénurie de compétences locales. Pour ne pas déroger aux principes européens, ce mécanisme pourrait prendre la forme d’une contribution volontaire à un fonds en faveur de la formation de
la part des entreprises qui engagent du personnel étranger.

Jean-Pierre Danthine, Professeur honoraire à l’UNIL et président de l’Ecole d’économie de Paris