10/09/2017 09:45 | Lien permanent | Commentaires (0)

L’autre révolution d’Octobre

Ver_1_of_vandenberghe.jpgA l’occasion de la célébration des 100 ans de la révolution d’Octobre, nombre de livres, d’articles dans les journaux et de dossiers dans les magazines sont parus. Un angle est peu présent dans les analyses qui nous sont proposées: celui de la (courte) révolution sexuelle qui accompagna la prise de pouvoir par les bolcheviks en 1918, mais fut vite mise au rancart par Staline, dès qu’il eut établi son pouvoir absolu, au début des années 1930. Nous avons gardé une image très terne de la vie sociale en Russie soviétique, d’une société puritaine, pour ne pas dire asexuée. Et pourtant…
 
Oui, pourtant, l’amour (au sens large) et les relations homme-femme faisaient partie intégrante de l’idéologie marxiste à ses origines. S’ils critiquaient avec virulence le «féminisme», considéré lui-même comme «bourgeois», l’égalité homme-femme était au cœur de leur programme: la femme devait être autonome et disposer des mêmes droits que les hommes (c’est sans doute pour cela qu’elles furent aussi envoyées au goulag…). Si le pouvoir bolchevique visait à détruire les fondements de la bourgeoisie, parmi lesquels la famille traditionnelle – et en particulier le mariage religieux – occupait une place importante, il alla beaucoup plus loin qu’une simple modification du Code civil. Dès décembre 1917, l’union civile fut reconnue comme le mariage, et la procédure de divorce fut simplifiée. L’amour «libre» et les ménages à trois étaient alors fréquents. Ce fut le cas pour Lénine lui-même: sa maîtresse, la Française Inès Armand (mariée et mère de cinq enfants), théoricienne de la révolution sexuelle, cohabita un temps avec ce dernier et son épouse, Nadejda Kroupskaïa.
 
Dans les faits, dès 1920, la Russie bolchevique fut le premier pays à autoriser l’avortement, et l’homosexualité masculine n’y fut plus considérée comme un délit… durant une dizaine d’années. Le lesbianisme, même sous le tsar, n’était, quant à lui, pas puni.
 
Ce fut aussi le premier pays à nommer une femme ministre: Alexandra Kollontaï (commissaire du peuple à l’Assistance publique de novembre 1917 à mars 1918), qui fut justement l’idéologue la plus convaincue de cette révolution des mœurs et la plus fervente défenseure de l’amour libre. Excessivement d’ailleurs aux yeux des puritains qui dirigeaient alors le Parti, Lénine compris (malgré son ménage à trois…). Et si Alexandra Kollontaï fut aussi, par la suite, la première femme ambassadeur (en Norvège, en 1923), ce fut sans doute plus pour l’éloigner que pour la promouvoir: surnommée la «Walkyrie de la révolution», elle préconisait «la légalisation de la polygamie et de la polyandrie». C’en était trop. Car, dès le milieu des années 1920, changement de cap: le concept d’amour libre désormais est considéré comme une sorte d’ivresse révolutionnaire à oublier, et une volonté claire de «calmer les ardeurs des prolétaires» se fait jour dans les discours des dirigeants, notamment Trotski.
 
Une fois Lénine mort et Trotski définitivement évincé, Staline pourra refermer cette page: dès le début des années 1930, réinstauration du délit d’homosexualité, remise à l’honneur de la monogamie et du mariage traditionnel, et interdiction de l’avortement (jusqu’en 1955). Le tout agrémenté d’une désérotisation de la société, qui débouchera sur la célèbre formule «Il n’y a pas de sexe en Union soviétique».
 
Pourquoi je vous ai raconté tout ça? Juste pour souligner, à travers cet épisode méconnu de la révolution d’Octobre, que, quels que soient les régimes et les époques, les avancées des libertés individuelles – pas forcément toutes bonnes à prendre, certes – ne sont jamais acquises, et que la notion de «progrès» est toute relative…

Pascal Vandenberghe, Président-directeur général Payot Libraire

27/08/2017 10:07 | Lien permanent | Commentaires (1)

Les faits sont têtus

0022CE90_27D28EF842746A80BCE456B0DE36BC45.jpgPrévoyance 2020 contient des mesures que nous réclamons de longue date et que jamais nous n’aurions pensé obtenir.

 

À mes amis qui s’opposent au projet de réforme des retraites soumis au vote le 24 septembre prochain, je dirais d’abord ceci: Prévoyance 2020 est un arbre aux multiples ramifications, qui pousse sur deux troncs et s’élance vers un ciel changeant. Compliqué à comprendre, compliqué à expliquer, technique, et donc vite victime des raccourcis et des slogans. Mais la mécanique complexe du projet ne doit pas nous faire oublier ceci: Prévoyance 2020 contient des mesures que nous réclamons de longue date et que jamais nous n’aurions pensé obtenir. Une augmentation des rentes AVS, un renforcement des cotisations au 2e pilier ainsi qu’un accès facilité aux retraites pour les temps partiels. Même l’augmentation de la retraite des femmes, seul vrai point noir de cette réforme, est compensée par des conditions qui demain, en cas de départ anticipé à 64 ans, seront identiques ou meilleures qu’elles ne le sont aujourd’hui.

Alors croire ou faire croire, dans ces circonstances, que le statu quo demeure souhaitable, ou viable, relève d’un déni de réalité. Car les faits, comme les convictions, sont têtus. D’une part, entre 1950 et 1960, les Suisses ont produit beaucoup d’enfants, 2,7 par femme en moyenne. Ces enfants sont devenus grands et parviennent bon an mal an à l’âge de la retraite. Cette période de flamme démographique fut de courte durée mais a de durables conséquences. Deuxième fait, indiscutable, l’espérance de vie s’allonge: en 2020, les femmes vivront en principe vingt-quatre belles années à partir de 65 ans, vingt-sept en 2060 tandis que les hommes en 2020 pourront bricoler, jouer aux cartes ou jardiner encore pendant vingt et un an après leurs 65 ans, pendant vingt-cinq ans en 2060.

Résultat: il y a soixante ans, six actifs travaillaient pour un retraité, dans vingt ans, ils ne seront plus que deux. Résultat, tant l’AVS que le deuxième pilier sont menacés de naufrage. Ce n’est qu’une question de temps. Sans mesure, le déficit de l’AVS pourrait atteindre 7 milliards en 2030.

On peut tourner les choses et les graphiques dans tous les sens, les faits s’imposent. Des faits qui racontent des histoires positives. Il est réjouissant de voir qu’il y a une deuxième vie après le travail! Et qu’elle est de plus en plus longue! Mais refuser de refinancer l’AVS et le deuxième pilier sous prétexte que l’on s’est toujours tiré d’affaire, c’est comme si, au sortir de l’été, on niait la fonte des glaciers. Et qu’en outre, on en confiait la pérennité aux barons du nucléaire.

Car celles et ceux qui prônent le refus de la réforme des retraites parce qu’ils préfèrent l’illusion du statu quo travaillent in fine à plébisciter toutes les mesures qu’ont tenté d’imposer le Parti radical libéral et l’UDC. Le cahier de doléances est donc connu et réitéré lors de la campagne: l’âge de référence de départ pour les femmes restera-t-il à 64 ans? Non. Le rendement obligatoire du deuxième pilier sera-t-il maintenu à son niveau actuel? Non. Le taux de TVA sera-t-il augmenté pour financer le fonds AVS? Oui. Les rentes AVS se bonifieront-elles de 10%? Non. L’âge de référence passera-t-il à 67 ans pour tout le monde? Oui, sans doute. Le montant des rentes sera-t-il réduit? Très vraisemblablement. L’indexation automatique supprimée? Pas impossible. Le financement de l’AVS consolidé? Non.

L’opiniâtreté des convictions se mesure d’abord à l’ambition des résultats. Prévoyance 2020 en est l’exemple. Ce n’est que par ce compromis, certes complexe, parfois inconfortable pour celles et ceux qui s’y sont engagés que nous garantissons qu’il y a toujours de la vie après le travail.

Celles et ceux qui prônent le refus de la réforme des retraites parce qu’ils préfèrent l’illusion du statu quo travaillent in fine à plébisciter toutes les mesures qu’ont tenté d’imposer le Parti radical libéral et l’UDC.

 

Géraldine Savary, Conseillère aux États (VD)

20/08/2017 10:15 | Lien permanent | Commentaires (0)

Succession Burkhalter: l’affront fait au Tessin?

2017-08-20_101421.jpgMême si l’élection au Conseil fédéral du 20 septembre prochain n’est que partielle, les 246 parlementaires effectueront une subtile pesée de trois intérêts.


À un mois de l’échéance, quel contraste entre l’agitation du microcosme bernois et le calme de la Suisse profonde, sauf du Tessin, qui sent le succès à sa portée. La faute aux vacances d’été? Ou au fait que l’on sait d’expérience que le choix incombera aux seuls 246 parlementaires, et que tous les sondages et interventions externes n’y changeront rien, ou si peu? Dans notre système, la composition du gouvernement est une affaire de dosage entre les partis, les cantons, les langues et les sexes. Une alchimie savante, une mécanique de précision. À la fin, «…en général, les députés finissent par élire de bons ministres», relève l’éminent professeur Jean-François Aubert. Ce qui suppose encore que le pouvoir exécutif ne s’encombre pas de personnalités dominatrices. Mieux valent des magistrats solides dans leurs convictions démocratiques, acharnés à la tâche, que de prétendus visionnaires ou génies, susceptibles de menacer une collégialité déjà ébranlée par trop de communications particulières. Notre passé a connu de telles dérives, dommageables à la bonne conduite du pays. Dieu nous en garde à l’avenir!

Même si une élection partielle ne revêt pas le caractère décisif d’une élection générale, les 246 parlementaires effectuent la subtile pesée de trois intérêts d’inégale valeur: la représentation des partis, la représentation des sexes, la représentation des cantons et des langues.

Le premier point semble réglé: personne ne conteste ouvertement la nouvelle formule magique adoptée à l’automne 2015 suite aux élections à l’Assemblée fédérale. Singulier retournement de situation pour le sortant Didier Burkhalter et pour le PLR, qui ne revivra pas les affres de septembre 2009, quand le PDC, le PS et Les Verts, s’entendaient sur le candidat PDC, Urs Schwaller, pour faire barrage! Cinglant démenti aux prédictions hâtives sur la chute du «grand vieux parti» et sa relégation au rang de valet du nationalisme et de la finance!

Deux questions restent à trancher, dont celle, délicate, de la représentation des sexes. Ou des genres en langage branché. Or, même si une majorité du peuple et du Parlement n’entend pas forcer la parité dans les organes de l’État, la question demeure de l’égalité à terme. Qui oserait soutenir qu’un Conseil fédéral comprenant trois ou quatre femmes passerait pour une aberration?

Mais, en l’occurrence, la désignation de la Vaudoise Isabelle Moret, aux compétences reconnues, – femme de droite, la gauche n’ayant pas le monopole de la cause des femmes –, signifierait toutefois le refus de considérer un élément majeur: la représentation cantonale, puisqu’ainsi Vaud serait comblé avec deux sièges, à l’égal de Berne, plus que Zurich, plus encore que la Suisse orientale ou la Suisse centrale, réduites à de la modeste figuration. De la sorte, Vaud, Berne et Fribourg occuperaient 5 sièges sur 7! Dans ce contexte, le problème de la représentation régionale et culturelle se place naturellement au cœur du débat. Au sens de l’article 175 de la Constitution suisse, votée en 1999: «Les diverses régions et les communautés linguistiques doivent être équitablement représentées au Conseil fédéral.»

L’équilibre entre les cantons n’est-il pas la pierre de voûte de notre État fédéral? Alors, l’éviction de Genève, dont le rayonnement dépasse ses frontières, risque d’apparaître comme une gifle, – mais la candidature de Pierre Maudet reviendra un jour, victorieuse. Quant à l’échec d’Ignazio Cassis, il serait ressenti, après une longue attente, comme un affront par le Tessin et les vallées italiennes des Grisons. D’autant qu’un Conseil fédéral formé de quatre Alémaniques, de deux Romands et d’un Tessinois aurait du sens dans une Suisse au milieu de l’Europe.

Philippe Bender, Historien