09/07/2017 10:02 | Lien permanent | Commentaires (0)

Les réducteurs de fête

Sous le ciel étoilé des nuits d’été, les festivaliers s’amusent. Apparemment débridées, les occasions de festoyer seraient en fait très contrôlées.

Quentin.jpgL’été est la saison de la fête. On le répète avec tant d’aplomb qu’on finit par le croire. N’est-ce pas l’été que l’on peut, bière à la main, passer d’un concert à l’autre pendant trois mois entiers? N’est-ce pas l’été que se déploient le plus grand nombre de stands de nourriture (locale, végétarienne ou exotique)? L’été que s’additionnent le plus grand nombre de gueules de bois, de descentes de drogues variées? Il y a indiscutablement pléthore d’offres, et leur diversité n’a d’égal que l’éclectisme des estivants.

Pourtant, cela fleure la férule. Dans ce désir de diriger les masses, de les compresser jusqu’au délire, jusqu’à la transe, se niche autre chose que l’amour de la musique, le goût de la bière ou la simple – et compréhensible – volonté de faire des bénéfices. À l’origine de toute «politique culturelle», il y a le désir d’ordre (et son pendant: la soumission). Lausanne est exemplaire en la matière: elle impose aux fêtards de risibles «collaborateurs de nuit», elle s’efforce de les expulser de ses parcs, de ses parvis d’église, de ses places publiques, elle s’échine à les concentrer sur le périmètre privé du Flon; puis elle se fait suave et prodigue, elle soutient une variété incroyable de festivals et de manifestations. Elle garantit ainsi que les fêtards iront là où les autorités le veulent, que les débordements seront contrôlés, impeccablement muselés par le service d’ordre. Dans ces parodies d’orgie mâtinées de culture on trouve, sans doute, une façon de joie qui peut s’appeler fête, un hébétement torpide que l’on peut nommer ivresse, un relent de merguez que l’on peut prendre pour une bourrasque cosmique. Mais la fête dans les clous de la culture n’en est pas moins singulièrement réduite.

Autre exemple: le Montreux Jazz, où l’ordre règne de manière implacable. Divisés en deux catégories sociales distinctes, ceux qui ont les moyens de payer deux cents balles pour écouter un Herbie Hancock qu’ordinairement ils relèguent à l’ascenseur de leur villa, et ceux qui viennent boire des bières dans des gobelets en plastique, s’empiffrer de churros et travailler leurs coups de soleil. Les premiers prennent place dans des salles mortifères et climatisées, où l’acoustique est, dit-on, inégalable. Les seconds arpentent cette espèce de boyau étranglé, dans la touffeur des vendeurs de saucisses, que l’on nomme usuellement les rives du Léman.

Autre exemple: le Paléo Festival, devant lequel la presse s’agenouille chaque année. Les festivaliers se voient proposer une plaine aride où résonnent parfois quelques notes de bon rock; cette plaine est quadrillée de marchands ambulants et de flics (parmi eux, un type en dreadlocks grasses vous demandera de l’herbe, avant de sortir sa carte de police avec un sourire narquois). Dans cette débauche mercantile et policière, on voit mal par quel pore miraculeux pourrait sourdre une quelconque fête, un quelconque esprit bachique; on voit mal comment, dans ces dédales étroitement surveillés, saturés, pourrait souffler le vent de liberté que l’on nous vante. L’offre est variée, dit-on. Sa variété n’a d’égale que celle des méthodes oppressives et policières mises en œuvre par les politiques culturelles à des fins de domestication. La rumeur veut que la semaine du Paléo soit particulièrement propice à la procréation. Au moins… Mon Dieu! Si l’on s’y emmerde, si l’on nous y domine, faites au moins qu’on y baise fort et bien! C’est, je suppose, la seule consolation valable. Celle qui fait que, malgré tout, je m’y rende chaque année.

Quentin Mouron, écrivain

 

02/07/2017 09:38 | Lien permanent | Commentaires (0)

Une «macronite» suraiguë

Ver_1_of_SANDOZ_1.jpgLe nouveau président français, plus jeune président d’Europe, a ouvert la boîte de Pandore des discussions sur l’âge des politiciens. La démission de M. Burkhalter offre un prétexte d’examiner de plus près l’âge des conseillers fédéraux. Constat «alarmant»: ils dépassent tous – et parfois largement – le demi-siècle. Ne faudrait-il pas «rajeunir le collège» et y élire un «représentant des jeunes» dont les désirs sont «si peu pris en compte»? Ne serait-ce pas l’occasion en outre de fixer dans une loi un âge minimum et un âge maximum pour l’exercice d’un mandat politique?
 
En politique, aucun élu ne représente un «groupe social», quelle qu’en soit la caractéristique. Aucun élu, de quelque autorité qu’il soit membre, ne représente officiellement une catégorie sociale. Chacun est certes influencé dans ses prises de position par son identité (âge, sexe, culture, religion, appartenance partisane, formation professionnelle, etc.). Mais faudrait-il quand même nommer «un jeune» conseiller fédéral?
 
Chaque classe d’âge a ses préoccupations propres. Les aspirations des administrés de moins de 20 ans ne sont pas celles des administrés de 20 à 30 ans qui ne sont pas celles des administrés de 30 à 40 ans, et les personnes de 40 à 50 ans ont souvent oublié les préoccupations qu’elles avaient précédemment, accaparées qu’elles sont par leurs soucis immédiats. En effet, l’âge est l’élément de l’identité qui change le plus souvent et le plus rapidement. Une bonne raison de ne pas en faire une donnée fixe quand il s’agit d’un mandat politique. Cela équivaudrait à «interdire» à une personne de mûrir, fût-ce pendant une législature.
 
L’âge joue peut-être un rôle différent pour les membres de l’exécutif et pour ceux du législatif. Les membres de l’exécutif doivent gouverner et le faire dans l’idée du long terme, donc rechercher des solutions durables et admissibles pour une collectivité. Quand ils exercent leur mandat à plein temps, Ils s’éloignent peu à peu des préoccupations journalières des citoyens. Ils assument en outre un rôle de représentation auprès d’autres autorités, voire auprès d’États étrangers, et doivent, pour jouir d’une certaine crédibilité, pouvoir s’appuyer sur une expérience de la vie. Celle-ci s’accroît avec les années, le goût de la paix aussi. La jeunesse n’est pas a priori la qualité principale que doit avoir un membre de l’exécutif. Cela ne signifie pas que seules les personnes à la retraite doivent être choisies, car il y a aussi un âge à partir duquel l’adaptabilité est moindre, ce qui peut être nuisible.
 
Bien plus nombreux que ceux de l’exécutif, les membres du législatif peuvent refléter toutes les sensibilités et les aspirations de la société. Les partis sont responsables d’y veiller. Ils doivent offrir aux électeurs des listes de candidats variés dans l’échelle des âges, des provenances, des activités, proches des préoccupations de tout un chacun. C’est une question de bon sens et non de loi. En outre, si les parlementaires sont des miliciens, ils restent en contact avec la réalité courante qu’ils doivent relayer à l’exécutif. Aux électeurs de se montrer perspicaces.
 
L’âge joue un rôle différent selon le niveau politique (communal, cantonal ou national). Les préoccupations de chaque âge de la vie des administrés sont mieux connues des autorités cantonales (et communales) que des autorités fédérales, d’où l’intérêt vital du fédéralisme. La proximité des administrés relativise le rôle de l’âge des autorités, sans démentir pour autant les affirmations développées ci-dessus.
 
En conclusion, l’âge est aussi bien une qualité qu’un défaut et il serait erroné d’en faire la condition sine qua non d’une candidature à une élection.
 
Suzette Sandoz, ex-conseillère nationale libérale (VD)

25/06/2017 09:53 | Lien permanent | Commentaires (0)

Danser quand tout va mal

Face aux nouvelles du monde qui démoralisent, chacun a ses trucs. Se mettre entre parenthèses, le temps d’une chanson, en est un.

Cercle.jpgIl m’arrive en fin de soirée, aux alentours de minuit, de mettre la musique à fond dans le salon et de danser toute seule. Parfois, je me fais mon propre cinéma. Parfois, je ne fais rien d’autre que danser pour me vider la tête. Il se trouve que je suis nostalgique certains soirs de grandes chansons françaises. Au hasard, Aznavour. Hier, en écoutant une de ses chansons, des mots qui disaient «Il me semble que la misère serait moins pénible au soleil», je me suis arrêtée net de danser pour me poser la question. La raison sans doute à cette photo terrible aperçue dans un journal et sur laquelle je m’étais attardée. L’article titrait: Les damnés de Mossoul. Je n’ai pas besoin de rechercher l’image sur Internet. Elle s’est gravée illico dans ma mémoire tant elle figurait une fin de monde apocalyptique.

Mossoul, c’est cette ville tombée aux mains de l’État islamique que les forces irakiennes tentent de reconquérir depuis octobre. La photo représentait un entassement de civils essayant de fuir les combats parmi les décombres. À leur vue, mon esprit a réagi immédiatement. «Rien ne change, c’est la même barbarie qu’il y a des centaines d’années», ai-je pensé. Si vous abandonnez la lecture de cette chronique à cet instant précis, c’est que nous sommes atteints du même syndrome. Je veux parler de la peur d’être envahi par une tristesse insurmontable. Parce que je dois avouer que j’ai tourné la page du journal un peu rapidement à mon goût. Non pas par désintérêt, mais pour pouvoir déjeuner en paix comme dirait notre Stephan national. Et puis, pour être sincère, parce qu’il y a trop. Honnêtement, monsieur Aznavour, la misère par les temps qui courent est tout aussi pénible au soleil.

Malgré un positivisme acharné, l’état du monde a tendance à me saper le moral. Je dois livrer une bataille quasi quotidienne contre la tentation de repli. Tout laisser tomber, ignorer les problèmes de la planète, cultiver son petit jardin en évitant soigneusement de lever la tête. Je connais des gens qui ont décidé de se couper des nouvelles de l’extérieur et qui, à les entendre, s’en portent beaucoup mieux. Mais ce n’est pas la solution. Pour mille raisons. On n’a pas le droit de baisser les bras. Ne serait-ce que pour donner l’exemple à la génération suivante. Ne serait-ce que par le fait que le déséquilibre fait avancer, alors que l’inertie, c’est le néant. C’est la mort de la pensée. Qui voudrait d’une société vidée de sa substance?

À nous de trouver des trucs pour se sentir impliqués dans la marche du monde. Pratiquer le bénévolat, manifester, s’informer judicieusement, faire des dons, mais aussi aller chercher à l’intérieur de nous ce qui est susceptible de nous rendre heureux, de nous apaiser. La musique, par exemple. Prenez les Rolling Stones, posez-les dans un stade et voyez le résultat. Il y a une joie incroyablement palpable qui se propage dans la foule, quelque chose d’une légèreté magique qui requinque.

Le verbe est trivial mais je n’en trouve pas d’autre pour désigner l’élan collectif qui nous tire vers le haut. La musique, ça peut lier des gens même s’ils ne sont pas d’accord avec eux. Ce n’est pas nécessaire de comprendre les paroles d’une chanson pour la partager avec un Irakien ou un Africain. On est dans la communion, comme on rêverait que ce soit partout, tout le temps.

Ce soir-là, j’ai compris pourquoi j’avais besoin de ma parenthèse musicale de minuit. Ma danse nocturne, c’est comme un rituel de dés­encombrement. Je laisse la musique m’imprégner pour en quelque sorte réenchanter mon monde. Et vous voulez la bonne nouvelle? Nous sommes à l’approche du mois de juillet. Qui dit été dit festival et donc musique à volonté. Alors, on danse?

Yasmine Char, directrice du Théâtre de l’Octogone
et écrivain