29/04/2018 10:22 | Lien permanent | Commentaires (0)

Saint-Marin

Favre.jpgLa petite République enclavée dans le nord de l’Italie, jadis paradis fiscal prospère, est au bord de la faillite.

On entend beaucoup parler du Vatican et de Monaco, un peu du Liechtenstein, un peu moins d’Andorre et pratiquement pas de Saint-Marin. Comme son nom ne l’indique pas, il s’agit d’une forteresse, d’une île, loin des mers, en pleine campagne. La ville connue la plus proche, à l’est, étant Rimini, sur l’Adriatique.

Tout arrive. La «plus ancienne République au monde» est au bord de la faillite, alors que ce micro-État fut prospère grâce à un véritable paradis fiscal, non sans originalités.

Longtemps, les capitaux italiens se partageaient entre la Suisse et Saint-Marin. Comme la Confédération helvétique, bien à regret, la petite République a dû abandonner son secret bancaire. Et la crise de 2008 a mis à mal ses banques: la Caisse d’Épargne, la plus grande institution du pays, a été recapitalisée quatre fois en quatre ans. La dette publique a explosé. Et c’est un Suisse, Wafik Grais, ne parlant pas italien, qui a été nommé gouverneur de la Banque centrale, pour tenter de remonter la pente… Pendant ce temps, en janvier dernier, le secrétaire du PSD (Parti des socialistes et des démocrates) Nicola Ciavatta soulignait que le dernier bilan de l’État était en réalité faussé car il ne comptabilisait pas les 480 000 millions d’euros de pertes de la Cassa di Risparmio. Conjoncture difficile qui n’a pourtant pas retenu les secrétaires d’État, poursuit-il, de dépenser, juste avant le début de 2018, 640 000 euros pour des agrandissements immobiliers des locaux des ministères…

La pleine souveraineté de Saint-Marin vient par ailleurs d’être mise à mal sur le plan judiciaire dans la récente affaire Severini et Pagliai contre le quotidien L’Informazione di San Marino, affaire dans laquelle un tribunal italien, celui de Florence, s’est arrogé une légitimité pour statuer dans le cas d’un délit pourtant perpétré sur le territoire de Saint-Marin. Qui aurait donc dû être seul compétent, faisant ainsi de ce procès une brèche vers une forme de protectorat italien.

Et les 30 000 habitants ne paient toujours pas d’impôt grâce principalement au tourisme et à la vente de timbres postaux, alors que les entreprises fuient Saint-Marin.

Pour rappel, un peu d’histoire: l’origine de la République remonterait au IVe siècle, avec un certain développement au XIIIe siècle. Saint-Marin est actuellement gouverné par deux capitaines-Régents pour un mandat de six mois seulement.

Ce petit pays a subi un grand nombre d’invasions au cours de sa très longue histoire, y compris celle des Borgia, mais il a réussi à chaque fois à retrouver son indépendance. Son plus célèbre citoyen est Giuseppe Garibaldi, qui y trouva refuge. Saint-Marin a même été gouverné par les communistes de 1945 à 1957 et encore de 1978 à 1986, après avoir été fasciste pendant la guerre!

Si vous traversez l’Émilie-Romagne ou les Marches, n’hésitez pas à faire un détour pour découvrir une merveilleuse cité fortifiée entièrement piétonne, dont la petite capitale est classée au Patrimoine mondial de l’Unesco. Et si vous visitez la Serenissima Repubblica di San Marino au bon moment, vous assisterez à une relève de la garde en uniforme historique. Espérons que demain ce minuscule État retrouvera un jour la prospérité!

Pierre-Marcel Favre, Éditeur

 

22/04/2018 09:58 | Lien permanent | Commentaires (2)

Car nous le valons bien

Ver_1_of_gaillard1.jpgSillonnant les vallées, arpentant les campagnes, reliant les petites communes aux centres locaux, les bus jaunes représentent plus qu’un moyen de transport. Ils sont l’incarnation du service public qui se préoccupe d’assurer des prestations dans tout le pays plutôt que d’améliorer sa rentabilité.
 
Nous avons découvert collectivement une morne réalité: à l’instar d’autres entités conservées en mains publiques, mais devenues des sociétés anonymes, La Poste et sa filiale CarPostal opèrent comme des entreprises classiques. Elles cherchent à générer des profits, y compris dans le cadre des mandats de desserte –subventionnés – confiés par la collectivité.
 
Tout est fait, bien sûr, pour le dissimuler: le transporteur continue à se parer des oripeaux de l’intérêt général, à coups de croix suisses, de klaxon à trois tons et de références historiques. Il rappelle moins volontiers qu’il cherche à s’étendre, parfois par des méthodes plutôt offensives, sur de nouveaux marchés, jusque dans le midi de la France, où CarPostal assure par exemple les transports de Sète, d’Agde ou du département de l’Hérault…
 
À la lucidité sur ces pratiques, ajoutons la clairvoyance sur leurs causes. L’appétit de bénéfice, parfois jusqu’à en perdre la tête en pratiquant des astuces comptables illégales, et les velléités d’expansion ne sont pas des lubies d’une direction mégalomane, mais l’exécution d’un mandat politique. L’instruction donnée à La Poste de rechercher un «rendement conforme à la branche dans tous ses secteurs d’activité» – c’est-à-dire à se comporter exactement comme tout autre acteur économique – figure dans les objectifs fixés par le Conseil fédéral, conformément à la volonté de la majorité de droite du Parlement.
 
Bien sûr, il vaut mieux que cet argent profite aux caisses publiques (200 millions de dividende pour la Confédération l’an passé). Mais si c’était là l’unique objectif, il n’y aurait pas besoin de constituer une SA autonome pour l’atteindre.
 
Non, c’est bien d’une application aveugle du dogme libéral qu’il s’agit, selon lequel c’est la volonté de générer davantage de bénéfice, la fixation d’objectifs quantitatifs transmis hiérarchiquement du haut vers le bas qui serait le moteur le plus efficace d’une organisation. À l’inverse, on méprise l’engagement quotidien d’employés motivés par la conviction d’œuvrer dans l’intérêt général, par la fierté de perpétuer une tradition de qualité suisse, par l’amour du travail bien fait.
 
La liste des victimes de cette idéologie est longue. Les offices postaux, réduits à des centres de coûts à éliminer peu à peu, disparaissent sans qu’il soit possible de leur imaginer un autre avenir. La desserte des zones rurales et périphériques en connexions à haut débit, filaire ou cellulaire, est en retard, car elle n’est pas rentable pour les opérateurs privés à qui on a confié le soin d’équiper le pays. Dans les chemins de fer aussi, la Confédération veut instiller le poison de la concurrence au risque de déstabiliser l’un des meilleurs réseaux du monde…
 
Réveillons-nous! Mobilité, transport de marchandises, accès à Internet: nous avons besoin de services publics de qualité. Longtemps vecteurs de fierté, de cohésion, de solidarité, ils assurent la prospérité et la qualité de vie. C’est aussi sur leur base solide que se déploient le dynamisme entrepreneurial et la capacité d’innovation. Face à l’idéologie destructrice du profit à court terme, faisons valoir notre impérieux besoin de service public. Car nous le valons bien.

Benoît Gaillard, Président du Parti socialiste lausannois

15/04/2018 10:26 | Lien permanent | Commentaires (0)

Zones à défendre

Capture1.PNGNous avons été témoins, cette semaine, d’une impressionnante mobilisation militaire française. Face à la Syrie de Bachar? Non. Bien plus spectaculaire! 2500 CRS et gendarmes dépêchés pour faire évacuer la «zone à défendre» de Notre-Dame-des-Landes. Soit, en gros, dix robocops contre un écologiste barbu. C’est que, là aussi, des gaz de combat étaient en jeu, du moins selon la twittosphère d’orientation légaliste et droitière: les odeurs corporelles desdits occupants, censés ne plus se laver depuis des mois. Sans compter la force de frappe chimique de leurs chèvres, de leurs engrais bio et autres miasmes célébrant le retour à la vie primitive.

Certes, la «défense» de NDDL n’a plus de raison d’être, puisque le gouvernement a abandonné le projet d’aéroport contesté à la fois par les riverains et les écologistes. Certes, les «zones de non droit» ne doivent pas exister dans un État qui, justement, se dit de droit. Mais les mauvais esprits se disent que ces 2500 spadassins n’auraient pas été de trop, par exemple, pour nettoyer de ses mafias narco-islamiques (le mot est du criminologue Xavier Raufer) le quartier «sensible» d’Ozanam, à Carcassonne, d’où était issu le djihadiste Radouane Lakdim. Ou que des équipes de choc pourraient être parachutées dans toutes les cités où l’on a entendu des clameurs de joie à l’annonce des morts de Charlie Hebdo ou du Bataclan. Or, sur ces sujets-là et dans ces «ZAD»-là, le Ministère de l’intérieur s’avance sur la pointe des pieds. La politique est l’art du possible, or il est des missions que, de toute évidence, l’État français a classées impossibles. Il se rabat donc sur des cibles à moindre risque et fait le beau devant ceux qui, de l’extérieur, pourraient avoir barre sur lesdites cités.

Cela dit, l’avènement et la chute de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes nous content une histoire parallèle, et pour ainsi dire buissonnière, de la France du IIIe millénaire. Du côté de l’État, d’abord: une dérive policière et militariste dans la gestion de la sécurité intérieure, traduite par un recours de plus en plus routinier à la force brute et une criminalisation aggravée de toute résistance à cette force. De l’autre côté, la ténacité des utopies sociales, économiques et agricoles dont la France fut (aussi) le berceau. À NDDL, l’expérience a débordé de son bac à sable comme un plant de courge bien fumé – d’où la nécessité de la déloger au Roundup policier. NDDL était un laboratoire d’agriculture durable, d’autarcie et d’entraide, bref, d’un modèle de société dont les pousses se multiplient çà et là ces dernières années. En parcourant les médiathèques de province où l’on m’invitait, suite à la parution de mon premier roman, j’ai eu la surprise de découvrir ce tissu social parallèle, presque clandestin, organisé sur un modèle associatif d’extrême gauche. Malgré ses lourdeurs idéologiques occasionnelles, c’est un réseau qui assure, sur ce vaste territoire dépeuplé, le maintien des fonctions neurovégétatives. Dans nombre de recoins zombifiés par les supermarchés, ces utopies en acte assurent une autarcie locale limitée, mais concrète, à rebours des mouvements souverainistes, qui ne défendent la souveraineté que sur un plan politique, donc abstrait.

Les ZAD sont aussi, et surtout, un mouvement de réappropriation humaine de la terre française. Une terre mutilée par les autoroutes et le béton, épuisée par l’agriculture industrielle, qui a transformé les paysans en techniciens du sol. Entre les agroprolétaires esseulés et déracinés, qu’on expose cruellement dans des shows comme «L’amour est dans le pré», et les communautés chaotiques, mais chaleureuses, des ZAD, il y a une divergence de destins qui devrait faire réfléchir. Heureusement, l’appareil sécuritaire et la technocratie veillent à nous en dissuader.

Slobodan Despot, Éditeur et écrivain