11/11/2018 12:48 | Lien permanent | Commentaires (2)

D’une péninsule à l’autre

VIIIIII.JPGDeux Europe tremblent en regardant l’Italie. L’Europe de l’humanisme, d’abord, en constatant la dureté de la politique migratoire mise en œuvre, et la violence de la répression de ceux qui préfèrent miser sur la solidarité et l’intégration, à l’image de ce maire calabrais incarcéré. En s’appuyant sur une rhétorique strictement nationaliste, en renonçant à la légalité comme référence, en abandonnant toute proportionnalité, le gouvernement de Rome offre l’incarnation vociférante d’un égoïsme simpliste et menaçant.
 
Mais l’Italie de Salvini et Di Maio provoque aussi la confrontation avec l’Europe des traités et du pacte budgétaire. Avec, par exemple, la garantie d’un minimum vital plus élevé pour les chômeurs et les retraités – même s’il n’est qu’un pâle avatar du revenu universel promis par les sbires de Beppe Grillo –, ou encore une anticipation du départ en retraite pour qui a commencé à travailler tôt, la ligne de redressement financier annoncée par la majorité précédente n’est plus tenue. Et voici la Commission européenne dans la position de rigoureux gardien d’une discipline abstraite, méprisant les choix des peuples, figure d’opposition si utile en politique intérieure.

Il ne faut pas faire à l’agitation agressive qui tient lieu de programme aux gouvernants italiens l’honneur de conserver les yeux rivés sur elle. Car c’est son objectif: monopoliser l’attention et faire croire que sa façon même de poser les questions est aujourd’hui la seule imaginable.
 
Une autre péninsule mérite, au contraire, d’attirer nos regards. En Espagne, le Parti socialiste ouvrier dirige le pays depuis la fin du gouvernement de droite précipitée par un gigantesque scandale de corruption. Il a passé, voici quelques semaines, un accord budgétaire décisif avec Podemos, le mouvement né d’une indignation populaire massive après la crise de 2008. Cette nouvelle alliance ne propose rien de moins qu’une rupture avec les politiques d’austérité menées jusque-là, s’engageant pour une réindexation des retraites, une augmentation des bourses d’études, une hausse du salaire minimum, une prolongation du congé paternité, ou encore la garantie à chaque enfant d’une place d’accueil entre 0 et 3 ans.
 
Et comme cette gauche renaissante ne s’interdit plus de penser aux recettes, le respect des équilibres budgétaires voulus par les traités n’est pas hors de portée. En prévoyant notamment une taxation de 0,2% sur les transactions financières sur les actions espagnoles, le gouvernement socialiste affiche sa détermination là où les instances internationales patinent.
 
Au Portugal, la situation est étonnamment similaire, puisque les socialistes y gouvernent avec l’appui d’une coalition incluant les écologistes et la gauche radicale. En 2016, le pays subissait la fameuse procédure pour déficit excessif enclenchée par la Commission européenne. En 2018, il fait partie des bons élèves avec un déficit public et un chômage en baisse – tout ceci grâce à une politique de relance de la demande fondée sur les investissements publics et l’amélioration du pouvoir d’achat du plus grand nombre.
 
La péninsule Ibérique s’impose comme laboratoire de rupture avec la doctrine de réduction des dépenses et de flexibilisation des marchés du travail, dont même le FMI reconnaît aujourd’hui les excès. En alliant politique économique de gauche et progrès des droits individuels, ils font revivre un équilibre qu’on avait pu croire disparu – et rendent possible par là même une ouverture du pays, comme lorsque le gouvernement Sanchez a accueilli, le premier, l’Aquarius en détresse l’été passé.
 
La social-démocratie, une idée neuve en Europe? Il faut espérer que ces orientations soient durables, et qu’elles en apportent la preuve. Mais la péninsule Ibérique a déjà accompli une tâche importante: sauver l’honneur de notre Vieux-Continent, et y faire renaître l’espoir d’un avenir plus juste.

Benoît Gaillard
Président du Parti socialiste lausannois

04/11/2018 12:17 | Lien permanent | Commentaires (0)

Quelle Constitution pour le Valais du XXIe siècle?

008215C4_EB4676B51FFDF15549369C4959B2AC57.jpgLa Constituante devra faire face à trois obstacles: la relation entre l’Église et l’État, les rapports entre le Haut et le Bas-Valais ainsi que la cohésion sociale et territoriale.

Dans trois semaines sera élue la Constituante chargée de rédiger la loi fondamentale soumise au peuple. Si l’on peut s’attendre à des secousses dans le Bas-Valais (96 sièges), le Haut-Valais (34 sièges) restera fidèle à sa bonne vieille politique.

Un délai de quatre ans a été fixé pour cette œuvre… en prose. Les précédentes Constitutions furent élaborées avec célérité. Celle de 1848, en quelques semaines. Les méchantes langues diront que son principal rédacteur, le radical Maurice Barman, put ruminer à satiété les termes de la charte dans son exil vaudois lors du Sonderbund. Quant à celle de 1907, la tâche fut menée rondement. Il est vrai qu’on renvoya à plus tard les questions qui fâchaient: l’élection par le peuple du Conseil d’État et des conseillers aux États, et celle du Grand Conseil à la proportionnelle, en vigueur dès 1921.

Trois obstacles se dresseront sur la route de la révision.

Le premier touche aux relations entre l’Église et l’État. Au caractère «religieux» du Valais! Mesuré à l’aune de la foi vécue, le trait paraît forcé, comme un pieux mensonge qui ignorerait les vicissitudes d’une religion d’État et de la confusion du spirituel et du temporel. Certes, pour nos «croisés» le Valais sera toujours plus catholique que chrétien! En témoigne la lente acceptation des protestants: expulsés à la Réforme, revenus avec l’industrialisation, ils attendront 1973 pour que leur confession obtienne l’égalité juridique. En annonçant qu’elle refusera le projet entier si on touche à un seul cheveu du Préambule, l’UDC joue la provocation, narguant les progressistes, flattant les conservateurs et divisant les modérés. Grossière manœuvre: la «question religieuse» trouvera une réponse consensuelle.

Le deuxième porte sur les rapports entre le Haut et le Bas, souvent pleins de tensions et de ressentiments. Le Haut-Valais, qui a marqué nos institutions, ne domine plus. Or, puisqu’il est inconcevable de restaurer l’ordre ancien, pourquoi ébranler l’unité cantonale? Mieux vaut freiner l’éloignement vers Berne et le Plateau de cette région, notamment à cause des communications, des hôpitaux, des écoles et des médias. Car que serait notre tourisme sans Zermatt, Leukerbad ou Conches? Et notre industrie: la Lonza ne va-t-elle pas investir près de 1 milliard sur le site chimique de Viège? En ce dossier, le courage est préférable à la démagogie!

Le troisième concerne la cohésion territoriale et sociale. Les trois quarts de la population habitent désormais la plaine du Rhône, du Léman à Brigue. Les vallées latérales continuent de se déverser sur les villes situées à leur entrée. Faut-il se résigner à ce que le monde d’en bas et d’ailleurs dicte sa volonté à la montagne? À ce que la finance seule détermine la destinée de nos stations? De plus, il conviendra de repenser l’architecture interne de notre république: les compétences des trois pouvoirs et de l’administration, la taille des communes, le rôle des régions. Solidarité entre les générations et les milieux sociaux également. Car le degré de civilisation se mesure non au discours sur l’éminente dignité des petits et des précaires, mais au sort concret réservé aux plus vulnérables. Au peuple entier. Les problèmes de la santé, de l’égalité, de l’éducation occuperont à juste titre les débats. Comme ceux des finances et de la collaboration entre l’économie et l’écologie.

À la fin, le projet de Constitution ne devra pas additionner les oppositions. Il montrera si le Valais franchira le pas menant d’une démocratie gouvernée à une démocratie gouvernante (Burdeau). S’il entendra partager le destin de la Suisse moderne, 200 ans après son entrée réticente dans la Confédération.

Philippe Bender, historien

28/10/2018 12:02 | Lien permanent | Commentaires (2)

La Suisse, pays de l’autodétermination

quatro.jpgEn Suisse, personne ne décide seul, personne ne nous impose quoi que ce soit. Le dernier mot appartient au peuple. C’est la majorité qui prévaut. Quatre fois par année, les citoyens sont en effet appelés à se prononcer sur des projets, des initiatives, qui ont été discutés au sein du Conseil fédéral et du parlement ou débattus dans les médias et sur la place publique. Il n’existe aucun État qui détient des droits de participation aussi étendus. L’initiative de l’UDC sur l’autodétermination, soumise au peuple le 25 novembre prochain, n’est donc pas nécessaire. Les Suisses s’autodéterminent déjà eux-mêmes.
 
«Le droit suisse au lieu des juges étrangers», exige le texte de l’UDC qui demande que la Constitution l’emporte sur le droit international. Nous devrions renégocier de nombreux traités internationaux et, en cas d’échec, les abroger. Or notre pays est interconnecté au reste du monde. Nos relations se traduisent par quelque 5000 accords et traités, dont 600 revêtent une importance capitale pour l’économie. Nous prônons le libre-échange et le multibilatéralisme, nous nous engageons pour la démocratie et la défense des droits humains. C’est dans notre ADN.
 
L’initiative de l’UDC nuit à ces valeurs typiquement helvétiques qui ont fait de notre pays ce qu’il est aujourd’hui et qui sont garantes de sa prospérité. Le texte menace non seulement la stabilité juridique, pilier de notre crédibilité, mais affaiblit les droits l’homme et met en danger notre économie. La Suisse ne serait plus reconnue comme un partenaire fiable, de confiance, et s’isolerait sur le plan international. Nos intérêts en souffriraient sans pour autant renforcer notre autodétermination.
 
La place économique suisse paierait un lourd tribut en cas de oui. Des emplois seraient mis en danger. Notre pays gagne un franc sur deux à l’étranger. Une épée de Damoclès pèserait non seulement sur notre industrie d’exportation, mais aussi sur les PME qui sont au cœur de notre économie et qui contribuent à notre richesse.
Ce sont des centaines de sous-traitants notamment de l’industrie des machines, du métal, de l’industrie alimentaire qui seraient touchés. Or de nombreuses PME sont confrontées actuellement à de grandes tensions sur les prix. Nous ne devons pas les fragiliser davantage, d’où l’importance que les traités internationaux soient validés et que le réseau d’accords soit étendu. Nous ne résoudrons pas seuls les défis de la mondialisation, mais avec le reste du monde.
 
À l’heure où l’isolationnisme et le protectionnisme gagnent du terrain, la Suisse a plus que jamais besoin d’une économie ouverte sur le monde. D’autant plus que l’innovation est le fer de lance de nos entreprises. Elles doivent pouvoir recourir à la coopération internationale par le biais de la participation à des programmes de recherche ou par l’accès à une main-d’œuvre étrangère qualifiée. Si l’initiative de l’UDC était acceptée, il est aussi à craindre que les investisseurs étrangers boudent notre pays. Ne créons pas un climat d’incertitude.
Notre démocratie directe est bien vivante. Notre souveraineté aussi. Elles ne sont pas menacées par les juges étrangers. Notre histoire montre que la Suisse ne s’engage que si elle a des intérêts ou que ses intérêts sont renforcés: c’est ce qu’elle fait, par exemple, dans le cadre des Accords bilatéraux. Disons non à une politique de sanctions, d’isolement et de dénonciations de traités internationaux qui remettrait en question la réussite du modèle helvétique.

Jacqueline de Quattro
Conseillère d’État vaudoise PLR,
cheffe du Département du territoire et de l’environnement