08/10/2017 09:26 | Lien permanent | Commentaires (0)

Peut-on encore voyager?

carcle.JPGIl y a quelques années ou quelques dizaines d’années, nous pouvions voyager presque partout. C’est fini. Les attentats islamistes, dans nos contrées, sont une horreur. Mais rien de comparable aux 100 000 morts du Front islamique dans les années 1990 en Algérie. Certes, de tout temps, nous avons eu de l’insécurité, des tensions, des guérillas et des guerres. Le communisme en Russie, en Chine, au Cambodge, c’est une centaine de millions de victimes. Rien de pire. Mais qu’en est-il aujourd’hui?
 
Commençons par l’Amérique centrale et du Sud. Les pays les moins criminels sont Cuba, le Chili, l’Argentine, l’Uruguay, la Bolivie, même Haïti, qui n’a pourtant pas bonne réputation. Parmi les pires, on trouve le Honduras avec 7000 meurtres par année, le Salvador, le Venezuela, la Jamaïque et le Guatemala. En Amérique du Nord, le Canada a un taux de criminalité de 1,6* meurtre par année pour plus de 35 millions d’habitants. Quant aux États-Unis, leur taux est de 4,2, soit 13 000 meurtres par année, ce qui est moins que ce que croient la plupart des gens. En Asie, les taux d’homicide sont incroyablement bas. Le Japon, avec 0,3, n’est pas criminel. Mais la Chine avec 1,0 non plus. Même l’Inde n’est pas extrêmement dangereuse avec 3,4. Pour les Philippines, on monte à 5,4. Et à 13 pour la Papouasie-Nouvelle-Guinée. Alors qu’en Australie nous sommes à 229 meurtres par an et un taux de 1,0.
 
C’est hélas en Afrique que cela se complique. L’Afrique du Sud compte 16 000 meurtres et un taux de 37. Les deux Congos ont des taux de 30 et 21; le Congo-Kinshasa en est à 13 000 assassinats par année. L’Ethiopie et le Kenya sont dangereux, 20 000 meurtres par année pour le premier. Mais le Sénégal, l’Égypte et l’Algérie ne sont pas du tout aussi dangereux que certains l’imaginent.
 
En Europe, on ne risque guère. Les pays les moins sûrs sont la Moldavie, la Russie et le Monténégro. Les impressions que nous avons sont troublantes et ne correspondent pas à l’image véhiculée par l’actualité. Les meurtres, bien sûr, c’est une chose, mais il faut prendre aussi en considération les vols qui créent une atmosphère bien désagréable pour le voyageur… Malgré tout, plus de la moitié de la planète reste accueillante.
Notons encore que certains pays sont très dangereux à leurs frontières ou dans une région rebelle ou encore dans une partie de la capitale. Alors que le reste du territoire ne pose pas vraiment problème. C’est le cas en Inde. Le Cachemire, une partie de l’Assam, etc., sont à proscrire. Le Congo-Kinshasa est dangereux, mais le Nord-Kivu est carrément infréquentable. Il est possible d’aller visiter les fabuleux trésors nubiens découverts par Charles Bonnet au Soudan du Nord, mais ce serait folie d’aller au sud. À la frontière de la Malaisie, la Thaïlande subit une rébellion islamiste, mais à proximité tout est tranquille. Même Alep et Damas (la Foire de Damas vient de rouvrir) ne sont pas beaucoup plus dangereuses que, aujourd’hui, Barcelone.
 
Si on se rend dans des endroits «improbables», il faut impérativement respecter quelques règles. Dans le désordre je conseillerais, après 106 pays visités, pour les lieux peu amènes:
 
- Toujours éviter les foules, qui favorisent les méfaits.
– Se faire accompagner par des gens de l’endroit très sûrs.
– Avoir à disposition, dans une poche de devant, un lot de billets permettant de contenter un agresseur moyen.
– Faire coudre à l’intérieur d’un pantalon une poche spéciale pour y placer les gros billets et une carte de crédit.
– Ne pas louer de voiture et ne prendre qu’un véhicule agréé par votre hôtel.
– Bien sûr, se vêtir de la manière la plus banale, sans montre ni caméra.
– C’est capital: ne pas rester longtemps dans un restaurant, un hôtel, le temps que des malfrats soient sur votre route, vous n’êtes plus là!
Bons voyages!
 
* Meurtres par année pour 100 000 habitants.
P.-S.: Véritable guide touristique pour les inquiets, l’application My Safe Map renseigne le niveau de sécurité, de jour comme de nuit, des lieux que le touriste souhaite visiter. Les «safe mappers» sont géolocalisés et donnent des infos sur les endroits à éviter.
 
Pierre-Marcel Favre
Éditeur

01/10/2017 10:29 | Lien permanent | Commentaires (0)

Sortir de l’insécurité alimentaire

Benoit.jpgDimanche passé, le peuple et les cantons adoptaient l’arrêté fédéral sur la sécurité alimentaire, à une écrasante majorité. Médias et commentateurs l’ont interprété comme une marque de soutien à l’agriculture – un soutien bien symbolique, toutefois, car le Conseil fédéral avait annoncé en toute transparence que ce texte n’aurait aucun effet direct. Aucun changement législatif. Aucune réorientation de politique.

Est-ce à dire que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes pour l’agriculture suisse? N’a-t-elle, finalement, besoin que de slogans constitutionnels sans conséquence aucune? On peut en douter. Les milieux paysans estiment que les suicides d’exploitants sont à la hausse. Les montants payés aux producteurs pour de nombreuses denrées de base ne permettent pas de générer un revenu décent. Le nombre d’exploitations a diminué de 35% au cours des vingt dernières années. C’est donc à une vraie insécurité agricole que nous faisons face.

Le modèle pratiqué aujourd’hui est simple: il laisse au marché la responsabilité de déterminer les prix. Les oligopoles formés par les transformateurs et les distributeurs, ainsi que la concurrence, dans certains cas, de produits importés, tirent ces prix vers le bas. Les accords de libre-échange, comme celui négocié récemment avec la Malaisie dont on pourra importer facilement de l’huile de palme au détriment du colza indigène, ajoutent une pression supplémentaire. Pour compenser, nous finançons tous des subventions aux agriculteurs, pour des prestations qui n’ont parfois plus grand-chose à voir avec leur métier.

D’un côté, les paysans ne demandent pas mieux que de pouvoir tirer leurs revenus de leur production et de ne pas dépendre des paiements directs. De l’autre, les Suisses restent attachés, selon une étude officielle de 2015, à une agriculture de proximité, attentive à l’environnement, organisée en structures de taille modeste – quitte à ce que les prix ne soient pas les plus bas.

Face à cette contradiction, il est devenu habituel d’en appeler à la responsabilité individuelle de chacun d’entre nous, en tant qu’acheteurs. En théorie, l’approche séduit: en choisissant des produits locaux, en recourant à la vente directe, en achetant bio, donc un peu plus cher, nous, les consommateurs, détiendrions les vrais leviers du changement. Dans la pratique, les choses se compliquent: d’abord, il faudrait pour que le choix soit possible que se mettent en place d’immenses nouvelles structures de distribution de produits à prix équitable – car même après des années de sensibilisation du public, les grands magasins ne proposent toujours pas, par exemple, de lait payé 1 franc le litre au producteur. Demander aux paysans eux-mêmes de s’atteler à cette tâche revient à faire peser le fardeau sur ceux qui sont, aujourd’hui, déjà les plus affaiblis.

Ensuite, nous le savons tous, se comporter en «consomm’acteur» dans chacun de ses achats est une gageure. Acheter ses pommes de terre à la ferme est un geste simple. Mais vérifier, pour chacun des articles de son panier, pour chaque menu au restaurant, que toutes les composantes satisfont les mêmes critères? Simplement impossible.

Il est donc temps de faire tomber les masques. La politique peut démarrer à la caisse du supermarché, mais elle ne s’y arrête pas. Le débat agricole a besoin de franchise: poursuivre dans la voie actuelle signifie accepter la disparition progressive des exploitations de taille petite ou moyenne, hors de quelques marchés de niche, et valider l’industrialisation comme modèle, au nom de la compétitivité.

Si nous souhaitons au contraire qu’une agriculture suisse productive, durable, familiale se maintienne, il faut oser briser le tabou libéral de l’intervention sur le niveau des prix, et contester les accords commerciaux avec des pays dont les coûts et les normes sont plus faibles – souvent au prix de la santé des travailleurs agricoles et de la protection de l’environnement. Des paysans suisses qui gagnent leur vie en produisant, des normes écologiques strictes mais sans concurrence déloyale, des aliments qui parcourent des distances réduites: ne serait-ce pas là la vraie «sécurité alimentaire»?

Benoît Gaillard, Président du Parti socialiste lausannois

24/09/2017 09:51 | Lien permanent | Commentaires (0)

La médecine personnalisée: une nouvelle médecine?

Ver_1_of_LEYVRAT_1.jpgLa dénomination «médecine personnalisée» est aujourd’hui communément employée pour caractériser l’utilisation des connaissances de plus en plus pointues de la génétique à des buts diagnostiques, thérapeutiques ou préventifs. Quel terme aurait pu induire plus de confusion? Difficile de faire plus faux! Comme si la médecine pratiquée jusqu’à maintenant ne s’adressait pas à un seul individu et n’était donc pas, par essence, déjà personnalisée. En exagérant un peu, j’en conviens, cette dénomination abusive pourrait même être considérée comme injurieuse par tous les praticiens qui, depuis des siècles, prennent en charge des patients qu’ils connaissent sur le bout du doigt, qu’il s’agisse de leur(s) pathologie(s), de leur état psychologique, de leurs comportements ou de leur vie sociale et familiale. De tout temps, le médecin intègre ces paramètres pour assurer la meilleure prise en charge de son patient dans sa globalité en fonction des progrès scientifiques du moment.
 
Ces connaissances ont évolué lentement tout d’abord, puis exponentiellement depuis les années 1960. Cependant, même aujourd’hui, la science ne peut pas encore tout expliquer (même si certains aimeraient le faire croire). Elle laisse donc au médecin une large plage d’interprétation, de pondération des avantages et des risques qu’il doit assumer. C’est en quoi la médecine n’est pas une science exacte (même si elle y tend) mais reste, encore dans une certaine mesure, un art.
 
Au cours des siècles, chaque découverte a amené son lot d’améliorations de la santé comme en témoigne l’augmentation continue de la durée de vie. On est passé de la théorie des humeurs à la compréhension de l’anatomie, de la physiologie et de la physiopathologie des organes puis, avec l’invention du microscope, à la description des tissus et des cellules ainsi que de leur fonctionnement, pour arriver aujourd’hui à un niveau de compréhension moléculaire. La description du génome n’est que le prolongement logique de l’exploration de plus en plus profonde et précise des mécanismes de la vie et du fonctionnement de notre corps.
 
Vu de la Lune, l’essor de la génomique n’est en fait qu’un outil supplémentaire dans l’arsenal médical qu’il faudra utiliser à bon escient et intégrer progressivement dans les prises en charge des patients. Elle va certainement permettre de mieux soigner certaines maladies face auxquelles nous sommes encore impuissants et de mieux cibler les actions thérapeutiques et préventives. C’est pourquoi, au terme de médecine personnalisée, je préfère celui de médecine de précision. C’est aussi le terme qui est le plus souvent utilisé dans la littérature scientifique, ainsi qu’en attestent des chercheurs des HUG, de la PMU et du CHUV qui viennent de publier une étude à ce sujet *.
 
Aujourd’hui, malgré tous les espoirs qu’elle suscite, cette nouvelle approche mérite encore beaucoup de travail. En effet, outre les difficultés que suppose sa mise en pratique, elle pose d’autres problèmes: éthiques, juridiques, économiques et sociétaux et gestion de l’information. Car la médecine de précision touche à la singularité de l’individu, à ce qu’il possède de plus intime: son génome. Mal utilisée ou dévoyée par des intérêts économiques peu sensibles aux besoins du patient, elle pourrait, si on n’y prend pas garde, conduire à des catastrophes individuelles ou collectives. C’est pourquoi le médecin praticien devra se familiariser avec cette nouvelle approche tout en poursuivant ce qu’il fait déjà: comprendre les besoins de son patient et choisir les gestes qui lui seront le plus bénéfiques.
 
Plus la complexité de la médecine augmentera, plus les malades auront besoin d’être écoutés, orientés, conseillés et rassurés. Sans ce «surplus d’humanité» la médecine faillira à sa mission première, quels que soient les moyens techniques les plus brillants qu’elle pourra mettre en œuvre.
 
* Evrim Jaccard, MD, PhD1,2; Jacques Cornuz, MD2; Gérard Waeber, MD1; and Idris Guessous, MD, PhD. Evidence-based precision medicine is needed to move toward general internal precision medicine. J Gen Intern Med DOI: 10.1007/s11606-017-4149-0 © Society of General Internal Medicine 2017.
 
 
Pierre-François Leyvraz, directeur général du CHUV, à Lausanne