02/04/2017 09:56 | Lien permanent | Commentaires (2)

Vingt mille vieux sur les nerfs

001C063E_BAA7B2C7825EB7031CC61FD4402015F3.jpgIl y a quelques semaines, un professeur bâlois présenté comme «économiste de la santé» (tout un programme) proposait de limiter les coûts en refusant progressivement les soins à mesure qu’augmente l’âge des patients. Le critère de l’âge, expliquait-il, est objectif. À partir de 85 ans on coupera la pilule en deux, puis en quatre, et ainsi de suite jusqu’à ce que la pilule disparaisse, que disparaisse aussi le moribond qui a le mauvais goût de coller trop au monde, de vouloir vivre encore – qui a la sidérante prétention de se déplacer d’une pièce à l’autre ou de regarder par sa fenêtre le matin.

Cette solution light présente un double avantage: moralement, elle permet de faire valoir que «refuser certaines prestations» ne signifie pas «laisser mourir», moins encore «assassiner»; économiquement, elle permet d’éviter les coûts liés à des méthodes plus musclées. Pour ma part, je dois dire que je suis plutôt amateur de critères subjectifs: pour Philippe Jaccottet ou ma douce grand-mère, je veux bien toutes les hanches en plastique et les opérations croisées du genou; pour certaines faces de gland, dès 25 ans, je leur refuserais la moindre purge, la plus infime goutte de Bach.

Les prothèses de la hanche, tout particulièrement, semblent hanter notre professeur bâlois qui, sur «Mise au point», se lamente de l’augmentation rapide de leur nombre. Qu’à cela ne tienne! Le bonhomme n’est-il pas économiste? Qui plus est «de la santé»? Il n’aura, par conséquent, aucun mal à décider – statistiques en main – à partir de quel âge un homme n’a plus besoin de se déplacer; il pourra même, puisqu’il est lancé, décider à partir de quand un homme n’en a plus le droit.

La question ouverte par notre économiste peut choquer. Mais, depuis quelque temps, nos politiciens – toujours soucieux de limiter les coûts de la santé, puisque pouvant généralement s’offrir une assurance complémentaire – préparent le terrain. Le discours antivieux s’est durci. Les retraites s’éloignent sans cesse des travailleurs, si bien que dans dix ans il ne restera qu’une dizaine d’années où l’on pourra se prévaloir de ne plus travailler ET d’être couvert en cas de casse. À gauche, mais aussi à droite, on dénonce régulièrement ces «vieux mâles» qui s’accrochent à leur carrière politique (comme s’il était honteux d’avoir été plébiscité plusieurs fois par le peuple); on rit bruyamment de leurs rides, de leur calvitie, de leurs dents branlantes; on les croque en frigides, en rigides, en névrosés; décidément, ces «vieux mâles» ne sont plus dans le coup. En présentant l’âge comme critère potentiellement disqualifiant pour exercer un mandat politique, on habitue l’esprit à la prétendue inutilité des vieux; en parlant de «mâle», et non d’«homme», on insinue que les vieux sont plus proches du règne animal que de l’espèce humaine (ce qui permettra de les envoyer plus facilement à l’abattoir).

Où se situe la sénilité politique? À en croire les thuriféraires du jeunisme politique, autour de 50 ans. Où se situe l’âge au-delà duquel les soins ne sont plus souhaitables? Selon les économistes de la santé, autour de 85 ans. Ainsi, jeunes politiciens et économistes néolibéraux dessinent-ils pour l’être humain un itinéraire singulier: passé 50 ans, on ne compte plus; passé 85 ans, on se met à coûter. Si vous n’avez pas les moyens de vous payer une assurance complémentaire, on vous prie de dégager la scène. Un vieux, cela fait déjà mauvais genre… Mais un vieux pauvre, vous n’y pensez pas!

Quentin Mouron, Écrivain

26/03/2017 09:09 | Lien permanent | Commentaires (0)

Un grand président

Ver_1_of_Arditi_Metin.jpgLa révélation d’une personnalité n’est pas un phénomène instantané. À l’heure où l’EPFL passe d’un président formidable à un autre dont tout le monde attend beaucoup, il me paraît opportun de rappeler les débuts de Maurice Cosandey, lorsqu’il fut nommé président de l’École. Ses premiers contacts avec ce qui était alors l’EPUL furent rêches. Colonel d’artillerie à l’armée, son goût de la discipline laissait peu de place à la fantaisie. Un jour, quelqu’un endommagea une porte. Il apparut qu’avant l’incident, ou pendant, allez savoir, la salle à laquelle la porte donnait accès avait été occupée par la section de physique de deuxième année. Le coupable était donc un étudiant physicien, décréta le président: «Si personne ne se dénonce, le délégué de classe sera renvoyé.» J’étais alors l’heureux délégué. Croix de bois, croix de fer, ce n’était pas moi qui avais endommagé la porte. Je ne connaissais pas le coupable et il n’était pas question d’aller le débusquer. Il n’empêche, je n’en menais pas large. L’époque n’était pas aux «droits des étudiants…» Finalement, la fureur présidentielle se calma et tout rentra dans l’ordre.
 
Pourtant, Maurice Cosandey se révéla un président exceptionnel. En un rien de temps, il négocia l’achat des terrains d’Ecublens, obtint de la Confédération qu’elle reprenne l’École au canton, et surtout qu’elle la dote de moyens qui lui permettent de se mettre, un jour, à niveau de l’EPFZ. J’avais bien sûr attribué ces résultats au sens de la stratégie de Cosandey et à son talent tactique.
 
Les années passèrent. J’avais quitté la physique pour fonder mon entreprise. En 1976, Maurice Cosandey créa un enseignement de gestion propre au département de physique et m’en confia la charge. J’avais 31 ans, j’étais ravi, mais conscient de ce que huit années après Mai 68, un cours sur le monde des affaires pouvait avoir comme effet répulsif aux yeux des étudiants. Je m’appliquai donc à en ouvrir portes et fenêtres, partant de l’idée que les principes d’une bonne gestion sont les mêmes, qu’il s’agisse d’entreprises privées ou publiques. J’invitai à mon cours le patron de Nestlé, celui de Kudelski (Stefan, le père d’André), mais aussi Pierre Arnold, alors patron de la Migros, Olivier Reverdin, président du Fonds national de la recherche scientifique, René Schenker, créateur de la Radio-Télévision, Alexandre Hay, président du CICR, Georges-André Chevallaz, patron du Département fédéral des finances, et bien sûr le président de notre école (mes rapports avec M. Cosandey avaient trouvé un pli courtois, même si à mes yeux le militaire était en lui pour toujours.)
 
Vint le jour de son intervention. Dans l’auditoire bondé, on remarquait autant de professeurs que d’étudiants. Très vite, Cosandey eut ces mots: «La qualité d’un professeur se mesure à l’amour qu’il porte à ses étudiants». Dire que je faillis tomber de ma chaise serait dire peu. Ainsi, l’homme rigide s’était transformé en humaniste. Il avait même pris une dimension spirituelle. À l’écouter, l’amour de faire progresser l’autre, de le guider, restait pour le professeur la meilleure boussole sur la manière de remplir sa mission, sur comment choisir le détail d’une démonstration, parler d’un article, trouver les ressources pour se tenir à la pointe de son domaine d’expertise, construire la science.
 
Le cœur compte autant que l’œil, voilà ce que nous disait Maurice Cosandey. La juste démarche est faite de ces deux composantes. La clairvoyance et l’amour. Dans quelles proportions? Sans doute moitié-moitié, comme pour une bonne fondue. Lorsque le gruyère piquant se fond dans le tendre vacherin, le tout se transforme en un mélange onctueux, fait pour être partagé.
 
P.-S.: Maurice Cosandey vient d’entrer dans sa centième année, et je lui fais la bise.

Metin Arditi, Écrivain, envoyé spécial de l’Unesco pour le dialogue interculturel



19/03/2017 10:47 | Lien permanent | Commentaires (0)

Des Jeux olympiques en Suisse?

Ver_1_of_CHAPPELET_JEAN_LOUP.JPGLa possibilité d’une candidature de Sion aux Jeux olympiques d’hiver de 2026 vient d’être ouverte par les instances olympiques suisses et sera sans doute bientôt confirmée par le parlement du sport. Mais presque tout reste à faire!
 
Comme le souligne le rapport de Swiss Olympic (annexe 9, page 15), la Suisse est bien sûr capable d’organiser des Jeux d’hiver (qui le serait sinon?), mais le talon d’Achille d’un tel projet reste le soutien politique et populaire. Comme on le sait, les Grisons ont déjà voté non aux Jeux d’hiver 2022 et 2026, tout comme Munich et d’autres villes dans le passé.
 
Il faut donc rapidement organiser une votation à ce sujet pour deux raisons. Premièrement, il est inconcevable de se lancer dans un tel projet sans un soutien populaire incontestable (autrefois, 67% de oui pour Sion 2006). Deuxièmement, ce soutien deviendra un atout (sans être une garantie) pour une future campagne internationale qui opposerait la candidature suisse à d’autres projets plus concentrés. Il faut à tout prix éviter de se lancer à l’international pour être ensuite contredit dans les urnes comme avec Berne 2010 ou Denver 1976.
 
Une telle votation peut être gagnée en Valais sur la base d’arguments solides comme l’impact économique sur le territoire pendant la dizaine d’années qui précèdent les Jeux et l’impact social après les Jeux sur la formation professionnelle de la génération de tous ceux qui auront participé directement, au comité d’organisation, ou indirectement, dans les entreprises mandatées ou comme volontaires, à ce grand événement.
 
Il faut aussi donner confiance aux votants quant à l’organisation actuelle et future. Pour cela, il est nécessaire d’associer étroitement les autorités publiques au projet, qui occuperait pendant une dizaine d’années le canton, notamment le nouveau gouvernement cantonal qui est élu et celui de la Ville de Sion qui donne son nom au projet. Les autorités du Valais et des cantons associés doivent garder la maîtrise du projet. Le Parlement fédéral doit décider d’un subside spécial avant la votation.
 
Pour être pleinement durable, le projet doit rester basé sur des pistes/installations existantes ou déjà programmées et sur les très bonnes infrastructures du pays, notamment l’anneau ferroviaire Sion-Viège-Kandersteg-Berne-Fribourg-Lausanne-Montreux-Aigle (comme suggéré dans cette chronique du 28 décembre 2014). Les deux installations manquantes doivent être soigneusement planifiées et positionnées pour leurs usages futurs. Des installations trop éloignées doivent être proscrites pour éviter le dispersement des sites et donc l’échec potentiel à l’international (sauf Saint-Moritz). La Confédération doit prendre en charge les frais de sécurité car ce thème concerne toute la Suisse.
 
Tout cela est évident pour tous ceux qui connaissent ces questions, mais il faut que cela soit sanctionné politiquement. Surtout pas de promesses irréalisables ou de contre-vérités!
 
Avec ce projet, la Suisse a l’occasion de réinventer les Jeux d’hiver dans une période où les candidatures se font rares. Un tel esprit pionnier et innovant correspond aux capacités que le pays doit entretenir et développer pour 2026 et au-delà. Le sport – et les sports d’hiver – change vite et leur futur est à inventer comme on en débattra au Sport Future Rendez-Vous 2017 à l’Université de Lausanne, les 9 et 10 mai prochain.
 
Jean-Loup Chappelet, professeur à l’Institut de hautes études en administration publique (IDHEAP) de l’Université de Lausanne