03/06/2018 10:45 | Lien permanent | Commentaires (0)

Monnaie pleine: à côté de la cible!

Le passage à une «monnaie pleine» affecterait presque exclusivement l’activité bancaire qui est la moins contestable parce que la plus essentielle pour soutenir l’économie réelle: le prêt.

Dantine.jpgL’initiative «Monnaie pleine» séduit sans doute moins pour son contenu précis (qui est difficile à saisir et, sur certains points, incohérent) que parce qu’elle représente une volonté de changement du système financier, volonté qui est assez largement partagée. Malheureusement cette ligne de raisonnement ne fait guère de sens. Le passage à une «monnaie pleine» affecterait presqu’exclusivement l’activité de ce pan du système bancaire qui est le moins contestable parce que le plus essentiel pour soutenir l’économie réelle: le prêt par les banques, notamment régionales ou cantonales, aux petites et moyennes entreprises et aux particuliers. Par sa nature même, l’initiative ne touche pas aux activités de banque d’investissement. Goldman Sachs ou Lehman Brothers ne seraient pas (ou n’auraient pas été) affectés par le passage à un régime de monnaie pleine. Pour cette raison, on peut aussi affirmer que la stabilité de notre système financier ne sortirait pas renforcée du succès de l’initiative. Les institutions au cœur de la crise de 2008 n’étaient pas des banques acceptant les dépôts des clients: elles resteraient à l’écart d’une réglementation affectant la couverture des dépôts. Quant aux banques qui acceptent les dépôts des clients, leur fragilité naturelle est reconnue mais un autre remède, le mécanisme d’assurance des dépôts, a été adopté de longue date dans l’ensemble des économies développées (tirant ainsi la principale leçon de la Grande Dépression).

Quelle que soit la manière dont on retourne le problème on ne voit pas quelle cible sensée est atteinte par l’initiative. Or la réalité est qu’il est impossible de savoir comment le passage au système souhaité se matérialiserait. Le système n’a pas été testé. Aucun pays avancé ne fonctionne avec une «monnaie pleine». Il n’existe pas non plus de modèle macroéconomique permettant d’anticiper les caractéristiques de la gestion monétaire par une banque centrale dans un tel régime. La proposition des initiants d’instaurer une transition d’une quinzaine d’années pour opérer le passage au nouveau régime montre qu’ils réalisent que le saut est majeur. Mais dans leur conception, la BNS devrait, pendant cette période, assumer l’entier du risque de crédit de l’économie (puisqu’elle accorderait des prêts non sécurisés aux banques), ce qui est une énormité dangereuse.

Les seules réflexions sérieuses autour du système de monnaie pleine conduisent à penser que l’activité de prêts devrait être prise en charge par des fonds mutuels, remplaçant les banques traditionnelles et faisant spécifiquement appel à l’épargne pour financer le crédit aux entreprises et aux particuliers. Il s’agit là d’un changement radical dans le fonctionnement de notre système financier qui occasionnerait sûrement des coûts de transition importants.

Il poserait en outre des questions fondamentales sur les principes devant alors guider l’action de la Banque nationale car le mécanisme de transmission de la politique monétaire serait profondément modifié. Un énorme saut dans l’inconnu comportant des risques majeurs sans aucune amélioration à espérer: ni pour chacun de nous, les conditions d’accès au crédit ne pourraient qu’être péjorées, ni pour la Banque nationale, les connaissances accumulées lui ayant permis d’atteindre l’objectif de stabilité des prix qui lui est assigné perdraient leur pertinence. On peut le dire avec certitude: un jeu dangereux qui n’en vaut 
pas la chandelle!

Jean-Pierre Danthine, Codirecteur du Collège du Management de la Technologie, EPFL 

27/05/2018 10:46 | Lien permanent | Commentaires (1)

Biodiversité: deux mondes à concilier

ds.jpgÀ l’instar de la transition énergétique, la biodiversité est une opportunité pour l’économie.

«La biodiversité est au cœur de la vie», comme l’a dit Joseph Deiss alors président de l’Assemblée générale de l’ONU. C’est vrai. Mais il est parfois difficile de prendre conscience de son importance et surtout des risques posés
par son inquiétante érosion. Nous nous nourrissons pourtant de plantes et d’animaux. L’eau de pluie devient potable grâce à la filtration à travers les sols. Et l’oxygène que nous respirons provient de la photosynthèse des algues et des plantes vertes. La nature est à la source de notre existence.

La biodiversité constitue aussi un lien social en contribuant à la qualité de vie des Suisses. Eux qui ont à cœur de préserver nos paysages. La biodiversité est non seulement un des maillons essentiels à notre survie mais aussi à notre culture, à notre identité et à notre bien-être.

À l’instar de la transition énergétique, la biodiversité est surtout une opportunité pour l’économie. Nous devons réfléchir comment concilier ces deux mondes. Dans la lutte contre le réchauffement climatique, l’Organisation internationale du travail (OIT) a calculé que l’objectif fixé par l’Accord de Paris permettrait la création de 18 millions d’emplois au niveau mondial. La biodiversité peut elle aussi créer de la richesse. Une récente étude indiquait que les secteurs dépendant de la biodiversité génèrent en France plus de 1,5 million d’emplois et 275 milliards d’euros de chiffre d’affaires.

Les entreprises doivent prendre conscience des avantages de la biodiversité et développer de nouveaux modèles économiques plus respectueux des écosystèmes. Il faut envisager par exemple des partenariats privés-publics. Les liens avec le monde de la recherche doivent être renforcés afin de favoriser l’innovation et l’emploi. Nous devons tendre vers une économie engagée en faveur de la biodiversité afin d’enrayer son érosion.

Car la biodiversité est en danger. L’IPBES, un organisme supranational scientifique et politique, estime que la terre est confrontée à une extinction massive d’espèces, la première depuis la disparition de dinosaures. Pollution, changement climatique et déforestation constituent des dangers croissants pour la nature. Cette tendance alarmante menace des moyens de subsistance comme l’eau ou l’air, la sécurité alimentaire et certaines activités économiques.

La Suisse n’échappe pas à ce déclin inquiétant. Dans un récent rapport sur la biodiversité, le Conseil fédéral affirme que presque la moitié des milieux naturels étudiés et plus du tiers des espèces animales et végétales de notre pays sont menacés. Cette situation est la conséquence comme celle du réchauffement climatique des activités humaines.

Aujourd’hui, nous nous mobilisons contre le réchauffement climatique. Nous devons à présent tout entreprendre pour que la biodiversité figure parmi les préoccupations prioritaires des politiques et des milieux économiques. Ne pas agir, c’est mettre en péril l’avenir mais aussi les vies actuelles que nous menons.

La Confédération a prévu un plan d’action, dont la première phase s’étend de 2017 à 2023. Elle déboursera 80 millions par année. Le canton de Vaud prépare, lui, une stratégie coordonnée avec celle de la Confédération pour fin 2018. Elle prévoit notamment de protéger durablement les espèces, les milieux naturels et d’étendre les mesures en faveur de la biodiversité à tout le territoire. Un premier pas.

La biodiversité est l’affaire de tous. Chacun d’entre nous doit être un acteur engagé. C’est à ce prix que nous sauvegarderons la diversité de la vie sur terre.

Jacqueline de Quattro, Cheffe du Département du territoire et de l’environnement

20/05/2018 11:02 | Lien permanent | Commentaires (0)

Femmes, le vent se lève

0032D983_41931B0874D47DA01DC3002AE9C8A87C.jpgQuand une femme se lance en politique, elle a immédiatement conscience qu’elle entre dans un monde d’hommes. Et la première question qui se pose à elle, si elle décide de s’accrocher, c’est de choisir entre dissidence et acceptance. J’imagine que, dans la plupart des domaines professionnels, la situation est identique.

J’ai choisi l’acceptance. Cela signifie: faire comme si on était un homme comme les autres. Flouter sa féminité. Accepter des horaires de séance totalement inconciliables avec de jeunes enfants. Faire comme si ce n’était pas un problème. Faire comme s’il n’y avait ni paternalisme, ni condescendance, ni vulgarité. Faire comme si on n’était pas la seule femme dans une séance. Rouler des mécaniques. Forcer la voix. Mettre des talons pour avoir l’air grande et marcher très vite pour avoir l’air importante. En bref, sourire et serrer les dents. Et avancer, en pariant sur le fait qu’en chemin le monde peut changer et qu’on peut changer le monde.

Depuis cette année, la méthode qu’ont privilégiée de nombreuses femmes de braver leur propre destin pour braver celui d’une société semble soudain démodée. La conquête de biais, la stratégie du pas de côté, c’est terminé. Un vent se lève, une vague se soulève, sur tous les continents, sur tous les fronts pour que les femmes existent pour elles-mêmes, sans avoir à altérer une partie de leur identité. Des tapis rouges à Cannes foulés par les artistes femmes aux paysannes suisses privées de reconnaissance dans la nouvelle politique agricole, des linceuls noirs dont les Iraniennes se débarrassent au prix de leur liberté aux foulards verts portés par les Argentines contre la violence impunie, des Islandaises en grève aux combattantes kurdes en Syrie… Il y a quelque chose d’unique, de jubilatoire, de total aujourd’hui dans l’engagement pour l’égalité entre les genres.

Pour la première fois peut-être, des combats féministes se conjuguent au pluriel: aux batailles syndicales et politiques «classiques» se joignent simultanément les revendications qui touchent au respect du corps et de l’intégrité physique. Comme si 2018 et 1968 ne faisaient plus qu’un. Comme si Christiane Brunner manifestait avec Beyoncé. Du coup, en Suisse, comme ailleurs, les femmes regardent autour d’elles et se rendent compte que le monde n’est pas fait pour elles, s’est (presque) fait sans elles. Et la liste des revendications s’allonge. Respect de l’égalité salariale, reconnaissance du travail domestique, conciliation entre vie professionnelle et familiale. Mais les femmes veulent aussi se promener en sécurité dans les villes, boire un verre sans crainte d’être agressées, qu’il y ait de la lumière dans les parkings; qu’elles puissent allaiter en sérénité. Ou pas. Que leur corps ne soit pas un laboratoire. Que Suisses ou étrangères, elles trouvent protection contre l’exploitation, la traite d’êtres humains, les viols. Que ne soient plus tolérés, sur les lieux de travail, mains baladeuses, blagues humiliantes, propos sexistes, actes déplacés. Que des rues, des fontaines, des places portent leur nom; avoir accès à des postes de recherche, à des Prix Nobel, à des scènes de musique ou de théâtre; pouvoir lire à l’école Corinna Bille et pas toujours Charles Ferdinand Ramuz.

Le 29 mai prochain, le Conseil des États se prononcera de nouveau sur une révision de la loi sur l’égalité. Le projet qui avait été renvoyé en commission par la majorité des sénateurs revient, presque identique à la copie initiale, suivant ainsi les lois de la physique domestique bien connues des femmes: ce n’est pas en balayant la poussière sous un tapis qu’elle va disparaître pour autant. Ce pas doit être franchi. Absolument. Mais, à coup sûr, il sera suivi par d’autres.

Géraldine Savary, conseillère aux États (PS/VD)