12/03/2017 11:55 | Lien permanent | Commentaires (0)

«No Billag» vaut un débat mais pas une seule voix

001B1212_125672F65EC8FC71670F223EB9F26112.jpgLa fermeture brutale de L’Hebdo par Ringier/Axel Springer vous interpelle? L’agonie annoncée du Temps et les charrettes de journalistes romands de la presse écrite vous inquiètent? L’offre d’achat du Blick par l’UDC Walter Frey vous interroge? Moi, oui. À quelques exceptions près dans la presse écrite locale ou spécialisée, il n’y a plus aucun décideur en Suisse romande. C’est Zurich, voire Berlin, qui décide du sort de la presse romande et de la diversité du paysage médiatique suisse.

À ce jour, la SSR, avec sa structure décentralisée et ses unités d’entreprise dans nos quatre régions linguistiques, est la seule garante de cette diversité. Le Conseil des États l’a bien compris cette semaine en rejetant en bloc l’initiative «No Billag» (!) qui veut supprimer la redevance, donc tout simplement abolir le service public audiovisuel. Mais le débat qui s’annonce au Conseil national ces prochains jours sera une autre paire de manches et les divergences entre les deux Conseils seront compliquées à concilier.

Comment en sommes-nous arrivés là? Tous les acteurs de ce débat tendu ont leur part de responsabilité, SSR y compris bien sûr. Sa réticence à proposer elle-même les réformes nécessaires, son ton perçu comme cassant vis-à-vis des acteurs privés, ou encore certains projets visionnaires mal compris tel la création de la régie publicitaire Admeira avec Swisscom et Ringier, tout cela a donné les verges pour se faire battre à ses adversaires de l’UDC, d’une partie significative du PLR et même de quelques PDC, président en tête. Bien que diabolisée par la droite et sondage à l’appui, la SSR a un haut indice de confiance auprès de la population, notamment romande, qui «aime sa RTS». À part pour certains parlementaires aux agendas cachés, on a de la peine à comprendre pourquoi cette coalition anti-SSR veut jeter le bébé avec l’eau du bain.

La Suisse, dans sa structure fédéraliste et dans sa diversité linguistique et culturelle, a absolument besoin d’un service public pour garantir l’équilibre du paysage médiatique du pays. Et les médias eux-mêmes, toutes catégories confondues, sont condamnés à s’entendre et à coopérer pour réussir le passage obligé vers la digitalisation et créer une masse critique en mesure de résister à la concurrence numérique globale. Lors de la votation populaire du 14 juin 2015, la SSR a senti passer le vent du boulet. Son discours a changé et elle s’ouvre à des formes nouvelles de collaboration, notamment avec les éditeurs. Elle parle plus ouvertement de son produit, du coût de ses programmes. Mais on la sent encore prudente à ouvrir le débat de fond sur la légitimité de sa mission d’information, de divertissement et d’éducation. Même si personne ne conteste le maintien d’un service public généraliste, la discussion sur son périmètre est légitime.

Émissions et programmes doivent être analysés sous l’angle de leur «intérêt public», sur leur «return on society» pour reprendre une expression d’un expert de la branche. Ils doivent également passer l’examen du principe de subsidiarité. Pour autant que cela soit possible de manière équivalente sur tout le territoire, certains programmes ne pourraient-ils pas être réalisés par un acteur privé et financé par le marché? En contrepartie, la SSR devrait pouvoir aller au-devant de tous les publics, donc de manière illimitée sur Internet.

Quant à son financement, il est plus équilibré qu’il reste mixte entre redevance et publicité. Mais celle-ci doit également être possible sur Internet, avec une clé de répartition négociée qui tienne compte des intérêts des privés aussi. Tous ces chantiers sont ouverts. Dans la foulée de son prédécesseur Roger de Weck, le nouveau directeur général Gilles Marchand les maîtrise. Homme d’ouverture et de dialogue, compétent et pragmatique, il saura guider cette incontournable institution de notre «Willensnation» dans les eaux tumultueuses d’un monde des médias en révolution. «No Billag» vaut un débat, mais pas une seule voix.

Raymond Loretan,
Ancien président de la SSR

05/03/2017 10:08 | Lien permanent | Commentaires (2)

Pourquoi il faut venir en aide à la presse écrite

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Cela signifie que les informations vérifiées, les analyses approfondies, les mises en perspective et les confrontations d’idées qu’elle propose enrichissent le débat public et déploient des effets positifs, bien au-delà du cercle restreint des lecteurs réguliers (et donc disposés à payer). Ces effets positifs augmentent, plutôt qu’ils ne diminuent, avec la mise à disposition gratuite sur le Net d’une information pléthorique, non vérifiée et non filtrée.
 
La deuxième raison est que la production d’un journal est soumise à des rendements croissants, son coût de production étant quasi indépendant du volume de sa distribution.
 
Cette deuxième caractéristique, en elle-même, signifie qu’il peut être très difficile de produire un journal avec un contenu suffisant lorsque le cercle des lecteurs potentiels est trop restreint. Elle concerne évidemment la Suisse romande.
 
La première caractéristique, quant à elle, implique que la viabilité économique d’un bon journal est de toute façon précaire. «Comment financer un bien public en économie de marché?» est une question qui a préoccupé les économistes depuis toujours, sans qu’ils aient trouvé de baguette magique.
 
Dans le cas de la presse, cette problématique a été longtemps occultée par le fait qu’un journal avec un lectorat suffisant était un bon véhicule pour la publicité commerciale. Et, jusqu’à récemment, la presse dépendait effectivement des rentrées publicitaires pour près des deux tiers de son financement.
 
Mais c’était là une constellation chanceuse, un accident de l’histoire. Aujourd’hui que la publicité se tourne de manière prédominante et irréversible vers d’autres supports, la question du financement du bien public devient aiguë. Je ne crois pas qu’une solution de marché soit en vue, à l’échelle de la Suisse romande et dans les structures actuelles. Il faudra vraisemblablement une intervention publique, ou en tout cas une action collective, pour empêcher la disparition de notre presse.
 
La première question est celle des structures. S’il y a financement public ou collectif, cela ne peut être au bénéfice d’éditeurs privés. Il faut donc trouver le moyen de redonner une indépendance institutionnelle à nos organes de presse. La pression du politique sera indispensable pour y arriver.
 
Une nouvelle gouvernance est d’autant plus nécessaire qu’une des voies nouvelles, esquissées par les grands titres de presse internationaux, consistent à s’appuyer sur leur marque pour développer des activités annexes rentables. Cette voie n’a de sens que si ces activités annexes sont effectivement utilisées pour financer le bien public, ce qui ne peut être garanti (et ne semble pas être le cas aujourd’hui) lorsque des éditeurs s’approprient les bénéfices de ces activités.
 
Il faudra ensuite voir de quelle manière la collectivité peut le mieux soutenir la création de contenu – qui est le bien public essentiel – tout en encourageant la qualité, en préservant la diversité et en restant ouvert à l’innovation.
 
C’est là une question difficile, à laquelle il faut s’atteler d’urgence, mais qui demande, au préalable, de se mettre d’accord sur la nécessité même d’un soutien public à la presse écrite.
 
Jean-Pierre Danthine,
Professeur honoraire à l’UNIL et président de l’École d’économie de Paris

 

26/02/2017 09:46 | Lien permanent | Commentaires (0)

Violence domestique: l’insupportable réalité

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meuf.jpgLa violence domestique? Un mal qui ne me concerne pas. Un fléau auquel la Suisse n’est pas confrontée. Ce constat trop souvent entendu se révèle malheureusement faux. Tous les dix jours, une femme meurt de violence domestique dans notre pays. Et cinq homicides sur sept sont commis au sein du couple. Comment ne pas ressentir un sentiment d’effroi face à ces statistiques intolérables?
 
Pire: les chiffres sont à la hausse. La violence domestique, qui touche avant tout les femmes, même si des hommes sont aussi visés, est une véritable honte pour nos démocraties. Elle est indigne de tout État qui prône la liberté et l’égalité dans sa Constitution.
 
La violence domestique est d’autant plus intolérable qu’elle s’inscrit dans une tendance dangereuse: ce que l’on croyait acquis en matière de droits des femmes est remis en question. En décembre dernier, la justice tunisienne a autorisé le mariage d’une jeune fille de 13 ans avec son violeur, qui l’avait mise enceinte. Car la législation prévoit que le mariage du coupable avec la victime met un terme aux poursuites. Un projet de loi allant dans le même sens a été présenté en Turquie, puis retiré. Pour combien de temps?
 
Tout aussi grave: il y a quelques semaines, les députés russes ont décidé de dépénaliser les violences commises dans le cercle familial. Le texte de loi, voté avec 385 voix favorables et seulement 2 contre, préconise une simple peine administrative pour les actes de violence, sauf s’ils entraînent l’hospitalisation! Les députés ont justifié leur décision par leur prétendue volonté de limiter le rôle de l’État dans la sphère privée. Cela est d’autant plus insoutenable lorsqu’on sait qu’en Russie plus de 10 000 femmes meurent chaque année sous les coups de leur compagnon.
 
Ces faits sont inacceptables en 2017! Ils démontrent l’urgence d’agir. La lutte contre la violence domestique doit devenir une priorité en termes de sécurité et de santé publique. C’est ce que fait le canton de Vaud.
Le Conseil d’État vaudois a soumis au Grand Conseil un projet de loi visant à la fois à améliorer la protection des victimes, à renforcer les mesures d’éloignement des auteurs du domicile conjugal et à mieux encadrer ces derniers, afin d’éviter les récidives. Nous voulons donner la possibilité au juge d’astreindre l’auteur de violence expulsé, et soumis à une interdiction de périmètre, à porter un bracelet électronique. Cette mesure d’éloignement a fait ses preuves dans plusieurs pays européens, notamment en Espagne. Elle figure, d’ailleurs, dans le projet de loi présentée à l’échelon fédéral. Les objectifs de la Confédération et du canton de Vaud sont ambitieux. Ils sont à la hauteur de la souffrance des victimes.
 
Nier la réalité, c’est laisser faire. Au courage des victimes, nous ne pouvons pas opposer la lâcheté du silence. Face à la violence, il n’y a pas d’autre réponse que la mobilisation et l’action. C’est notre responsabilité de prévenir, de sensibiliser, mais aussi de prendre les mesures de protection qui s’imposent. D’autant plus que lors de violence dans le couple, un grand nombre d’enfants est concerné.
 
La violence domestique constitue un fait politique et social. Au nom de nos valeurs, et par respect pour le courage des femmes qui s’engagent au quotidien dans la lutte contre la violence domestique, nous devons, et nous pouvons, changer les choses. En tant que Cheffe du Département en charge du Bureau de l’égalité entre les femmes et les hommes, j’en ai la profonde conviction. Car le respect de l’intégrité physique et psychique de chaque personne est un droit et non un privilège.
 
Au courage des victimes, nous ne pouvons pas opposer la lâcheté du silence. Face à la violence,
il n’y a pas d’autre réponse que la mobilisation et l’action.