26/08/2018 12:50 | Lien permanent | Commentaires (4)

Dis, papa, c’est quoi, l’extrême droite?

ss.jpgUtilisé à toutes les sauces, le terme recouvre pourtant une nébuleuse de groupuscules, de partis ou de modes de pensée.

L’extrême droite a fait l’objet, en particulier depuis la guerre 39-45, d’innombrables articles, livres, émissions… Un regain d’intérêt actuel se manifeste avec l’arrivée au pouvoir d’extrémistes dans des pays de l’Est européen et maintenant en Italie. Il y a une vingtaine d’années, j’avais déjà esquissé une clarification. Le terme «extrême droite» est généralement assimilé aux partis fascistes et aux nazis d’avant-guerre. Un certain nombre de ces composantes sont antidémocratiques, antisémites, réactionnaires, etc. Mais il y a aussi, dans ces droites extrêmes, des options totalement contradictoires. On peut affirmer que la palette des extrêmes droites est beaucoup plus large que celle de l’extrême gauche. Un petit tableau nous aidera à voir plus clair dans ce monde plus ou moins vert, noir ou brun.

Les droites régionalistes. Matteo Salvini et son parti, la Lega, représentent le mieux ces droites. Mais les Bretons bretonnants, les Flamands flamingants, les Catalans de Pujol et compagnie en sont aussi, comme des dizaines d’autres groupes ou partis. Certains ne se veulent pas à droite, mais…

Les anarchistes de droite. Ils ne sont bien sûr qu’un courant de pensée, qui a réuni, en France, à l’époque, des Michel Audiard, Jean Anouilh et Jean-Hedern Hallier. Ils sont à la fois nostalgiques, jouisseurs, pessimistes et provocateurs.

Les monarchistes. En Suisse, ils ne représentent rien. Mais la plupart des pays européens disposent d’un plus ou moins fort courant monarchiste, de plus en plus folklorique: voir la maison de France, qui ne fait que s’entre-déchirer. Et des personnalités comme Stéphane Bern et Thierry Ardisson, qui se veulent monarchistes.

Les droites nazies et racistes. Un million de publications, de films et d’autres témoignages ne viendront jamais à bout de ces irréductibles. Et l’adversité les soude. On parle beaucoup de ces vrais extrémistes, mais ils restent relativement peu nombreux, peut-être 1000, de trop, en Suisse, sur 8 millions d’habitants. Ce qui est dérangeant: les anciens Waffen SS et leurs relais, des factions de jeunes skinheads reprennent le flambeau. Des gens détestables, mais ils ne représentent pas un grand danger pour la démocratie. Par contre, leurs actes sont odieux, et ils perturbent l’ordre public d’une manière insupportable.

Les droites paysannes et poujadistes. Les professions menacées engendrent toujours des mouvements de réaction. Les groupes anti-OMC sont-ils de gauche ou de droite? Même si José Bové et consorts s’en défendront, les «zadistes», les anti-Davos sont typiquement poujadistes (de Pierre Poujade, leader des paysans et petits commerçants dans les années 60).

Les droites religieuses. Sous d’autres cieux, les ultrareligieux, musulmans, juifs, hindous, etc., sont bien d’extrême droite. Les ultracatholiques d’Ecône ne sont pas des nazis, mais bien des ultraconservateurs. (Certaines sectes protestantes de même.) Ils se battent contre l’avortement et prônent, par exemple, une forme de scoutisme militant à forte composition religieuse. En résumé: travail, famille, patrie.

Les droites écologiques. Il y a les écolos de gauche, mais, même moins nombreux, les Verts de droite existent (historiquement depuis plus longtemps). Brigitte Bardot pour la France, un Franz Weber, chez nous, sont ou étaient plutôt de droite. Ennemis d’une bonne partie du progrès, amateurs de culture biologique, ils se veulent les successeurs de Konrad Lorenz.

Les droites autoritaires. Il est insoutenable de mettre Salazar, de Gaulle, Perón, Milosevic, Ben Ali, maintenant Sisi, Erdogan, Rodrigo Duterte, dans le même lot. Et pourtant il s’agit bien de régimes plus ou moins autoritaires, élus plus ou moins démocratiquement, mais non fascistes. (N’en déplaise à un éditorialiste de la «Repubblica», qui voit dans Viktor Orban et d’autres dirigeants de l’Est européen une nouvelle «ascension hitlérienne»…) Ils sont centrés sur une personnalité plus ou moins charismatique, plus ou moins despotique, ou encore plus ou moins éclairée, mais ils n’ont pas à leur service une idéologie structurée, des mouvements de jeunes, des chemises unicolores, etc.

Les droites affairistes. Des industriels, des entrepreneurs, des «libéraux», des chefs d’entreprise, des bourgeois se retrouvent dans une même vision très à droite de la société, assez bien représentée par Donald Trump. Pour la France, nombre de grandes familles comme les Dassault appartiennent à ce courant, qui déteste les syndicats et l’interventionnisme étatique (sauf pour en recevoir des commandes).

Les inclassables. Il y a des gens ou des groupes qui traversent les droites et extrêmes droites. Ainsi des militaires, qui penchent assez naturellement à droite: bonapartistes, franquistes, pinochistes, fous d’uniformes et d’armes, bérets verts aux États-Unis, etc. Il y a aussi les Heimatfreunde, amateurs de chants et de danses folkloriques, toujours bien à droite.

Ce tour d’horizon n’a pas l’ambition d’être exhaustif; il veut simplement souligner qu’il n’y a pas une extrême droite, mais au contraire, on peut le dire ici, un faisceau de courants qui peuvent s’allier ou, au contraire, se combattre férocement.

Pierre-Marcel Favre, éditeur

19/08/2018 12:24 | Lien permanent | Commentaires (0)

Et si les femmes réinventaient l’entreprise

Souplesse, dynamisme et innovation sont très prisés par les entreprises. Profitons-en pour imaginer une structure de carrière plus adaptée au parcours familial des femmes.

Balet.jpgLa révolution industrielle au XIXe siècle a entraîné une modification de l’organisation des entreprises. Lors de cette réorganisation du monde du travail les femmes étaient absentes, au foyer ou dans des tâches subalternes dans les entreprises. Elles n’étaient pas parties prenantes de la mise en place de l’entreprise moderne. Ce sont les hommes seuls qui ont imaginé ce nouveau monde. Rappelons-le pour les plus jeunes, il n’y a pas si longtemps que les femmes bénéficient du droit de vote en Suisse – 1971 –, de l’autonomie dans le couple – 1988 –, du droit à l’égalité hommes-femmes 1995…

Il en résulte assez naturellement que l’entreprise fonctionne selon un modèle masculin: une carrière linéaire, un engagement total spécialement en début de carrière, avant 40 ans, un horaire fixe jusqu’à il y a peu et encore dans bien des entreprises, ou souple à l’intérieur du bloc 8 h-18 h avec une pause à midi. Une organisation hiérarchique, etc. En bref, un fonctionnement peu favorable aux femmes, et spécialement aux mères.

Les femmes de ma génération ont eu la chance d’ouvrir les portes des responsabilités dans le monde du travail. Mais pour la plupart, nous nous sommes fondues dans le moule en essayant de ne pas trop faire remarquer les différences, de nous adapter à l’existant. Certes, depuis quelques décennies, de grands progrès sont intervenus pour permettre aux mères de famille de faire carrière. Mais on voit bien qu’on se heurte encore et toujours à des obstacles difficiles à franchir pour les femmes. Or, dans le même temps où la population vieillit et où on souhaite limiter l’immigration, il n’est pas franchement judicieux de ne pas favoriser au maximum l’accès des femmes à des carrières professionnelles intéressantes.

L’État reste cependant un peu schizophrène à l’égard des femmes. En matière de politique fiscale, sociale et de formation, il continue d’agir de manière parfaitement contradictoire: la formation des femmes est soutenue par des investissements massifs et elles sont plus présentes que les hommes à la maturité et dans bien des HES et des facultés universitaires. Mais elles sont ensuite poussées par des incitations négatives à quitter le marché du travail lors de l’arrivée des enfants.

Aujourd’hui, il ne s’agit peut-être plus de revendiquer ceci ou cela mais de réinventer l’entreprise et de l’adapter aussi aux femmes et aux mères. Rien n’est gravé dans le marbre dans ce domaine. Un regard en arrière sur le temps long le démontre. Pourquoi les jeunes femmes ne prendraient-elles pas l’initiative de changer l’entreprise, de réinventer le monde du travail, de réfléchir en sortant du cadre historique, d’imaginer une structure de carrière plus adaptée à leur parcours familial? Bref, de cesser de revendiquer des cautèles pour pallier les défauts du monde du travail organisé historiquement par et pour les hommes, mais d’imaginer et de proposer une entreprise adaptée aux hommes et aux femmes. Comme la souplesse, le dynamisme et l’innovation sont très prisés par les entreprises, cela devrait être possible.

Rendez-vous dans cinq ans.

Chantal Balet, Présidente FRE (Fédération romande pour l’énergie). 

 

 

12/08/2018 18:34 | Lien permanent | Commentaires (1)

Non à l’initiative populaire «Le droit suisse au lieu de juges étrangers»!

Non seulement son intitulé est trompeur, mais cette initiative attaque la Convention des droits de l’homme et nuit aux intérêts économiques de la Suisse.

 

LCMD.jpgLe 25 novembre 2018, la population et les cantons devront se prononcer sur l’initiative populaire lancée par l’UDC et intitulée «Le droit suisse au lieu de juges étrangers (initiative pour l’autodétermination)». Le but des initiants est de faire primer la Constitution fédérale sur le droit international, sauf en ce qui concerne les règles impératives de celui-ci. En cas de conflit entre ces normes, la Confédération et les cantons seraient contraints de veiller à ce que les obligations de droit international soient adaptées aux dispositions constitutionnelles, et par conséquent renégociées. En cas d’échec des négociations, les traités internationaux concernés devraient au besoin être dénoncés.

Cette initiative est néfaste pour notre pays, et ce pour plusieurs raisons. Tout d’abord, le titre de cette initiative populaire est trompeur, dans la mesure où le droit international n’est pas du droit étranger, mais bien du droit suisse. Le droit international est en effet négocié, discuté souverainement et publiquement par les États. Lorsque la Suisse signe et ratifie une convention internationale, c’est qu’elle a presque systématiquement participé à son élaboration et qu’elle est d’accord avec son contenu. La conclusion et l’approbation de traités internationaux n’expriment ainsi pas un assujettissement vis-à-vis de l’étranger, mais constituent un acte de souveraineté nationale, comme le fait d’édicter des normes de droit interne.

Il convient également de relever que les conflits entre normes internationales et normes de droit interne sont rares. La Constitution fédérale votée par le peuple en 1999 ne contient délibérément aucune règle expresse et rigide permettant de résoudre les conflits entre les normes de droit interne et le droit international. Ces cas ont toujours été réglés de manière pragmatique.

Ainsi et selon la jurisprudence du Tribunal fédéral, le droit international prime en principe les lois fédérales. Exceptionnellement, lorsque le législateur a sciemment adopté un texte contraire au droit international, c’est ce texte postérieur qui s’applique (jurisprudence dite Schubert). Dans ces situations, le Tribunal fédéral est lié par la décision du Parlement ou du peuple en vertu de la séparation des pouvoirs. Par exception à cette exception, cette «pratique Schubert» ne vaut pas lorsqu’une convention de droit international protège les droits de l’homme, comme c’est le cas de la Convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales (CEDH). En cas de conflit entre la Constitution fédérale et la CEDH, la primauté est ainsi accordée à la CEDH.

Avec cette initiative populaire, sans l’exprimer clairement dans son texte et sous le couvert de clarifier la relation entre le droit international et le droit interne, l’UDC attaque en premier lieu la CEDH, qui garantit les droits fondamentaux des citoyennes et citoyens de notre pays. Avec la règle rigide que ce parti propose, la mise en œuvre des arrêts de la Cour européenne des droits de l’homme pourrait être rendue difficile, voire impossible, lors de conflits entre une disposition constitutionnelle et la CEDH. En cas de condamnations de la Suisse par la Cour européenne des droits de l’homme, il y aurait un risque d’aboutir à une dénonciation de la CEDH, ce qui porterait une grave atteinte à la crédibilité politique de la Suisse en tant que dépositaire de nombreuses conventions internationales, à son engagement en faveur des droits de l’homme et de la démocratie, ainsi qu’à la Genève internationale.Enfin, cette initiative populaire est également nuisible à la place économique suisse, qui bénéficie d’un très large réseau d’accords internationaux. La Suisse a tout intérêt à respecter le principe selon lequel les traités en vigueur lient les parties et doivent être exécutés par elles de bonne foi (pacta sunt servanda). Or, en acceptant cette initiative populaire, notre pays signalerait à ses partenaires qu’il se réserve expressément le droit de ne pas respecter ses engagements, ce qui pourrait entraîner sa responsabilité internationale et son exclusion des discussions politiques internationales d’importance. La Suisse ne serait plus un partenaire fiable; ses intérêts et ceux de ses entreprises seraient menacés.

À l’heure où certains pays ont fait le choix de ne plus respecter leurs engagements, il est de notre devoir de préserver nos institutions, qui ont fait leurs preuves. Le 25 novembre, refusons ce véritable sabotage institutionnel!

 

Anne Seydoux-Christe, conseillère aux États