04/02/2018 10:42 | Lien permanent | Commentaires (0)

Initiative «No Billag»: vers un échec fécond?

002C929A_F589FB3B8D15783CA4B0A07C41473E4E.jpgÀ moins d’un retournement de l’opinion, les jeux sont faits. La majorité du peuple et des cantons repoussera l’initiative. Mais la défaite des uns ne signifie pas le triomphe des autres. Dans une démocratie consensuelle, les vainqueurs ne sauraient humilier les vaincus. Car la cause en jeu, si complexe, n’est pas tranchée une bonne fois pour toutes, les esprits pouvant évoluer au gré des circonstances, comme le montre notre histoire.

La campagne aura été rude. Sera monté au créneau tout ce qui pense, crée et gouverne dans la république. Comme s’il avait fallu convoquer le ban et l’arrière-ban de la politique et de la culture pour sauver la patrie en danger. Cette mobilisation générale était-elle nécessaire? À qui voulait-on vraiment faire peur, alors que la seule raison commanderait déjà de refuser l’aventure? Mais l’opposition à «No Billag» ne suppose ni l’adhésion à tous les errements idéologiques, ni l’obéissance servile au militantisme des soldats du juste combat. Certes, le sujet est tabou, il divise, mais convenons pourtant que le oui à l’initiative traduit aussi le non à un certain conformisme de gauche, jugé dominant dans les salles de rédaction. Dans ce contexte de méfiance, heureusement que le peuple suisse comprend une majorité de citoyens modérés et éclairés, habiles à manier les instruments délicats de la démocratie directe. Prêts à ne céder ni aux belles promesses d’un étatisme utopique, ni aux illusions d’un libertarisme doctrinaire détaché de la réalité.

Après le 4 mars, avec un résultat net et trouble à la fois, rien ne sera comme avant. Impossible de réduire simplement le montant de la redevance et de passer à l’ordre du jour! Le débat reprendra vite. L’échec prévisible de l’initiative populaire accordera du répit à la puissante RTS, à ses alliés et à sa clientèle, mais la question du sort des médias, de l’audiovisuel public, demeurera ouverte, en liaison avec la marche de la démocratie. Sans une réflexion et une action en profondeur, à l’heure des réseaux sociaux, de l’immédiat et du global, les journaux, les radios et les TV locales risquent de se dégrader en des véhicules démodés, au moteur poussif, roulant au ralenti. Dépendants de la manne versée par leur grande sœur, la RTS, qui, passé le cap périlleux du scrutin, devra rester fidèle à la parole donnée de consolider une Suisse… qui existe, et de défendre les valeurs communes… à tous!

Le futur paysage médiatique n’aura jamais le doux aspect d’une campagne vaudoise ou d’un lac paisible. La rapide diffusion de l’information rend tôt obsolète la nouveauté. L’avenir se forge par des achats et des ventes sur un marché à dimension européenne. Le numérique va-t-il tuer le papier? Des titres vénérables ont disparu ou sont en danger de mort; des synergies préparent la voie à des fusions par absorption. L’ATS est-elle entrée en agonie? Qui possède vraiment la presse romande? Qui dirige la RTS au bout du compte? Devant le déclin de la presse, notre chagrin est-il sincère et durable?

Reste un point essentiel: quel rôle pour l’État, soit la Confédération et les cantons? Doit-il aider les médias, et selon quels critères? En majorité, les Suisses n’aiment pas trop son intervention dans ce domaine, ils craignent les médias d’État et préfèrent s’en remettre à la société civile. Des subventions légales comblant les trous budgétaires augmenteraient le poids du service public et de la bureaucratie. Garantiraient-elles la diversité réelle des opinions? Notre démocratie en sortirait-elle plus libre ou ne ferait-on que monnayer ainsi une sorte de paix trompeuse, un pluralisme artificiel, sous une autorité régulatrice de la pensée? Une Suisse à la George Orwell, une méchante copie de «1984»?

Philippe Bender, Historien

28/01/2018 10:50 | Lien permanent | Commentaires (0)

Préférence indigène: la libre circulation bien comprise

Danthine.jpgLa préférence indigène «organisée» est un bémol à la libre circulation qui est propice au bien-être collectif.

La libre circulation des personnes est une des quatre libertés fondamentales adoptées dans le cadre du marché unique européen. Comme les trois autres libertés (mobilité des biens, des services et des capitaux) la libre circulation des travailleurs ne peut pas être un dogme absolu; elle doit être soumise à certaines restrictions si l’on veut que son apport à l’espace économique auquel elle s’applique soit positif. Dans un espace économique unifié il est favorable que d’éventuelles pénuries de compétences puissent être résorbées rapidement par l’appel à des travailleurs venant d’ailleurs. Sur les périodes courtes il est en effet plus facile de déplacer les compétences que les centres de production pour assurer l’adéquation entre l’offre et la demande de travail. Qu’un travailleur d’un pays puisse sans encombre s’enrichir de nouvelles expériences en occupant un emploi dans un autre pays de l’espace économique est aussi un avantage.

Lorsque les marchés du travail sont proches de l’équilibre, la mobilité fonctionne à la fois comme une huile dans les rouages et comme un facteur d’intégration culturelle et sociale, ce sont là ses raisons d’être. Il en va autrement lorsque certains pans d’une zone économique et notamment leurs marchés du travail fonctionnent mal, et que de ce fait les différentiels de salaires et de niveaux de chômage sont importants. Une mobilité illimitée peut alors devenir néfaste.

Certes la possibilité qu’ont les chômeurs d’un pays d’occuper un emploi dans un autre est favorable aux individus concernés et les coûts du chômage dans le pays de départ sont ainsi réduits. Sur la durée cependant, le bilan est moins clair. Si les flux d’émigration sont trop conséquents et durables, le pays de départ est siphonné de ses forces productives, ce qui prétérite son développement futur. Il est infiniment préférable alors de s’atteler à corriger les défauts de fonctionnement du pays de départ plutôt que de s’obstiner à défendre un principe de mobilité néfaste.

Les conséquences peuvent aussi être négatives pour le pays d’accueil. D’abord la réalité montre qu’une société a du mal à s’adapter à une immigration importante et que les problèmes de congestion, de sur-construction, de changements de mode de vie qu’elle engendre vont à fins contraires: ils conduisent à des attitudes de rejet plutôt qu’à une intégration renforcée.

Sur un plan strictement économique, la libre circulation serait bénéfique dans un monde «plat» dans lequel le travailleur local souffrant de la concurrence des immigrants pourrait sans coût personnel offrir ses services dans d’autres régions de l’espace économique concerné. Dans la réalité la mobilité est souvent douloureuse, voire, dans certains cas, quasiment impossible pour des raisons familiales ou liées au logement. Dans un monde où la mobilité engendre des coûts l’entreprise qui embauche devrait, à compétences égales, donner la préférence à un travailleur local puisque la somme des coûts de mobilité supportés collectivement est ainsi minimisée. Idéalement cette réalité s’imposerait aux employeurs conscients de la responsabilité qu’ils assument envers la collectivité qui les abrite. La réalité est sans doute un peu différente et une approche volontariste, mais non bureaucratique, se justifie. On voit ainsi que la préférence indigène «organisée» n’est pas une entorse scandaleuse au principe de la libre circulation. C’est un bémol qu’il est approprié d’intégrer aux conditions normales de la mobilité des travailleurs si l’on veut que celle-ci soit toujours propice au bien-être collectif.

Jean-Pierre Danthine, Président PSE-Ecole d’économie de Paris

21/01/2018 09:06 | Lien permanent | Commentaires (0)

Les "fake news, ce cancer insidieux de la démocratie

Ver_1_of_DESSEMONTET_Pierre.jpgIl y a un an, Donald Trump accédait à la Maison-Blanche et, avec lui, une relation très particulière à la réalité: on doit à son équipe la popularisation des «fausses nouvelles» (fake news) appliquées à des institutions jusqu’ici considérées comme dignes de confiance, et, en miroir, celle des «faits alternatifs» (alternative facts), reconnaissant comme faits réels des histoires montées de toutes pièces.

Cette admission somme toute assez candide de la part de la présidence américaine a mis en lumière une tendance déjà à l’œuvre via les bras médiatiques armés de certaines puissances, qui sautent avec délices dans ce bain de boue. Fortes d’une expérience souvent séculaire dans la manipulation de l’information et des masses, elles appliquent avec bonheur les recettes éprouvées de l’agit-prop, à savoir, pour l’essentiel, mélanger le vrai et le faux: passer sous silence des informations qui dérangent, introduire des éléments réels dans de fausses informations, s’en prévaloir pour crédibiliser le tout, adjoindre des spéculations à des faits réels, les mettre sur le même plan, juxtaposer à des informations correctes des fabrications qui ne le sont pas, prétendre qu’elles sont équivalentes: c’est le «tout se vaut».

Cela, dans le but de créer la confusion, de masquer ou décrédibiliser la réalité, de la rabaisser au rang de la spéculation, d’insinuer le doute quant à la crédibilité et à la déontologie de celles et ceux dont c’est le métier que de rendre compte, de manière à instiller l’idée que tout est relatif, que rien n’est vrai ou faux, que la réalité n’existe pas, que toutes les perceptions se valent – et, une fois cette confusion opérée, à faire passer le vrai pour du faux et le faux pour du vrai, ce qui est évidemment le but véritable de toute machine de propagande.
Et ça marche! Une part importante de la population, très vocale sur les réseaux sociaux, remet désormais en cause de manière systématique et souvent injurieuse toute information diffusée par un média dès lors qu’il est reconnu, tout en relayant sans aucun sens critique des bobards et autres fabrications émises par des officines se parant des oripeaux du journalisme sans en respecter aucun précepte déontologique.

Face à cela, il semble de plus en plus indispensable de réaffirmer quelques principes qu’en langage scientifique on qualifierait de «positivistes»: non, tout n’est pas relatif. Tout ne se vaut pas. La réalité existe, elle est distincte du mensonge et de l’erreur. A contrario, les faits alternatifs n’existent pas: il n’y a jamais que des faits. Des événements se produisent ou pas – mais il n’y a pas d’événements alternatifs se produisant en parallèle d’événements mainstream. Oui, il existe une hiérarchie claire entre ce qui se produit, et ce qui ne se produit pas. Si nous avons droit à notre opinion et à nos valeurs, les faits établis sont à placer au-dessus de ces dernières: nous devons pouvoir reconnaître les mêmes faits, même si nous divergeons quant à l’interprétation à en donner.

C’est ce point qui est remis en cause aujourd’hui. Les attaques systématiques sur la véracité des faits, sur la sincérité de celles et ceux qui les rapportent, la destruction du climat de confiance et de respect mutuel qu’elles engendrent, constituent une menace pour la démocratie. Cette dernière ne peut en effet fonctionner valablement que sur un contrat de confiance au sein de la société, via des médias dont la mission est de vérifier et rapporter les faits avec honnêteté, et de garantir l’expression de la diversité des opinions. Aujourd’hui, ces principes doivent être réaffirmés et défendus: il n’y a que comme ça que la démocratie peut fonctionner correctement.

Pierre Dessemontet, géographe, député, municipal, Yverdon-les-Bains